Plus on est de fous…
Chapitre 39
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Après deux jours à l’isolement, Luc allait enfin pouvoir retrouver ses compagnons d’enfermement, mais il ne le savait pas encore. Quarante-huit heures sans autre contact qu’un passage de nourriture. Deux mille huit cent quatre-vingts minutes qu’il avait mises à profit pour digérer l’annonce de la mort de sa tante. Cent soixante-douze mille huit cents secondes qu’il avait utilisées pour mettre au point un plan.
Il allait s’enfuir. Demain.
Il passa la main entre le sommier et le matelas et fut soulagé de constater que le petit tas de pilules y était toujours. Il savait bien qu’il avait raison de ne pas avaler ces maudits cachets. Comme s’il allait leur faciliter la tâche en se laissant abrutir par des psychotropes !
La porte de sa chambre s’ouvrit. Il retira vite la main de sa cachette. Depuis deux jours, Malik lui apportait les repas dans sa chambre afin d’éviter tout contact avec les autres malades, ordre du Dr Petitpas qui pensait qu’il avait besoin de temps et de solitude pour se remettre.
Le médecin était-il encore là ? Luc ne le pensait pas. Il avait dit qu’il devait repartir. Et puis, s’il était toujours présent, il serait forcément venu le voir pour lui administrer un de ses sermons insupportables. Qu’il aille au diable avec ses bonnes intentions ! Lui, il allait partir.
Bien sûr, se retrouver devant la tombe de sa tante serait affreusement difficile. Tant qu’il ne l’avait pas vue, l’annonce de sa mort n’était que des mots balancés par une blouse blanche sous un grand chêne. Il n’était même pas certain d’y croire. Après tout, cela faisait peut-être partie d’un nouveau traitement expérimental…
Il devait savoir. Quelque chose au fond de lui l’obligeait à quitter cette clinique pour se confronter au réel. Il en avait besoin pour aller de l’avant et affronter l’avenir. Même si l’avenir gisait peut-être six pieds sous terre.
Et puis, il y aurait sa sœur. La traîtresse cupide qui avait préféré l’argent à la famille. Il verrait la déception dans son regard quand il apparaîtrait à l’enterrement. Il la regarderait dans les yeux en lui demandant comment elle avait osé l’interner de force.
Il secoua la tête et passa les doigts dans ses cheveux. Pour l’instant, il devait se focaliser uniquement sur son projet d’évasion. Agir. Penser ensuite.
Ce matin, Malik ne tenait pas de plateau. Luc en fut étonné et regarda l’horloge fixée au mur. Midi.
– Vous avez décidé de m’affamer, maintenant ? C’est un nouveau traitement du Dr Petitpas pour me faire me sentir mieux ? Ou alors une idée du nouveau directeur peut-être ?
Malik secoua la tête. Il avait l’air déçu.
Comment l’infirmier pouvait-il oser se montrer déçu alors que c’était lui qui était enfermé contre son gré ? Tout le monde était fou dans cette clinique.
– Votre période d’isolement est terminée. Le docteur a confié à Marguerite la responsabilité de décider quand vous laisser sortir.
– Et alors ?
– Elle pense que vous pouvez à nouveau vous mêler aux autres.
Luc fit un pas vers la sortie. Malik le retint doucement par le bras.
– Mais attention, pas de bêtises.
Luc se dégagea et sortit de la chambre. Il parcourut le couloir et constata que la vie avait continué son chemin sans lui. Les patients débordaient toujours autant d’énergie, une folie douce circulait de chambre en chambre. Il croisa Mme Darminoun en train de promener ses crocodiles imaginaires en compagnie de Noé, le fils de Marguerite, qui lui adressa un petit signe de main amical. Elvis répétait dans sa chambre dont la porte ouverte laissait échapper les notes de Heartbreak Hotel. Mme Louis admirait son ventre rond, perpétuellement habité par un petit être fictif, devant un miroir. Napoléon se préparait à son sacrement.
Luc sourit malgré lui. Il s’était attaché à ces gentils fous. Il avait du mal à l’admettre, mais ils avaient tous quelque chose de vrai. Une candeur qui manquait aux relations artificielles des personnes « normales ». Ici, rien n’était trompeur, mesquin ou hypocrite, chacun demeurait libre d’exprimer sa véritable personnalité sans que les autres ne la jugent. N’était-ce pas ça, après tout, le véritable sens du mot « civilisation » ?
