Plus on est de fous…

Zoe Brisby · Chapitre 46 sur 57

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Plus on est de fous…

Chapitre 46

– 46 –

 

 

Le Kangoo estampillé « Clinique psychiatrique Beausoleil » filait sur la route de campagne en direction de Paris. À cette heure matinale, peu de voitures venaient encombrer le chemin des fugitifs.

Luc, les mains sur le volant, était heureux. Cela durerait ce que cela durerait mais, pour l’instant, il en profitait. Il avait enfin le sentiment de faire quelque chose de sa vie. Quelque chose d’important. Quelque chose de vrai et qui avait un sens.

Il prenait en main son destin. Littéralement. Il avait une mission. Enfin, deux missions. D’abord, se recueillir sur la tombe de sa tante, s’occuper de sa cupide sœur et retrouver sa tendre Pauline, puis aider ses amis à éviter la fermeture de la clinique.

Il avait beau ne pas être fou, il devait bien reconnaître que cet asile lui avait fait du bien. Peut-être devrions-nous tous faire un petit tour de temps à autre en hôpital psychiatrique ? Luc avait constaté à quel point le personnel s’impliquait et combien les pensionnaires se sentaient en paix dans cet îlot de fantaisie isolé de la réalité du monde.

Il avait ouvert la fenêtre pour laisser l’air frais du matin s’engouffrer dans le véhicule. Les odeurs d’herbe fraîchement coupée et de vanille synthétique se mélangeaient. C’était sûrement ça, le parfum de la liberté.

À l’arrière, les conversations allaient bon train. L’utilitaire n’étant pas prévu pour le tourisme, il n’y avait pas de siège pour que les compères puissent s’installer confortablement. Mais, à la guerre comme à la guerre, Jeanne-Élisabeth, Calixte, Robin, Ernest et Yoda n’avaient pas rechigné et s’étaient assis à même le sol. Calixte, dans tout son barda anti-microbes, avait prévu une bâche sur laquelle s’asseoir.

Yoda, en tant qu’aîné, s’était simplement autorisé cette remarque :

– Pas très confortable, c’est. S’en contenter, il faut. Ma jeunesse, me rappelle. Fesses en acier, Jedi doit avoir.

Jarod était surpris par la capacité d’adaptation de ses amis. Il se dit qu’il les avait sous-estimés. Il n’aurait jamais soupçonné une telle facilité d’ajustement. Il regarda le paysage défiler. Les arbres dont le feuillage émeraude étincelait sous les rayons du soleil, le ciel sans nuages qui semblait leur souhaiter bonne chance, le bitume qui commençait déjà à chauffer.

Il ouvrit la boîte à gants et en sortit une paire de lunettes de soleil qui lui allèrent, évidemment, parfaitement.

Il prit un téléphone portable dans sa veste et commença à pianoter sur l’écran.

– Tu as un téléphone ? s’étonna Ernest.

– C’est interdit, commenta Calixte avec le visage du premier de la classe choqué qu’on puisse enfreindre une règle mais excité par cette découverte.

– Jette-le immédiatement par la fenêtre ! Ils vont nous repérer !

Robin se précipita sur Jarod pour tenter de lui prendre le téléphone mais celui-ci fut plus rapide et le retira prestement. Surpris par ces mouvements, Luc fit une embardée.

– Eh ! Doucement à l’arrière !

Ernest rattrapa Robin et le força à s’asseoir. Il vérifia que son pull en cachemire n’avait pas souffert dans la bataille.

Jeanne-Élisabeth, qui ne se laissait pas distraire par ces chamailleries, revint à l’essentiel.

– Jarod, d’où sortez-vous ce téléphone ?

Il afficha un air fier.

– Je l’ai pris à Malik tout à l’heure.

Un murmure d’admiration parcourut les passagers.

– Qu’est-ce qu’on en fait ? demanda Luc.

Jarod n’eut pas le temps de répondre.

– Eh bien, on appelle ! proposa Calixte.

– Oui, c’est ça, on appelle, renchérit Ernest.

