Plus on est de fous…
Chapitre 45
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Les deux fugitifs avaient pris place à l’intérieur du Kangoo psychiatrique. Luc côté conducteur, Jarod côté passager. Ils attendaient le reste de leur équipe pour pouvoir quitter la clinique et déclencher la phase 2 du plan.
– Je me demande ce qu’ils sont en train de raconter à Marguerite, dit Luc les mains déjà placées sur le volant, prêt à mettre les gaz.
– Robin disserte sûrement à propos de ses théories du complot liées au nouveau directeur. Ernest, d’une nouvelle façon de se suicider. Il est dans une période « mort de célébrités », il m’a parlé de l’empereur Maximilien Ier de Habsbourg, décédé en 1519 d’une consommation excessive de melons. Calixte doit palabrer sur les milliards de bactéries qui colonisent notre planète, Jeanne-Élisabeth doit expliquer en long et en large son projet d’ajout d’une tour médiévale pour l’aile ouest, et Yoda, faire une démonstration de sabre laser.
Luc ouvrit des yeux ronds. Il était stupéfait que Jarod connaisse aussi bien ses amis. Ce devait être ça, la vraie amitié, celle qui dépassait le stade de l’image que l’on renvoie pour toucher à l’intime.
Jarod jeta un œil à sa montre.
– Ils ne devraient plus en avoir pour très longtemps.
Il vit l’expression de Luc.
– Pourquoi me regardes-tu de cette manière ?
– Merci.
– Pour les clés ? Ce n’est rien.
– Pour tout. D’être là, avec moi. De m’accompagner dans cette folle équipée. D’avoir immédiatement proposé de m’aider.
– C’est normal, nous sommes amis.
Luc sourit.
– Oui, nous sommes amis.
Ils laissèrent le silence envahir l’atmosphère parfumée à la vanille de la camionnette. Comme si le temps avait suspendu son cours. Après tout, les camionnettes de cliniques psychiatriques avaient peut-être le pouvoir de suspendre le temps ?
– Je ne suis pas celui que je prétends être.
La bulle protectrice dans laquelle ils baignaient était, apparemment, propice aux confidences. C’était à se demander pourquoi les psychiatres cherchaient absolument à faire allonger les patients sur un canapé alors qu’un Kangoo s’avérait beaucoup plus efficace !
Luc se tut. Il avait le sentiment qu’il ne fallait pas interrompre Jarod, simplement laisser les mots sortir comme des oiseaux à qui on venait d’ouvrir la cage.
– Je ne parle jamais de ma vie d’avant aux autres. Peut-être parce que, ici, j’en ai construit une nouvelle dans laquelle je ne suis plus la même personne. Mais, avec toi, c’est différent. Je sens que je peux me confier.
Luc sourit. Déjà la troisième fois qu’on lui disait cela depuis qu’il était à la clinique. Il avait accueilli les secrets d’Ernest et de Jeanne-Élisabeth, c’était maintenant au tour de Jarod. Il aimait ce rôle de confident, il avait le sentiment de renouer avec celui qu’il était vraiment, celui qui savait écouter et aider les autres.
Jarod fixait le sapin jaune parfum vanille attaché au rétroviseur. Comme s’il se parlait à lui-même, il continua :
– Mon frère et moi n’étions pas jumeaux, pourtant tout le monde le croyait. Nous avions à peine un an de différence et nous nous ressemblions tellement. J’étais le plus âgé mais nous faisions sûrement exprès, moi, de freiner ma croissance et lui, d’accélérer la sienne pour combler ces douze mois qui nous séparaient. Nous faisions tout ensemble. Je jouais du piano, il jouait du piano. Il s’est mis au tennis, je me suis mis au tennis. Nous nous comprenions sans avoir à nous parler. « Les jumeaux », oui, c’est bien comme cela qu’on nous appelait !
Un sourire triste marqua le visage de Jarod. Le sourire nostalgique de celui qui sait que le bonheur sera de courte durée.
– Quand il a été diagnostiqué schizophrène, le monde s’est écroulé pour mes parents. Moi, j’ai simplement voulu devenir schizophrène également. Je me suis fait tester mais l’univers est parfois cruel et m’a interdit cette dernière similitude.
Le sourire s’était éteint.
– Damien m’a dit que cela ne changeait rien. Nous étions « les jumeaux », après tout ! Mais notre entourage a commencé à le regarder différemment après son diagnostic. Les gens ont une image biaisée de la maladie. Les séries et le cinéma montrent les schizophrènes comme des tueurs sanguinaires à qui des voix invisibles ordonnent de massacrer de pauvres innocents.
Jarod pointa un index sévère vers Luc.