Il se dirigea vers le réfectoire. Il espérait y trouver ses amis pour l’un de ses derniers repas en leur compagnie. Il entra dans la cantine toujours séparée en deux par la fameuse catégorie premium.
Il s’empara d’un plateau et le posa sur la glissière métallique du self. Il n’avait pas envie d’une entrée aujourd’hui, il se dirigea immédiatement vers les plats principaux. Blanquette de veau ou poulet grillé ? La blanquette semblait contenir plus de sauce que de viande et le poulet avait des cuisses de criquet. Il était loin le temps des bons petits plats de la clinique, désormais réservés aux premiums. Pour eux, patients lambda, c’était cuisine chimique et industrielle. Luc attrapa l’assiette de sauce blanchâtre dans laquelle flottaient, tels les rescapés d’un naufrage, deux morceaux de viande.
– Pas la blanquette !
Luc sursauta et faillit lâcher son assiette. La voix était encore là.
Était-il le seul à l’entendre ? Il regarda autour de lui. Personne ne semblait être perturbé par l’apparition inopinée d’une voix mystérieuse.
– Pas la blanquette !
– Où êtes-vous ?
– Pas la blanquette !
– Pourquoi me parlez-vous ?
– Pas la blanquette !
– Pourquoi moi ?
– Pas la blanquette !
– Que me voulez-vous ?
– Pas la blanquette !
Luc essuya une goutte de transpiration qui perlait sur son front. C’était peine perdue. Il reposa l’assiette de veau et la remplaça par le poulet-criquet.
– Bon choix !
Il évita les desserts par peur d’y retrouver la voix et rejoignit ses amis, assis autour d’une table, qui lui faisaient de grands signes.
– Luc ! Viens, nous t’avons gardé un siège, l’invita Jarod en poussant Robin afin de lui faire une place.
Robin grogna mais s’exécuta en croquant dans son poulet.
– La nourriture s’améliore de jour en jour, ici, remarqua-t-il en se léchant avec gourmandise les doigts.
Les autres le regardèrent avec consternation mais s’abstinrent de tout commentaire. Ils préférèrent porter leur attention sur Luc.
– Ravie de vous revoir ! l’accueillit Jeanne-Élisabeth qui se leva pour effectuer une gracieuse révérence.
– Tu nous as manqué, dit Calixte en épluchant un grain de raisin.
– Deux jours en isolement, ça doit faire long. Comment tu te sens ? demanda Ernest.
Robin releva la tête de son assiette.
– Il était en isolement ? C’est incroyable, il m’est arrivé la même chose. J’ai été enfermé dans le couloir de la mort alors que j’étais innocent. Il y avait un gardien qui essayait d’adoucir nos souffrances mais les conditions de vie étaient très difficiles. Je n’avais rien ni personne. Seule une petite souris…
– C’est La Ligne verte ! s’exclama Ernest.
Robin haussa les épaules et reprit une bouchée de poulet qu’il mastiqua avec délectation.
– Connais pas.
Luc rit. Il aurait préféré mourir plutôt que de l’admettre mais ses amis lui avaient manqué. Lorsqu’il était seul dans sa chambre, perdu au milieu de ses sombres pensées, ils avaient été, avec sa tendre Pauline, la bouée de sauvetage à laquelle il s’était raccroché. Étrange, non ? Ses seuls amis étaient des fous…
Il s’assit entre Jarod et Robin.
– Je dois vous dire quelque chose d’important.
– Mangez un peu d’abord, vous avez une mine terrible, le couva Jeanne-Élisabeth.
– Solitude, pas facile n’est. Heureux de te revoir, Luke, je suis. Pas terminée, la bataille contre le côté obscur n’est, le salua Yoda avec un geste ample des bras, sûrement un code Jedi.
Luc s’exécuta et avala un peu de poulet accompagné d’un riz gluant et insipide.
– Le nouveau directeur était très en colère après ce qui s’est passé. Il voulait te faire transférer dans une clinique pour patients dangereux, expliqua Jarod.
– C’est avec le Dr Petitpas que je me suis battu, pas avec lui…
– Oui, mais il doit remplir une déclaration d’accident et cela le met dans une situation difficile par rapport aux administrateurs, même s’il a tout mis sur le dos du docteur.
– Le docteur a dû jouer de toute son influence pour empêcher ton transfert, l’informa Ernest. Il a même annulé notre suicide pour se rendre à une réunion en urgence. Et je peux vous dire qu’il est très difficile de se poignarder dans le dos tout seul.
Jeanne-Élisabeth tapa du poing sur la table.