– Excellente idée, continua Jeanne-Élisabeth en couvant Calixte d’un regard fier comme s’il avait découvert la théorie de la relativité.

– Mauvaise idée. Les ondes vont nous griller le cerveau. En plus, les gouvernements épient toutes nos conversations. Elles sont stockées dans de grands serveurs qui consomment énormément d’énergie et détruisent l’environnement avant d’être analysées par les services de renseignement. À peine parle-t-on de bombes, de complots, d’aliens et d’hydrogène qu’on est déjà catalogué « danger potentiel »…

– Appeler, on doit.

L’intervention de Yoda eut le don de mettre tout le monde d’accord. Ils se tournèrent tous vers Jarod.

– OK, on appelle, dit-il d’un ton résolu.

Il observa le téléphone avec la mine d’un président sur le point d’appuyer sur le bouton rouge. Puis il releva la tête vers ses amis.

– Qui ?

Ils se regardèrent tous interloqués. La fonction première d’un téléphone était bien d’appeler, mais alors qui ? Ils n’avaient aucune personne à contacter. Leur vie se résumait à la clinique, il n’y avait rien qui les attendait à l’extérieur.

– Marguerite ? proposa Robin.

Ernest plaqua une main sur son front.

– Tu le fais exprès ou quoi ? Nous nous sommes enfuis, ce n’est pas pour dire à Marguerite où nous sommes.

– Je ne suis pas bête. Je ne lui dirai pas où on est, juste qu’on va bien.

Jeanne-Élisabeth sembla soupeser cette possibilité puis décida :

– Non, ce serait trop risqué.

Les sourcils froncés, ils cherchaient une solution.

– Vous voyez, la technologie n’apporte que des problèmes ! C’est un moyen d’endormir les masses. Obnubilés par leur téléphone, matraqués de lumière bleue, rendus stupides à force de laisser une machine réfléchir à leur place, les gens ne savent plus rien faire tout seuls. Et puis, un jour on laissera les machines prendre notre place et elles se rebelleront. Nous deviendrons leurs esclaves. Seuls quelques résistants…

– Je l’ai ! s’exclama Ernest. Terminator.

Robin haussa les épaules.

– Connais pas.

Luc assistait de loin à ce débat. Quand Jarod avait sorti le téléphone, il avait immédiatement voulu appeler Pauline. Un des rares numéros qu’il connaissait par cœur. Il frémissait déjà à l’idée d’entendre sa voix. Il voulait lui chuchoter mille mots doux, lui envoyer mille baisers, cela faisait si longtemps. Certains faisaient de la rétention d’eau, lui, de la rétention d’amour. Le résultat était le même, ça faisait gonfler.

Mais il avait beau mourir d’envie de l’entendre, il hésitait. Que lui dirait-il ? Il avait tellement de mots coincés dans la gorge, tellement de sentiments en retard. Certaines déclarations ne pouvaient se faire par téléphone. Il avait attendu plusieurs semaines, il pouvait bien patienter encore quelques heures.

Le reste de la voiture semblait avoir abandonné l’idée de téléphoner. Trop compliqué.

Jarod était en train d’explorer l’appareil de l’infirmier. Il parut satisfait.

– Écoutez ! J’ai trouvé la playlist de Malik.

Il appuya sur un bouton pour pousser le volume au maximum. Quelques notes de musique s’échappèrent, le son de disques vinyles qu’un DJ manipule. Quelques paroles de Benny B. sous forme de rap puis : Mais vous êtes fous ? Oh oui !

– Très approprié, commenta Ernest.

Mais vous êtes fous ?

– Oh oui ! continua Robin.

Les autres le regardèrent, consternés.

Jarod coupa le son et chercha une autre chanson. Quelques notes de piano.

– Ah, du classique ! soupira d’aise Jeanne-Élisabeth.

Le piano puis la voix de Michel Polnareff.

Love me, please love me.

Des cœurs se mêlèrent à la sienne.

Love me, please love me.

– Je suis foooooouuuu de voooouuuus… prit le relais Robin en montant dangereusement dans les aigus.

