Plus on est de fous…

Zoe Brisby · Chapitre 40 sur 57

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Plus on est de fous…

Chapitre 40

– 40 –

 

– Quelle malle ? demanda Robin.

– Je m’en vais. Je m’échappe.

– Et tu emportes une malle avec toi ?

Ernest saisit Robin et lui posa une main sur la bouche. Il fit signe à Jarod qu’il pouvait enchaîner.

– Qu’est-ce que tu racontes ?

– Ma tante est morte. Son enterrement aura lieu demain. Je dois y aller.

Un silence lourd s’abattit sur la petite assistance. Les patients avaient beau être fous, ils savaient qu’il n’y avait pas grand-chose à dire dans ces moments-là. Il fallait être présents, tout simplement.

– Je suis terriblement désolée, chuchota Jeanne-Élisabeth comme si l’instant était trop fragile pour supporter le moindre bruit.

Luc appréciait ces marques d’affection mais il ne voulait pas se laisser submerger par l’émotion. Agir. Pas réfléchir. L’action plutôt que l’émotion. C’était son seul moyen de tenir pour l’instant. Pour la suite, il aurait bien le temps de voir…

– L’enterrement aura lieu à Paris demain. Je dois absolument y assister, affronter ma sœur et revoir ma Pauline. La seule solution pour y arriver est de m’échapper.

Il lutta contre une larme dissidente qui tentait l’ascension de sa paupière. Il déglutit et enchaîna :

– J’ai été très heureux, malgré les circonstances, de faire votre connaissance. Vous êtes tous des personnes formidables.

Ils sourirent et plièrent sous le poids du compliment.

– On part quand ? demanda Jarod.

– Comment cela ?

– Où ? voulut savoir Robin.

– Quand s’échappe-t-on ? explicita Jarod à un Luc médusé.

– Tu prends ta malle ? interrogea Robin.

Ernest, qui le tenait toujours, plaqua une main sur sa bouche pour le faire taire.

– Du voyage, aussi je suis, décida Yoda.

– Je mettrai plusieurs couches de vêtements, mes gants en caoutchouc, une cagoule, un masque antipollution et une casquette pour le soleil. C’est bon, j’ai tout, je peux venir aussi, s’enthousiasma Calixte.

– Le respect des aïeux est une qualité que j’admire, commenta Jeanne-Élisabeth. Je viens !

Jarod, les sourcils froncés, stoppa toutes ces bonnes intentions fugueuses.

– Vous ne venez pas ! C’est moi qui accompagnerai Luc.

– Et pourquoi ? demanda Ernest en lâchant Robin.

– Parce que je suis le chef de bande, répondit Jarod comme s’il s’agissait d’une évidence.

– Depuis quand ? demanda Calixte.

Jarod eut l’air outré.

– Depuis toujours ! Depuis le début.

– Ah bon ? fit Robin surpris.

– Je pensais être la chef de bande.

– Vous ? s’étonnèrent-ils tous.

– Eh bien, oui ! Je suis la plus raffinée, la plus éduquée, avec les meilleures manières…

Yoda décida de rentrer dans la compétition.

– Plus vieux, je suis. Neuf cents ans j’ai.

Calixte leva doctement un doigt.

– Neuf cent un ans. Et, si on se base sur l’ancienneté, c’est moi le chef. Je suis à la clinique depuis pratiquement ma naissance.

– Je sais plus de choses ! clama Robin.

– Ça reste à prouver, se moqua Ernest. Moi, je suis celui qui en sait le plus sur les suicides.

– Quel intérêt pour être chef ?

– Stop ! cria Luc en se levant.

Les autres se turent. Certain d’avoir toute l’attention de son auditoire, il se rassit.

– Personne ne vient avec moi.

Il fit un geste d’apaisement.

– Vous êtes tous très gentils de vouloir m’accompagner et cela me touche beaucoup, mais je vais m’échapper seul.