– Il n’a jamais débarqué dans ma chambre une tronçonneuse à la main ! Il n’y a que M. Langlois de la chambre 14 qui fait ça !
Luc, dormant dans la 12, réprima un frisson. Il était vraiment temps de quitter la clinique, il n’avait jamais croisé ce M. Langlois et sa tronçonneuse, et n’avait pas du tout envie de faire sa connaissance.
– Les gens oublient qu’il s’agit d’une maladie dont souffre un patient, reprit Jarod. Par chance, ce mal est traitable. Pas curable mais traitable. Damien prenait son traitement et il était tout à fait lui-même.
Jarod appuya sa tête contre la vitre de la camionnette.
– Nous avons déménagé. Soi-disant pour faciliter nos études, mais surtout pour recréer un univers où Damien ne serait pas vu comme le dangereux psychopathe du quartier. Il a commencé à prendre des cours de théâtre. Il voulait devenir acteur. Il était excellent ! Il savait se fondre dans n’importe quel personnage, adapter sa voix, son allure, ses vêtements.
– Tu as suivi les mêmes cours ?
– Non. Je voulais devenir architecte. J’aimais l’idée de concevoir des foyers dans lesquels les gens construiraient leur vie, auraient des enfants, vieilliraient…
Luc avait du mal à imaginer Jarod dans un univers « normal ». Un Jarod étudiant, en train de boire un verre avec ses amis à la fin des cours. Jarod esquissant des croquis sur sa table d’architecte. Jarod angoissé par ses partiels.
– Vous étiez toujours aussi proches ?
– Oui ! Il me racontait ses cours, je lui parlais des miens. Il m’apprenait la scène, je lui expliquais la différence entre styles dorique et ionique. Il prenait des antipsychotiques, j’avalais des vitamines.
Jarod s’interrompit, il était trop pris par ses pensées pour pouvoir continuer son récit. Luc avait l’impression d’assister au crash d’un avion. Au début, tout avait l’air normal mais on savait que l’avion finirait par s’abîmer en mer. La catastrophe était imminente, il le sentait. Son ami portait un lourd secret. Comme ces bagages abandonnés qui faisaient dix fois le tour du tapis roulant sans que personne ne vienne les récupérer. Sauf que, maintenant, dans ce Kangoo vanillé, Luc sentait que Jarod allait enfin récupérer ses valises. Il avait juste besoin d’un coup de pouce.
– Que s’est-il passé ?
Jarod prit une grande inspiration. Celle du plongeur avant le grand saut.
– Je l’ai tué.
Ce n’était plus un plongeon, c’était une bombe. Luc en fut tout éclaboussé.
– Tu l’as tué ?
– Oui. Un vendredi soir. Nous rentrions de soirée, je n’avais même pas bu. Je ne sais pas exactement ce qui s’est passé, c’est flou dans mon esprit. Je me souviens simplement du bruit. Des pneus qui crissent, du verre brisé, du klaxon qui ne s’arrête plus, des sirènes des ambulances. Une lumière aveuglante et puis plus rien.
Jarod se tut. Il avait terminé son récit.
Luc ne pouvait pas en rester là, il devait connaître la fin de l’histoire.
– Et ensuite ?
Jarod avait l’air épuisé.
– Ensuite quoi ?
– Comment vous en êtes-vous sortis ?
– Nous ne nous en sommes pas sortis. Même si Damien est mort sur le coup, nous avons tous les deux disparu ce jour-là. Comment être un jumeau tout seul ? Cela n’a aucun sens… Pourquoi exister quand il vous manque la moitié de vous-même ? Comment vivre lorsqu’on est responsable de la perte de la plus belle personne que la Terre ait connue ?
– Tu n’es pas responsable. Les accidents arrivent.
Jarod ne répondit pas. Luc ne savait pas quoi faire. Il avait l’impression de répéter des phrases que son ami avait déjà sans doute entendues mille fois. Comment être original face au malheur ?
Il comprenait mieux, à présent, le comportement étrange de Jarod. Sa façon d’adopter de multiples personnalités, les rôles qu’ils jouaient à la perfection, ses changements de tenues à répétition… À travers cela il faisait revivre l’esprit de son « jumeau » acteur. C’était comme si les deux frères avaient fusionné en un seul corps. Jarod avait refusé d’accepter la mort de Damien alors il l’avait intégré à lui-même.
Mais plusieurs personnes ne peuvent pas vivre à l’intérieur d’une seule, ce poids était trop lourd à porter. La culpabilité imposait un lest bien trop grand à Jarod qui risquait d’imploser. Pour une fois, Luc aurait bien aimé que le Dr Petitpas soit là. Il aurait certainement pu aider son ami.