Calixte grimaça. Ernest se boucha les oreilles. Jarod décida de passer à la chanson suivante. De la batterie et de la basse.

– Bon rythme, c’est. Cette musique, j’aime.

La voix éraillée de Gnarls Barkley fit trembler les baffles de l’autoradio du Kangoo.

I remember when, I remember when I lost my mind…

– Bonnes paroles, c’est, complimenta Yoda apparemment bilingue en plus de Jedi.

Puis vint le moment du refrain :

I think you’re crazy…

Reprit par Robin au sommet de son art :

– I think you’re craaaaazyyyyyyyyyyyyyyyy…

– Stopper ce carnage, il faut.

Jarod mit le téléphone sur silencieux le temps de trouver une chanson qui conviendrait à tout le monde. Il fallait quelque chose d’entraînant, de rythmé, qui leur donne le moral et le courage d’aller au bout de leur mission. Et, tant qu’à faire, qui ne contienne pas les mots « fou » ou « crazy ». Malik était vraiment très dévoué à son travail…

Il se rappela sa mère. Les souvenirs de sa vie avant la clinique étaient rares. Il n’aimait pas s’y replonger, c’était comme mettre du sel sur une plaie. Mais en parlant avec Luc tout à l’heure, il avait ouvert la boîte de Pandore de son passé.

Il se souvint de la chanson que sa mère leur passait à Damien et lui lorsqu’ils avaient un contrôle, enfants, puis un examen, étudiants, ou un entretien d’embauche, jeunes adultes. La chanson qui les avait accompagnés dans chaque moment de stress, dans ces situations où ils avaient l’impression qu’ils ne seraient jamais à la hauteur. La chanson qui leur avait donné du courage. La chanson qui transmettait toute l’énergie dont ils avaient besoin.

Jarod remercia intérieurement sa mère. Elle n’avait pas survécu à la mort de Damien, ni à « celle » de Jarod. Peut-être que Luc avait raison après tout, peut-être qu’il n’était pas vraiment mort ce soir-là en même temps que son frère. Peut-être devait-il s’autoriser à vivre.

Il secoua la tête pour chasser ces pensées de son esprit. Il avait d’autres choses à régler pour l’instant. Il fallait empêcher la fermeture de la clinique avant de pouvoir envisager une suite.

Il chercha parmi les chansons disponibles sur l’appareil de Malik et sourit quand il la trouva.

– J’ai exactement ce qu’il nous faut !

Il connecta le téléphone à l’autoradio en utilisant le Bluetooth sans le préciser à Robin qui aurait fait toute une scène autour des ondes néfastes dégagées.

– Vous allez voir, ça va vous faire un bien fou. Ma mère nous la passait avant chaque instant décisif.

Les autres furent surpris de l’entendre mentionner ainsi son passé. Il ne leur en parlait jamais. Ils avaient, bien sûr, envie d’en savoir plus mais eurent le tact de ne rien demander. Si Jarod voulait se livrer davantage, il le ferait de lui-même.

– La musique est un instrument de propagande extraterrestre.

Jarod monta le volume au maximum.

D’abord comme un bruit de moteur, puis de synthétiseur, de la batterie et de la guitare.

Un compte à rebours. Five, four, three, two, one…

Les passagers du Kangoo connaissaient-ils The Final Countdown ? En tout cas, ils parurent emballés. La magie d’Europe. Chacun se mit à dodeliner y allant d’un petit « tudududu… tududududu » au moment iconique de la chanson.

Luc tapotait ses doigts sur le volant. Cela donna une idée à Jarod.

– Luc, tu seras à la batterie.

Le chef d’orchestre se tourna ensuite vers Jeanne-Élisabeth qui remettait son serre-tête en place à cause d’un dodelinement un peu trop vigoureux.

– Vous serez à la guitare.

– Moi ?

– Oui, je suis certain que cela vous fera beaucoup de bien, la guitare électrique.

– Ah, d’accord.