Il était très ému par ces démonstrations d’amitié. Il ne s’attendait pas à ce qu’ils veuillent tous l’accompagner dans son projet. Il ne les avait, d’ailleurs, pas intégrés dans son plan d’évasion. Peut-être pourraient-ils lui être utiles ? En y réfléchissant, c’était même certain. Ils pourraient faire diversion. Jarod était au courant de tous les horaires des infirmiers, Calixte connaissait la clinique comme sa poche…

Non, il ne pouvait pas faire cela. Il ne devait pas oublier qu’ils étaient malades. Les amener dans le monde extérieur constituerait un danger pour eux. Ils n’étaient pas prêts. Luc ne pouvait pas prendre ce risque.

Mais il ne voulait pas les vexer en repoussant leur offre généreuse.

– C’est quelque chose que je dois faire seul, vous comprenez ?

Le groupe se regarda d’un air entendu. Luc poussa un soupir de soulagement. Ils avaient compris.

– On est d’accord ? demanda Jarod aux autres.

Ils hochèrent la tête.

– C’est bon, on y va tous !

Fin du soupir de soulagement. Début d’attaque de panique.

– Vous n’avez pas compris…

– On a très bien compris, l’interrompit Robin.

Il regarda Luc avec un air fier avant de se tourner vers les autres pour demander :

– Où va-t-on déjà ?

– À l’enterrement de la tante de Luc, expliqua Calixte patiemment.

– Pourquoi ?

– Parce que nous sommes ses amis et qu’il a besoin de notre aide.

– Ah, d’accord ! C’est bon, vous pouvez compter sur moi !

– Nous voilà soulagés, railla Ernest.

– Tu as dit que l’enterrement était quand, déjà ? demanda Robin à Luc sans se préoccuper d’Ernest.

– Demain.

– C’est une drôle de coïncidence car c’est justement demain qu’aura lieu la réunion où se jouera l’avenir de la clinique !

– Quoi ? ! s’étrangla le groupe.

– J’ai entendu une conversation téléphonique entre Marguerite et le Dr Petitpas. Demain après-midi, les administrateurs décideront si la clinique doit fermer ou non. Apparemment, le nouveau directeur leur a fait parvenir les conclusions de son audit et elles sont catastrophiques. Il affirme que les mesures premiums ne suffiront pas et qu’il vaudrait mieux vendre la clinique à un groupe hôtelier. Il a même déjà trouvé de potentiels acheteurs.

– Pourquoi ne nous avez-vous rien dit ? demanda Jeanne-Élisabeth sous le choc.

Il leva les yeux au ciel.

– Vous ne me croyez jamais !

– Qu’allons-nous devenir ? s’inquiéta Calixte pour qui il paraissait impossible de vivre en dehors de la clinique.

– L’avenir, sombre est.

Luc était très triste d’apprendre que ses amis risquaient de se retrouver sans clinique après son départ. Il ne pouvait pas les laisser dans un tel pétrin. Il devait bien y avoir une solution. Il pouvait sans doute faire quelque chose pour interrompre ces tractations.

Sa tante lui avait appris à ne jamais renoncer. Ce petit bout de femme était un bulldozer que rien n’arrêtait. Rien, sauf la mort. Combat inégal.

– Vous devez y aller.

– Où ? voulut savoir Robin.

– À Paris. Pour assister à cette réunion, plaider la cause du Dr Petitpas et de la clinique. Peut-être qu’en entendant vos témoignages les administrateurs changeront d’avis.

– Bonne idée, c’est. Le coup, il faut tenter.

– Je vais sans doute ajouter un spray de désinfectant en plus.

– Ils vont voir de quel bois se chauffe une reine !

– Un petit suicide et je suis à vous…

Jarod souffla. Il ne voyait pas d’autre alternative. Il ne pouvait pas laisser la clinique couler sans rien faire. Il devait tenter quelque chose.

Il regarda Luc qui, une heure plus tôt, avait l’air de partir en commando suicide et semblait maintenant libéré d’un poids. Son ami, même s’il se disait sain d’esprit, n’était pas prêt à affronter seul la suite des événements. Mais qu’en était-il des autres ?

Il fit la moue et les regarda. Ils semblaient si excités par cette nouvelle aventure. Et puis, il serait là pour veiller sur eux.

Luc lui lança un regard interrogateur. Jarod sourit.

– Que la fête commence !

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