– Non mais, regardez où va la clinique !
Elle fit un geste circulaire les invitant à observer la cantine séparée en deux zones. Les grises mines des infirmiers. Les patients déçus par leur pitance basique comparée à celle qu’ils avaient connue précédemment et regardant avec envie les patients premiums qui bénéficiaient de prestations supérieures.
– Nous sommes divisés, constata-t-elle.
– Nous ne pouvons même plus profiter gratuitement de la piscine pour nous noyer, renchérit Ernest.
– Ni de l’atelier dessin, ajouta Calixte.
– J’ai entendu M. Adam qualifier nos œuvres de « croûtes » ! s’insurgea Robin.
– Pas gentil, c’est. Art, du cœur vient. Celui qui l’apprécier ne sait, pas de cœur n’a, commenta Yoda.
Jeanne-Élisabeth lissa ses cheveux et vérifia que son serre-tête n’avait pas bougé dans cet accès soudain d’énervement.
– Tout ça, c’est la faute du nouveau directeur.
– Il a fait mettre des caméras dans nos chambres et il vend nos données aux grosses entreprises pour leurs statistiques marketing.
Personne n’accorda d’attention aux délires de Robin, ce qui ne l’empêcha pas de continuer :
– Il nous étudie. Même nos résultats sanguins sont envoyés à des laboratoires extérieurs.
Ernest leva un sourcil, Calixte attaqua l’épluchage d’un autre grain de raisin. Robin poursuivit :
– Il se sert de nous. C’est illégal ! Je le sais, j’ai été fouiller dans son bureau, j’ai toutes les preuves. Je vais les envoyer aux administrateurs de la clinique.
– Je n’arrive pas à savoir de quel film il s’agit cette fois, déplora Ernest.
Robin se renfrogna et replaça avec colère son chapeau en aluminium qui venait de glisser dans son dessert.
– Personne ne me croit dans cette clinique ! « Quand un vrai génie apparaît en ce bas monde, on peut le reconnaître à ce signe que les imbéciles sont tous ligués contre lui », Jonathan Swift.
Tous se turent et observèrent Robin, avec étonnement pour certains et admiration pour d’autres.
– Je ne vous savais pas aussi lettré, le complimenta Jeanne-Élisabeth.
Le primo-cultivé rougit poliment.
– C’était dans un de mes livres.
– De Jonathan Swift ? Dans Gulliver ?
Robin balaya la proposition d’un revers de main.
– Non, dans La Grande Anthologie des complots et autres manipulations intergouvernementales pour faire basculer l’ordre mondial.
– Très long titre, c’est.
– « Un génie », vraiment ? intervint Ernest. Tu te prends pour un génie ?
– Peut-être bien ! reprit Robin, vexé, en remontant ses manches.
La bagarre était imminente. Ernest essaya de l’attraper mais le complotiste ne se laissa pas faire. S’ensuivit une lutte de chiffonniers à coups de serviettes en papier et de couverts en plastique.
– Tu dis n’importe quoi ! s’écria Ernest en assénant une tape avec une petite cuillère en plastique blanc.
– C’est parce que toi, tu n’es pas un génie ! riposta le complotiste en enfonçant la pointe de son chapeau en aluminium dans le nez d’Ernest.
– Trois Pépito sur Ernest, paria Jarod.
– Un Malabar sur Robin, il est solide et a une dentition parfaite, renchérit Calixte.
– Cinq hachés d’Ewok sur Robin, lança Yoda, joueur.
Jeanne-Élisabeth fut éclaboussée par du jus de viande. Cela mit le holà à la bagarre.
– Allons, allons. Ne nous emportons pas, les interrompit-elle en posant une main magnanime sur l’épaule du complotiste et en vérifiant qu’Ernest ne saignait pas du nez.
Les deux lutteurs cessèrent leur combat, une fourchette finit son vol par terre. La pacificatrice se tourna vers Luc.
– Revenons à l’essentiel. Il me semble que Luc voulait nous dire quelque chose.
Luc avait assisté au spectacle avec bonheur et une nostalgie anticipée. Il avala son dernier morceau de poulet aussi mou que de la gelée pour gagner un peu de temps. Il ne savait pas comment leur annoncer son projet. Le mieux était d’y aller franchement. Pas de chichis, pas de fioritures. Il avala une gorgée d’eau et planta son regard dans ceux de ses comparses.
– Ceci est mon dernier jour à la clinique. Demain, je me fais la malle.
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