Calixte tirait nerveusement sur ses gants en caoutchouc en les faisant claquer en rythme.

– C’est parfait ! Tu seras aux percussions.

Robin faisait crisser son chapeau en aluminium. Avant que Jarod n’ait pu lui assigner un instrument, il dit :

– Moi, je suis à l’aluminium.

– Ce n’est même pas un instrument de musique ! intervint Ernest.

– Si, la preuve…

Robin malaxa son chapeau en hochant la tête en rythme.

– N’importe quoi.

– Robin, à l’aluminium, donc, conclut Jarod. Et toi, Ernest, le synthétiseur.

Ernest grimaça.

– J’ai de l’arthrose aux doigts.

– L’arthrose est une maladie inventée par les laboratoires pharmaceutiques pour vendre plus de médicaments. Ils sont en lien avec les agences de santé pour éviter tout remboursement et faire payer les malades plein pot. C’est magouille et compagnie, là-dedans. Si vous voulez, j’ai plusieurs exemples de manipulations gouver…

– Je prends le synthé, c’est bon !

Jarod se tourna vers Yoda, le seul de la voiture à ne pas encore avoir reçu d’assignation.

– Yoda, tu seras…

Il chercha.

– Euh… Tu seras Yoda.

– Bonne idée, c’est. Depuis neuf cents ans, moi je suis.

– Nickel, continue ainsi.

Il se replaça correctement à l’avant.

– Et toi ? demanda Calixte.

– Moi ? Je serai le chanteur, évidemment.

Jarod appuya sur l’écran du téléphone pour remettre la chanson au début.

– Tout le monde est prêt ?

– Je suis un peu nerveux… avoua Ernest.

– L’anxiété est une maladie générée par les gouvernements pour mieux contrôler la population. Ils orientent les journaux, la télévision et la radio pour angoisser au maximum et nous faire foncer vers des valeurs refuges telles que la consommation. Par exemple…

– Je me sens mieux, on peut commencer !

Jarod hocha la tête et appuya sur play.

La musique commença. Les concertistes étaient tous très concentrés. Chacun, focalisé sur son instrument, attendait de pouvoir débuter. Sauf Robin, qui démarra l’aluminium dès le départ.

Ernest attaqua avec le synthétiseur qui, miraculeusement, ne réveilla pas ses articulations douloureuses. Le air synthesizer, un remède à l’arthrose ?

Jarod égrena le compte à rebours puis Luc et Calixte se mirent en action. Percussions vigoureuses sur le volant et claquage de gants en caoutchouc.

Le charismatique leader entama les premières paroles en utilisant le téléphone comme micro. Il regrettait de ne pas avoir une tenue de hard rocker en cuir noir et une masse de cheveux blonds à secouer mais il fallait faire avec ce qu’il avait sous la main. La performance ne serait peut-être pas parfaite mais le cœur y était.

Jeanne-Élisabeth se mit sagement à la guitare. Une guitare électrique version « sortie de messe », mais c’était un début.

Yoda, sûrement aguerri par des années de pratique de sabre laser, improvisa une chorégraphie cosmique.

Jarod, bien dans son rôle, donna tout et s’époumona :

– « IT’S THE FINAL COUNTDOWN !!!!!!!! »

Cette incroyable énergie les entraîna tous. Ils donnèrent le meilleur d’eux-mêmes, y compris Jeanne-Élisabeth qui se leva pour le solo de guitare. Jupe plissée et chemisier col Claudine n’en revenaient pas. Elle y alla à grands coups d’avant-bras, si cordes il y avait eu sur une air guitar, elles n’auraient certainement pas tenu le choc. Qui aurait pu croire qu’une telle rockeuse se cachait sous ces airs aristocratiques ?

Elle lâcha tout, l’Avant, la peur, la rigidité, les peines, celle qu’elle n’était pas, celle qu’elle voulait devenir, le poids du passé. Le serre-tête ne tint pas la distance et valsa dans un coin de la voiture transformée en discothèque roulante.

Jamais un Kangoo psychiatrique ne fut plus rock’n’roll.

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