Plus on est de fous…

Zoe Brisby · Chapitre 9 sur 57

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Plus on est de fous…

Chapitre 9

– 9 –

 

L’idée d’un pique-nique sur les pelouses des jardins de la clinique avait enchanté tous les patients. Tout le monde, sauf Calixte, bien évidemment, avait mis la main à la pâte. Des gâteaux avaient été préparés durant l’atelier pâtisserie, des sandwichs, pendant un autre, et du soda était distribué dans des gobelets jetables. La fête pouvait commencer.

De jolis plaids étaient disposés çà et là sur le gazon, véritable arc-en-ciel en cet après-midi ensoleillé. Jarod, vêtu d’un uniforme de jardinier et juché sur une énorme tondeuse, laissait des traînées vertes et odorantes sur son passage. Tout le monde passait un bon moment.

Marguerite et son équipe d’infirmiers avaient veillé à la bonne organisation de l’événement. Les patients semblaient heureux et calmes, elle pouvait les laisser seuls. Cela faisait partie de la thérapie. Il fallait permettre aux pensionnaires de retrouver un peu d’autonomie. L’autonomie sous surveillance, un beau concept pour une clinique psychiatrique.

Elle but une gorgée de soda surcalorique et trop sucré avec quelques patients, discuta un moment avec Cléopâtre (« Non, madame Darminoun, les crocodiles ne sont toujours pas autorisés dans l’établissement »), avec Napoléon (« Waterloo, quelle déception ! ») et Elvis (Love Me Tender). Tout était en ordre, elle pouvait se retirer pour remplir la paperasse qui l’attendait sur son bureau.

Jeanne-Élisabeth avait pris les choses en main. En véritable hôtesse de haut rang, elle menait son petit groupe à la baguette. Elle avait bien tenté d’introduire les couverts à poisson, à salade ou fromage, mais que voulez-vous faire avec une fourchette, une cuillère et un couteau en plastique ? À l’impossible nul n’est tenu.

Elle mâchait donc dignement son taboulé, lorsque la discussion se porta sur le Dr Petitpas. Robin, qui avait des yeux et des oreilles dans tous les coins de la clinique, disait qu’il l’avait vu ce matin même avec une mine terrible après avoir ouvert une lettre.

– Je trouve cela très étrange, concluait-il, avec l’air victorieux de celui qui a dévoilé un mystère.

– En effet. Tu as peut-être soulevé un lièvre, répondit Ernest.

Robin secoua vigoureusement la tête.

– Non, jamais. Pourquoi ?

– « Pourquoi » quoi ?

– Pourquoi devrais-je soulever un lapin ?

– Pas un lapin, un lièvre.

– Quelle différence ?

– Un lièvre est beaucoup plus gros qu’un lapin, informa Calixte qui lisait énormément d’encyclopédies.

– On s’en fiche ! s’énerva Ernest.

– Eh bien non, justement ! s’entêta Robin.

– Les oreilles, expliqua Calixte. Celles du lièvre sont plus longues que celles du lapin et ont toujours une petite tache noire triangulaire à leur extrémité. La queue aussi. Celle du lapin est blanche alors que celle du lièvre est noire. Le comportement du lapin…

– Quel dialogue de sourds ! tempêta Jeanne-Élisabeth en pensant que l’inconvénient avec les fous était que les conversations pouvaient parfois être difficiles à suivre.

Ce fut à ce moment que le Dr Petitpas vint les rejoindre.

– Comment allez-vous, docteur ? demanda Ernest qui voulait en savoir plus sur ce que Robin disait avoir vu plus tôt.

– Est-ce que vous aimez les lapins ? demanda Robin.

– Tu ne vas pas recommencer !

– Arrêtez, tous les deux, avec vos histoires de rongeurs.

– Je vois que la fête bat son plein, s’amusa le docteur.

Il fit un signe de main à Jarod en train de tailler les rosiers et reporta son attention sur Luc. Le nouvel arrivant s’était isolé sur un plaid écossais. Il croquait dans un club-sandwich et semblait s’ennuyer. Il regardait les pensionnaires comme s’il visionnait un documentaire à la télévision.

