Plus on est de fous…

Zoe Brisby · Chapitre 53 sur 57

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Plus on est de fous…

Chapitre 53

– 53 –

 

 

Le Dr Petitpas avait pris la main gantée de caoutchouc de Calixte dans la sienne et l’aidait à s’installer, le dos contre un tronc d’arbre. La vie avait repris ses droits sur le visage du jeune homme, colorant ses joues d’un rose salutaire.

Tous en cercle autour de lui et du médecin qui ne le lâchait pas, ils attendaient patiemment l’arrivée de l’ambulance.

Un silence serein planait entre les allées du cimetière.

Il restait encore beaucoup de choses à régler pour l’avenir de la clinique mais, pour l’instant, tous profitaient de ce moment de quiétude.

Jeanne-Élisabeth avait pris place à la gauche de son protégé. Elle le couvait d’un regard bienveillant. Elle saisit une pâquerette et commença à l’effeuiller.

– Un peu, beaucoup, à la folie, passionnément…

Elle s’arrêtait là. Pour Jeanne-Élisabeth, il n’y avait pas de « pas du tout ». Une fois sa fleur dépouillée, elle se saisit d’une autre et interpella Marguerite :

– À vous ! Y a-t-il quelqu’un dans votre cœur ?

L’infirmière jeta un œil au docteur et devint rouge comme une pivoine. Par réflexe, elle voulut remettre sa blouse en place pour se donner une contenance mais se rendit compte qu’elle n’en portait pas. Elle lissa son chemisier fleuri.

– Non. Il n’y a personne.

Le Dr Petitpas ne se rendit pas compte du manège des femmes du groupe. Il était trop accaparé par ses pensées. Il avait failli perdre Calixte ! Il ne s’en serait jamais remis. Ils étaient passés si près de la catastrophe.

Il avait l’impression de ne plus rien maîtriser. D’habitude, si sûr de lui. Si calme. Il avait été en dessous de tout.

Le médecin se rendait compte des gentilles attentions de ses patients pour le dérider. En cet instant, les rôles étaient inversés, il était le patient et eux, les soignants.

La clinique allait certainement fermer. Il n’avait pas réussi à la sauver. Il ne serait jamais à temps à la réunion. Sa présence aurait-elle changé quoi que ce soit, de toutes façons ? Il en doutait. Il n’était qu’un pion que les administrateurs déplaçaient à leur convenance.

Il voyait les regards inquiets que ses patients posaient sur lui mais ils avaient le tact de ne rien lui demander. Ils gardaient leurs interrogations silencieuses. La délicatesse des fous.

Était-ce le choc d’avoir failli perdre Calixte ou la quiétude du cimetière qui lui donnait envie de se libérer enfin de son fardeau ? Il sentait au fond de lui que c’était le moment. Celui de tout leur dire. Même si, après, plus rien ne serait comme avant.

Il leur devait bien ça. Il n’avait plus rien à perdre après tout. Le médecin prit une grande inspiration et se lança :

– Il est temps que je vous dise la vérité.

Robin approuva.

– Oui, il serait temps !

Il réfléchit et demanda, perplexe :

– Quelle vérité ?

– Vérité, concept vague est.

Le docteur sourit puis se recentra sur son objectif.

– Je vais commencer par mon prénom.

Marguerite le regarda intensément. Elle brûlait d’en savoir plus sur l’homme avec lequel elle travaillait depuis un moment sans rien connaître de sa vie privée.

– Docteur ? se moqua Jarod.

Robin eut l’air satisfait.

– Alors là ! Ça tombe bien. Imaginez qu’il ait été poissonnier et que son prénom soit Docteur !

Les autres se mirent à rire.

Robin fut satisfait de son intervention.

– C’était une blague, Robin. Son prénom commence par un T, le détrompa Jarod.

– Comment le sais-tu ?

– J’ai mes sources…

– Ce ne serait pas plutôt parce que c’est écrit sur son bureau ? le chahuta Jeanne-Élisabeth.