– Tu as parlé de tout ceci au Dr Petitpas ?
– Il dit qu’un élément traumatique est responsable de mon état. Et aussi, le fait que dans l’accident une partie de mon lobe frontal et de mon hippocampe ait été altérée.
– Et toi, qu’en penses-tu ?
– Je crois que le cerveau fait bien son travail et que s’il a décidé d’enfouir quelque chose dans les tréfonds de ma mémoire, c’est qu’il a une bonne raison. Autant ne pas remuer la vase.
– Mais, lui as-tu parlé des circonstances de l’accident ?
– Pas vraiment. Il doit pourtant être au courant car c’est noté dans mon dossier.
– Tu as lu ton dossier ?
Jarod haussa les épaules.
– Évidemment ! Pas toi ?
– Non ! Comment as-tu fait ?
– Les dossiers sont dans le bureau du docteur. C’est la clé verte, répondit-il en ressortant le trousseau.
Luc n’en revenait pas. Il aurait beaucoup aimé lire son propre dossier pour savoir ce que sa sœur avait bien pu raconter au Dr Petitpas pour le faire interner de force alors qu’il était parfaitement sain d’esprit. Elle pouvait se montrer très inventive.
Il mourait d’envie de retourner à l’intérieur de la clinique. Il n’en aurait que pour quelques minutes. Le nouveau directeur n’était pas encore arrivé, il se rendrait à l’étage sans se faire voir, pénétrerait dans le bureau grâce à la clé de Jarod et prendrait son dossier, cela pourrait être très utile dans le procès qui l’opposerait à sa sœur pour la succession.
Il regarda l’heure sur le cadran du tableau de bord de l’utilitaire. Il pesta. Il n’avait pas le temps ! Il prit une grande inspiration pour se calmer. Il fallait se montrer raisonnable, mieux valait aller au bout de son plan plutôt que lire les horreurs qu’avait bien pu écrire sa sœur.
Soudain, il eut un doute. Si Jarod avait lu son dossier, peut-être avait-il également lu celui des autres pensionnaires et donc le sien…
– As-tu lu mon dossier ?
Jarod afficha un visage impénétrable. Un visage de joueur de poker sur lequel il était impossible de lire la moindre expression. Il avait beau être un mélange d’étudiant architecte et d’acteur, il savait sacrément bien jouer la comédie !
– Non.
– Tu en es sûr ?
Il prit une expression outrée.
– Je ne m’occupe jamais des affaires des autres.
Luc allait le questionner pour en savoir plus quand la porte du garage s’ouvrit.
D’instinct, les deux fugitifs plongèrent sous leur siège. Ils entendirent des voix.
– J’ai cru qu’on n’en finirait jamais ! Plus on parle et plus il y a de postillons possibles, c’est dégoûtant.
– Marguerite, beaucoup parler aime.
– Je crois que je l’ai convaincue avec mon idée de tour médiévale.
– Pas moi. Elle n’a pas voulu me croire quand je lui ai parlé des caméras dans nos chambres.
– Elle semblait perplexe avec le suicide au melon, non ? Peut-être qu’avec une pastèque ça passerait mieux. En plus, c’est la saison.
– Sabre laser, bonne démonstration, j’ai fait. Mal au coude, j’ai.
– J’ai aussi eu l’impression qu’elle ne me croyait pas quand je lui ai parlé de l’origine de ma peur des bateaux. Vous savez, quand je voyageais à bord de ce sublime paquebot. J’étais en dernière classe et pourtant j’ai rencontré une superbe femme aisée. Elle s’appelait Rose. Nous sommes tombés amoureux mais le bateau a percuté un iceberg et je lui ai laissé ma place sur une planche de bois qui flottait pour qu’elle ne meure pas…
– Et ce bateau, il ne s’appelait pas Titanic, par hasard ?
– Connais pas.
– Où sont Jarod et Luc ? demanda Calixte.
– Vous êtes où ? hurla Robin.
– Pas si fort ! le réprimanda Jeanne-Élisabeth.
– Tu es vraiment le pire des fugitifs ! Rappelle-moi de ne jamais t’emmener en suicide avec moi.
Jarod et Luc, toujours courbés en deux, échangèrent un sourire. Ils étaient heureux de retrouver leurs amis. Ils se relevèrent pour qu’ils les voient. Jarod leur ouvrit la portière arrière et leur fit signe de monter. Ils s’exécutèrent avec la joie d’enfants en sortie scolaire. Jarod referma et retourna s’installer sur le siège passager.
– Tout le monde a mis sa ceinture ? demanda Luc en chef de troupe responsable.
Un tumulte joyeux lui répondit.
– Alors, c’est parti !
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