– Vous devriez l’inviter à vous rejoindre, suggéra le docteur.

L’ensemble du groupe fixa Luc qui, étonné, se retourna pour regarder derrière lui.

– Bonne idée, cela est, commenta Yoda.

– Il n’a pas l’air de vouloir se mêler à nous. Je lui ai proposé de m’accompagner pour mon suicide quotidien et il a refusé, tempéra Ernest visiblement vexé.

– Souvenez-vous de vos premiers jours ici, il n’est jamais facile de s’habituer à un nouvel endroit.

– S’adapter, difficile est.

– Vous avez parfaitement raison ! s’exclama Jeanne-Élisabeth en se levant de son plaid et en lissant sa jupe. C’est notre devoir d’hôtes de faire en sorte qu’il se sente à l’aise. Je vais lui proposer de se joindre à nous.

Satisfait, le Dr Petitpas la félicita :

– Je constate que vous maîtrisez parfaitement la situation, Jeanne-Élisabeth, comme toujours.

Sous l’effet du compliment, l’aristocrate replaça une mèche imaginaire derrière son serre-tête.

– J’y vais.

– Bonne chance ! ajouta ironiquement Ernest.

Le Dr Petitpas, ravi de l’initiative de Jeanne-Élisabeth, quitta les patients après leur avoir souhaité un bon appétit. Il était heureux de les voir si épanouis. Il constatait une évolution chez chacun d’eux. Bien sûr, il y avait des jours avec et des jours sans, mais il espérait qu’un jour certains pourraient réintégrer la société dite « normale ». Même s’il savait qu’il restait encore un long chemin à parcourir avant que cette société soit prête à faire de la place aux personnes différentes. Le monde extérieur était dur et cruel, il ne voulait pas qu’un de ses patients soit jeté trop tôt dans le grand bain. Il fallait d’abord passer par des étapes, la pataugeoire puis le petit bain.

Calixte avait énormément progressé. Il était désormais capable de participer aux activités extérieures malgré toutes ses phobies. Son nombre de douches quotidiennes restait certes très élevé mais, au moins, il n’était pas exclu du groupe.

Jeanne-Élisabeth lui était d’une grande aide. Elle était la mère qu’il n’avait pas connue. Ce lien bénéficiait aux deux. Grâce à Calixte, elle était plus douce, plus ouverte aux autres, beaucoup moins hautaine qu’auparavant.

Ernest, bien que toujours suicidaire, semblait plus apaisé. Il refusait toujours de parler des raisons qui l’avaient amené à la clinique mais le docteur sentait qu’il réussirait bientôt à percer cette carapace.

Robin était un cas très intéressant de paranoïa. Toutes ces théories du complot cachaient un mal-être, une interrogation profonde sur le monde. Le docteur avait su gagner sa confiance et cela représentait déjà une avancée considérable.

Jarod restait une énigme. Il refusait systématiquement de parler de lui. Le vrai lui. Il se cachait derrière de multiples rôles qu’il endossait avec brio. Pour quelle raison niait-il sa propre personnalité ?

Quant au nouveau pensionnaire, un cas passionnant. Refus du réel, paranoïa ciblée contre sa sœur, agressivité latente. Le docteur craignait que cet aveuglement l’empêche de progresser. Pour pouvoir avancer il fallait d’abord admettre que l’on avait un problème. Demander de l’aide. Or, Luc restait persuadé d’avoir été enfermé ici par erreur. Il lui avait raconté une histoire farfelue à propos de sa sœur qui souhaitait le priver de son héritage en l’internant. Le traitement de ce patient allait être fascinant.

Le bruit du gravier sous ses semelles sortit le praticien de sa réflexion. Il leva la tête pour observer la façade de la belle bâtisse. Tout en haut, son bureau. Il repensa à la lettre reçue ce matin et le sourire qui s’était dessiné sur ses lèvres disparut instantanément.

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