– Oui, aussi, avoua le caméléon penaud.

Ils parlaient comme si le docteur n’était pas là.

– Un prénom en T… réfléchit Ernest.

– Timothée ? proposa Calixte qui reprenait des forces.

– Non, il n’a pas une tête de Timothée, le reprit gentiment Jeanne-Élisabeth.

– Thomas ? hasarda Yoda.

– Encore moins une tête de Thomas.

– Thierry ? essaya Luc.

– Oh là là ! Pas du tout !

– Timide ? proposa Robin.

– Ce n’est même pas un prénom ! contra Ernest.

– Ça lui irait bien, commenta Calixte.

– Si, c’est un prénom !

– N’importe quoi ! Tu connais quelqu’un qui s’appelle Timide, peut-être ?

– Le Dr Petitpas.

– À part lui.

– Un nain.

– Quoi ? !

– Oui, un nain.

– D’abord, on dit « personne de petite taille ».

– Il y a Prof, Grincheux, Atchoum, Joyeux, Dormeur, Simplet et Timide.

– C’est toi le simplet, oui !

Le docteur décida qu’il était temps d’intervenir.

– Théophane.

Robin fut le seul à rire.

– Alors ça, c’est un prénom qui n’existe pas !

Ernest lui administra une tape sur l’épaule mais cela ne suffit pas à le faire taire.

– Est-ce qu’il faut avoir un prénom bizarre pour diriger une clinique ? Parce que entre Landry et Théophane…

– Ce prénom vient du grec, ça veut dire « lumière divine ».

Marguerite pensa immédiatement que ce prénom lui allait parfaitement. Il semblait habité par une lumière intérieure. Il brillait d’un éclat terni par la tristesse. Elle l’imaginait comme un meuble oublié dans un dépôt-vente dont la poussière cacherait la noblesse. Elle aurait tellement aimé être l’étoffe qui lui rendrait sa patine.

– C’est un très joli prénom, complimenta Jeanne-Élisabeth.

– Oui, ce n’était pas la peine de le cacher, renchérit Ernest.

– Vous en avez honte ? demanda Jarod.

Le docteur hésita. Devait-il s’arrêter là ? Pour l’instant, il n’en avait pas trop dit. Il pouvait encore revenir en arrière.

Il secoua la tête. Non. Il devait aller au bout. À partir de maintenant, tout serait différent.

– J’ai été abandonné à la naissance.

Jeanne-Élisabeth laissa échapper un petit cri qui n’empêcha pas le docteur de poursuivre.

– J’ai eu une enfance très heureuse. J’ai été adopté par une famille aimante qui m’a tout donné. Mais lorsqu’elle m’a annoncé que j’étais adopté, je suis devenu obsédé par mes origines. J’ai tout fait pour retrouver la trace de mes parents biologiques.

Il fit une pause pour chasser ses souvenirs. Il devait se concentrer.

– Et j’ai réussi. Grâce à ma position, j’ai obtenu le dossier médical de ma mère biologique et j’ai pu creuser dans son histoire. Elle était très jeune quand elle m’a eu. Elle venait d’entamer des études de lettres classiques. Elle était passionnée par la philosophie des Grecs anciens. Socrate, Platon, Aristote, Sénèque…

– Obi-Wan Kenobi, continua Yoda songeur.

Les autres le regardèrent, interloqués.

Le docteur ne sembla même pas s’en apercevoir.

– Elle ne pouvait pas s’occuper d’un enfant, alors elle m’a laissé à l’adoption. Mais elle m’a donné quelque chose en souvenir.

Il chercha dans le fond de sa poche et en sortit la broche en forme de chouette sertie de diamants fantaisie.

Marguerite reconnut le bijou qu’elle avait d’abord trouvé dans un tiroir du bureau du docteur puis sorti de la poubelle dans laquelle l’avait jeté le nouveau directeur.

Calixte se redressa.

