Plus on est de fous…
Chapitre 8
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– Je ne suis pas sûr que l’on puisse lui faire confiance, confia Jarod au reste du groupe installé dans le jardin de la clinique.
– Pourquoi ? demanda Ernest.
Il revenait de son suicide quotidien. Aujourd’hui, empoisonnement aux barbituriques. Mais la manœuvre s’avérait difficile dans un asile où les médicaments étaient tenus sous clé. Le pauvre suicidaire avait été obligé d’improviser une overdose de tisane à la verveine. Pas certain qu’il ait besoin d’un lavage d’estomac, mais d’une bonne sieste, assurément.
– Il n’est pas des nôtres, expliqua Jarod.
– Des vôtres je ne sais pas, mais des miens c’est certain, trancha Jeanne-Élisabeth. Je me suis entretenue longuement avec lui afin d’en savoir plus sur ses origines. Aucune affiliation à une tête couronnée ou lignée de bonne famille. Une certaine éducation, cependant. Des références culturelles solides. Un vocabulaire varié. En conclusion, je dirais qu’il s’en sort bien pour un roturier.
– Tu l’aimes bien ? demanda Calixte vêtu de trois couches de vêtements pour être certain qu’aucun microbe issu de la terre du jardin ne vienne le contaminer.
– Plutôt, oui. Je pense que nous devrions lui laisser sa chance. J’ai appris qu’il était orphelin. Il a été élevé par sa tante. Une femme célibataire.
– C’est triste, convint Calixte en ajustant ses gants en caoutchouc.
– Peut-être, mais je le trouve suspect, n’en démordit pas Jarod qui aimait se prendre pour le chef de famille.
– Suspect ? intervint Robin. Pour une fois que je trouve quelqu’un sympathique…
– Tu ne lui as pas laissé sa chance. Tu ne lui as même pas parlé, fit remarquer Ernest qui réussissait le miracle de dormir et écouter en même temps la conversation.
– Si.
Les membres du groupe le regardèrent étonnés.
– Quand ? demandèrent-ils en chœur.
– Ce matin.
– Ah bon ?
– Tout à fait. Je lui ai fait une prise de sang.
– Quoi ? !
– Vous n’avez pas osé ? le gronda Jeanne-Élisabeth.
– Ne vous inquiétez pas, les résultats sont bons. Il est à la limite pour le cholestérol mais rien de grave. Un effet collatéral de la mousse au chocolat de la cantine sans doute.
Robin ne dit rien. Il sembla cependant soulagé d’apprendre que son taux de sucre un peu élevé reviendrait à la normale s’il se privait de dessert pendant un temps.
Calixte fit la moue. Il ne mangeait rien de ce qui était présenté au self de la cantine. Trop de monde, trop de contagions possibles. Il se nourrissait exclusivement de jus de fruits biologiques qu’il pressait lui-même dans sa chambre stérilisée.
– Il t’a laissé lui faire une prise de sang ? s’amusa Ernest.
– Évidemment. Je suis un excellent infirmier.
– Tu n’es pas infirmier.
– Je le suis quand j’ai une blouse.
– Tu n’as pas de blouse.
– Les infirmiers m’en ont prêté une.
– Tu la leur as volée…
– Ce qui est emprunté et rendu ne peut pas être considéré comme du vol.
– Porter le vêtement de quelqu’un d’autre, c’est dégoûtant, ne put s’empêcher d’intervenir Calixte en scotchant ses chaussettes à son pantalon à l’aide de chatterton pour qu’aucune partie de son corps ne soit visible.
Jarod balaya toutes ces objections d’un revers de la main. Ses compagnons ne comprenaient pas. Ce n’était pas le nouveau en tant que tel qui l’inquiétait, il avait même l’air plutôt sympathique bien qu’étrange, mais la peur que l’équilibre du groupe soit menacé. En tant que chef, il se devait de veiller à la sérénité de leur petite assemblée. Ses amis se révélaient parfois fragiles.
Il posa son regard sur le reste du jardin et vit le nouveau, assis seul, sur un banc. Il avait à peu près le même âge que lui, peut-être quelques années de moins. Une petite quarantaine pour Jarod, une grosse trentaine pour le nouveau. Tout comme lui, Luc était beau garçon. Était-ce une question d’ego ? Se sentait-il menacé par l’arrivée d’un autre coq dans la basse-cour ?
Jarod avait de multiples talents mais, comme beaucoup de personnes talentueuses, pouvait manquer cruellement de confiance en lui. Endosser différents rôles lui permettait de cacher ce sentiment. Lorsqu’il incarnait un infirmier, un médecin, un garagiste, un peintre… il devenait quelqu’un d’autre et se débarrassait, pendant quelques instants, de cette peur viscérale d’être lui.
Mais le problème lorsqu’on était tout le monde, c’est qu’on n’était plus personne. Qui était-il, lui ? Il ne le savait plus. Il ne se souvenait pas de la dernière fois où il n’avait été que lui-même et non un rôle à jouer. Ou plutôt si, il s’en souvenait mais son cerveau refusait de faire remonter à la surface des souvenirs d’enfance traumatiques.
Il secoua la tête pour se sortir ces idées de l’esprit. Après tout, il était fou, il n’avait pas à se poser mille questions sur les pourquoi et les comment. Il remarqua que le nouveau, Luc, n’était plus seul. Mme Darminoun l’avait rejoint. Le pauvre. La désaxée se prenait pour Cléopâtre et cherchait sans cesse des esclaves à jeter aux crocodiles.
Jarod haussa les épaules. Après tout, pourquoi pas ? Il pouvait bien laisser une chance au nouveau. S’il survivait aux crocodiles.
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