Plus on est de fous…
Chapitre 7
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Une petite foule désordonnée faisait déjà la queue. Quand les portes s’ouvrirent, les patients se ruèrent sur les assiettes. Luc constata avec soulagement que l’espace restauration n’avait rien du terrifiant mitard peuplé de fous furieux auquel il s’attendait. Au contraire, les pensionnaires se tenaient plutôt bien. L’organisation, sous forme de self, lui rappelait le lycée. Les patients les plus adroits se servaient tout seuls, tandis que les plus « atteints » se faisaient aider par les infirmières.
Luc hésitait entre le flan et la mousse au chocolat quand il sentit une légère tape sur son épaule droite. Il se tourna. Personne. Tape sur l’épaule gauche. Personne. Il avait dû rêver. Il se pencha pour attraper son flan quand une voix, venue d’on ne sait où, lui murmura :
– Pas le flan !
Luc regarda autour de lui. Les fous étaient tous occupés à choisir ce qu’ils allaient manger. Il haussa les épaules et prit son dessert.
– Pas le flan !
Luc sursauta et lâcha l’objet du délit. Personne d’autre ne semblait avoir entendu la voix. Était-il en train de perdre la raison ? À partir de combien de temps passé chez les fous le devenait-on soi-même ?
Luc essuya une goutte de sueur sur son front. Stop aux tergiversations, il s’empara de la mousse au chocolat.
– Bon choix !
Il ne demanda pas son reste et partit s’isoler à une table du fond. Il aurait bien eu envie d’ajouter un fruit mais il avait trop peur que la voix lui dise de choisir une pomme plutôt qu’une banane.
Il souffla un peu en plongeant sa fourchette dans la salade de crudités. Il s’attendait à un mélange infect de légumes ramollis dégoulinants d’huile mais il eut le plaisir de goûter des légumes croquants rehaussés par une sauce légère. L’agréable surprise se confirma quand il passa à la suite du repas. Le cuisinier était un vrai cordon-bleu. Un fou lui aussi ? Un disciple de Paul Bocuse qui aurait perdu la tête sous la pression ?
– Faites comme si on ne se connaissait pas, intervint un homme qui s’installa à l’autre bout de la table.
– Ça ne va pas être difficile, nous ne nous connaissons pas.
– Ne me regardez pas !
Luc détourna la tête mais nota quand même l’accoutrement de son voisin. Au moins, celui-là montrait tout de suite qu’il était cinglé. Un fou de première. S’il y avait une compétition, il en serait sûrement le champion. Vêtu entièrement de noir, les bras recouverts de papier cellophane et la tête coiffée d’un cône en aluminium.
– Il ne faut pas qu’ils sachent ce que nous savons.
Luc ne voulait pas être désagréable, il se tourna vers l’inconnu.
– Bien sûr.
– Ne me regardez pas !
Luc fixa son assiette. Il en profita pour reprendre un peu de purée avec sa cuillère en plastique.
– Ils nous observent.
Cette fois, Luc ne commit plus l’erreur de se retourner. Il resta le nez dans sa purée.
– Qui ?
– Ceux qui nous observent.
L’homme mystérieux se rapprocha d’une place. Il ajouta :
– Nous ne sommes pas seuls.
– Ah oui, les extraterrestres, répondit Luc, conciliant, en levant un doigt vers le plafond.
L’inconnu grimaça.
– Les infirmiers, voyons !
– Ah, d’accord, corrigea Luc en se sentant un peu idiot.
– Ils nous écoutent, ils savent que nous en savons trop, ils veulent nous éliminer.
– Les infirmiers ?
– Non ! Les extraterrestres ! Faut suivre, mon vieux.
Le fou s’approcha encore d’une place. Pour quelqu’un qui voulait être discret, c’était plutôt raté.
– Je suis Robin.
– Luc, enchanté.
Il lui tendit une main avant de se raviser en voyant l’expression de reproche que lui adressait son compagnon.
– Il ne faut pas qu’ils nous voient ensemble.
– Pourquoi ?
– Parce que nous en savons trop.
– Ah bon ?
– Oui, nous sommes retenus ici contre notre volonté.
– Ça, c’est vrai.
– Ils ne doivent pas savoir que nous nous parlons.
– Alors, ne serait-il pas plus judicieux de ne pas nous parler ?
Robin fronça les sourcils et plissa les lèvres, signes d’une intense réflexion.
– Pas faux, mais si on ne se parle pas, comment ferons-nous pour parler ?
– Peut-être que nous devrions tout simplement éviter, répondit Luc qui commençait à en avoir assez de ce dingue coiffé d’un chapeau en aluminium.
– Nous avons tant de choses à nous dire.
– De quoi devrions-nous discuter ?
– De notre plan d’évasion.
Tout l’intérêt évaporé de Luc pour cette conversation revint en une micro-seconde.
– Vous savez comment partir d’ici ?
Robin lui fit un clin d’œil.
– Oui !
– Comment ?
– Je suis ici depuis un certain temps.
– Comment ?
– Ils pensent que j’ai un problème psychologique. Ils disent que je suis obsédé par la théorie du complot. Vous connaissez l’indice de Barkun ? C’est un politologue qui a relevé trois stades du conspirationnisme. Apparemment, je serais au niveau 3, tout cela parce que je sais que toutes les machinations dans le monde font partie d’un vaste plan ourdi par des puissances cosmiques…
– Ce n’est pas ce que je vous demande, le coupa Luc. Comment sortir d’ici ?
– Ah, ça. Rien de plus simple. Il me fallait un complice pour y arriver, maintenant que vous êtes là, ce sera du gâteau. Tiens, du gâteau ! Je crois qu’ils viennent d’en rajouter.
Le conspirationniste sain d’esprit partit en laissant Luc seul face à sa mousse au chocolat.
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