– J’ai la même !

Il attrapa la broche qu’il gardait toujours dans la poche de son pantalon et la tendit. Elles étaient identiques.

– Quelle coïncidence ! s’exclama à nouveau Robin, immédiatement réduit au silence par une tape d’Ernest.

– La chouette est le symbole de la philosophie, expliqua le docteur.

Théophane contempla les deux broches, réunies pour la première fois. Il en éprouva un soulagement douloureux. Muré dans la prison du secret pendant si longtemps, il lui était difficile, à présent, d’ouvrir les serrures. Elles étaient rouillées. Mais la libération était à portée de main.

– En parcourant le dossier médical de ma mère, j’ai appris deux choses. La première, mon père l’avait abandonnée bien avant ma naissance…

– Ah, les hommes, maugréa Jeanne-Élisabeth.

– Tous les mêmes, renchérit Marguerite en pensant à son ex-mari.

Le médecin leva un sourcil interrogateur. Elle se mordit la lèvre.

– La deuxième information contenue dans le dossier a changé ma vie.

– Qu’est-ce que c’était ? demanda Robin.

– J’ai appris que ma mère avait eu un deuxième enfant quinze ans après moi. Elle était devenue professeure de philosophie. Elle lui a également donné un nom venant du grec ancien.

Il se tourna vers Calixte.

– Elle l’a appelé « le plus beau » : Calixte.

– Quelle coïncidence ! s’exclama Robin.

Le reste de l’assistance fronça les sourcils.

– Ce n’est pas une coïncidence, c’est ça ? supposa Jarod.

– Non.

– Calixte serait votre demi-frère ? Notre Calixte ? demanda Ernest.

L’intéressé se grattait compulsivement le bras. Il se dégagea du médecin et de Jeanne-Élisabeth qui l’entouraient.

– Vous vous trompez, docteur. Je suis fils unique. Ma maman est morte et j’ai passé mon enfance à la clinique parce que je suis spécial. Oui, Marguerite dit que je suis spécial et que c’est bien d’être spécial. Que ce n’est pas parce qu’on est différent que c’est mal.

Calixte avait besoin d’une routine pour se sentir en sécurité. Cette échappée lui avait déjà coûté, même si elle lui avait également beaucoup apporté. Mais il aimait l’ordre et les chiffres. Les mathématiques ne mentaient jamais. Les mathématiques étaient justes. Les mathématiques étaient rassurantes.

Mentalement, il calcula les probabilités pour que le directeur de la clinique soit son frère.

Elles étaient minces. Pas nulles mais minces.

– Il y a mille deux cent soixante-sept Calixte en France. Si l’on considère les facteurs géographiques, environnementaux, le nombre de femmes ayant accouché le jour de ma naissance… Cela donne un pourcentage d’erreur de…

– C’est bien toi, Calixte. J’en suis certain.

Le jeune homme se rassit sous l’effet du choc. Il croisa les bras sur sa poitrine en se balançant d’avant en arrière.

Jeanne-Élisabeth aurait tellement aimé pouvoir le prendre dans ses bras, mais les phobies de son protégé l’en empêchaient.

Les méninges de Calixte tournaient à plein régime. Toutes les certitudes sur lesquelles il s’était construit volaient en éclats. Il se tourna vers le Dr Petitpas et l’observa attentivement. Oui, ils avaient la même ossature de visage. Oui, ils possédaient la même broche chouette. Oui, ils avaient exactement la même couleur de cheveux et les mêmes yeux, à la fois tristes et curieux.

Mais alors, si le docteur avait raison, cela voulait dire que sa mère n’était pas morte comme on le lui avait dit, mais qu’elle l’avait abandonné.

Calixte essuya une larme.

– Elle m’a abandonné moi aussi ? Parce que je ne suis pas normal, c’est ça ?

Il tritura ses gants en plastique.

Le docteur lui serra plus fort la main.

– Non ! Elle t’a gardé mais elle est tombée malade. Gravement malade. Alors elle a fait ce qui lui semblait être la meilleure solution. Elle s’est arrangée pour que tu ne manques de rien et t’a trouvé une place à la clinique. Elle t’aimait beaucoup.

Calixte renifla. Jeanne-Élisabeth lui tendit son mouchoir. En temps ordinaire, il n’aurait jamais accepté de toucher les affaires d’une autre personne. Mais il ne s’agissait pas d’un temps ordinaire.

Le médecin en profita pour terminer sa confession. Il était essoufflé et avait l’impression de courir un marathon. Les émotions, ça épuisait.

– Quand j’ai appris l’existence d’un frère…

Il s’interrompit.

– Quand j’ai appris ton existence, j’ai immédiatement cherché à te retrouver. J’ai quitté mon emploi et j’ai postulé à la direction de la clinique. Je voulais être près de toi. M’assurer que tu allais bien.

– Pourquoi ne m’avoir rien dit ?

Théophane déglutit.

– J’ai eu peur. Je voulais tout t’avouer mais j’ai attendu le bon moment. Mille fois j’ai essayé, mille fois j’ai échoué. Et puis après, il était trop tard. Alors j’ai décidé de veiller sur toi, pas comme un frère mais comme un médecin.

Marguerite avait l’impression d’avoir été aveugle. Tout était sous son nez depuis le début. Ce brillant psychiatre qui abandonnait une carrière dans les plus grands hôpitaux pour prendre la tête d’une petite clinique de campagne. Lui qui ne dévoilait jamais rien sur sa vie privée, même pas son prénom. Son air constamment préoccupé comme s’il portait le poids du monde sur ses épaules. Peut-être pas le monde mais un lourd secret. Qu’il avait dû être difficile de regarder évoluer son frère sans rien lui avouer !

L’infirmière éprouva une grande admiration pour celui qu’elle avait devant elle. Auparavant, elle appréciait le médecin, maintenant, elle admirait l’homme. L’homme fragile qui venait de se livrer complètement.

Le Dr Petitpas tremblait. Apparemment, les révélations, ça donnait froid. Il sentait un poids énorme se dégager dans sa poitrine. Il n’avait pas réalisé à quel point ce secret lui pesait. Un comble pour un psychiatre !

Il avait toujours craint la réaction de Calixte s’il lui disait la vérité. Le jeune homme était très attaché à sa routine, il voyait la clinique comme sa maison. Le médecin avait eu peur qu’une telle nouvelle ne le fasse basculer. Il voulait être présent pour lui, pas la bombe qui explosait toutes ses certitudes. Son équilibre psychologique était fragile, le docteur le savait.

Mais il avait eu tort. Le jeune homme était beaucoup plus fort qu’il l’avait pensé. Ou alors était-ce l’épinéphrine qui aidait ?

– Nous sommes frères, résuma Calixte sans que l’on sache vraiment s’il s’agissait d’une question ou d’une constatation.

– Oui.

Calixte sembla hésiter. La grande force des mathématiques était qu’elles ne tergiversaient pas. C’était oui ou c’était non. Blanc ou noir. Bien ou mal. Alors, il décida :

– J’aime bien l’idée d’avoir un grand frère. Je suis content que ce soit vous.

Il regarda le docteur et lui sourit avec toute la candeur et la douceur qui l’animaient, puis se reprit :

– Je suis content que ce soit toi.

Jeanne-Élisabeth, qui n’avait plus de mouchoir, dut se résoudre à utiliser la manche de son chemisier pour essuyer une larme indiscrète. Son petit protégé devenait grand.

Elle se frotta l’autre œil. Il n’en restait pas moins son cher Calixte. Son tout-petit. Celui qu’elle avait vu grandir. Celui sur qui elle continuerait de veiller. Il avait un frère à présent.

L’aristocrate se tourna vers le docteur et lui tendit les bras.

– Bienvenue dans la famille !

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