Plus on est de fous…
Chapitre 6
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Il touchait le fond. Il vivait un véritable cauchemar. Il avait l’impression de se retrouver dans un film d’horreur. Ou pire, un film de Night Shyamalan.
Pour l’instant, les autres ne s’étaient pas montrés agressifs. Il avait eu la chance de passer un peu inaperçu. Ceux à qui il avait parlé paraissaient plutôt inoffensifs mais il restait sur ses gardes. C’était quand on s’y attendait le moins qu’on se faisait trucider en pleine nuit.
D’ailleurs, cette nuit, il n’avait pas osé fermer un œil. Comment aurait-il pu ? Qui le pourrait ?
Il devait se reprendre. Échafauder un plan. Il n’avait jamais été du genre à baisser les bras, ce n’était certainement pas maintenant qu’il allait commencer. Luc n’avait pas eu une vie facile. Ses parents étaient morts quand il avait dix ans, sa sœur et lui avaient été élevés par leur tante. Joséphine était une femme en or. Elle avait pris soin d’eux, les avait aimés, choyés comme s’ils avaient été ses propres enfants. Et maintenant, elle allait mourir.
Il regarda autour de lui pour être certain que personne ne le voyait. Les autres étaient tous occupés à créer des horreurs à l’aide de peinture ou de pâte à modeler. Il profita de leur inattention pour essuyer une larme au coin de son œil. Il n’était pas du genre à pleurer. Pas un de ces hommes « modernes » qui n’ont pas honte de pleurer devant une comédie romantique. Non, lui, il était solide. Lui, il savait encaisser les coups. La vie lui en avait administré une bonne dose mais il avait toujours su rebondir. En prendre un mais en rendre deux.
Le plus dur était la trahison. Comment sa sœur avait-elle pu agir ainsi ? Comment avait-elle pu le faire enfermer ? Ils avaient toujours été très différents mais il avait cru qu’ils étaient proches. Il s’était trompé et le payait au prix fort. Sophie avait toujours été plus dure, plus résistante que lui. C’était elle, l’homme fort de la famille.
Elle avait quatorze ans quand leurs parents étaient morts dans un accident de voiture. C’était elle qui avait ouvert la porte aux deux agents de police venus annoncer la nouvelle. Elle qui avait compris en premier. Elle qui savait qu’ils ne reverraient plus jamais leurs parents.
Sophie n’avait pas laissé les policiers et l’assistante sociale qui les accompagnait lui annoncer la nouvelle. Elle s’en était chargée. Elle avait décidé qu’il en était de sa responsabilité d’aînée.
Elle avait été une bonne grande sœur. Toujours prête à le défendre contre les brutes qui le malmenaient au collège. Toujours là pour lui. Elle avait même choisi sa tenue pour son premier rendez-vous galant, et lui avait expliqué que les filles étaient de petites choses bizarres qui faisaient semblant d’être fragiles pour faire plaisir aux hommes.
Tante Joséphine avait été leur seconde mère. Elle avait eu la lourde charge de faire rentrer dans sa vie deux enfants brisés et d’endosser les rôles de tante, père et mère. C’était un rayon de soleil dans leur vie. Elle chantait en préparant le repas, lui faisait un baiser sur le front avant de dormir et l’appelait « mon chaton ».
Maintenant, tante Joséphine était allongée sur un lit d’hôpital. Comment une femme si forte pouvait-elle paraître si petite ? Les hôpitaux étaient des rétrécisseurs. Ils réduisaient les gens en même temps que les espoirs.
Joséphine était une battante. Elle avait eu la bonne idée de commercialiser sa recette spéciale de sauce tomate. Un ingrédient secret la rendait exceptionnelle. La sauce mystérieuse au goût divin avait connu un franc succès et, ce qui était au départ une micro-entreprise, démarrée dans une petite cuisine, s’était transformé en multinationale.
Tante Joséphine n’avait pas voulu que ses neveux travaillent dans l’affaire familiale. Elle pensait qu’ils devaient faire leurs armes ailleurs, se prouver à eux-mêmes qu’ils étaient capables d’y arriver sans aide. Après cela seulement, elle envisagerait de leur confier les rênes de la société. Mais ça, c’était le plan initial, celui qui n’incluait pas un cancer du pancréas.
La maladie était arrivée trop tôt. Elle arrive toujours trop tôt. Sophie et lui n’étaient pas prêts à assumer cette énorme tâche. Et, plus que tout, ils n’étaient pas prêts à perdre une mère pour la deuxième fois.
Les frère et sœur ne se voyaient plus ces derniers temps. Sophie avait sa vie et il avait la sienne. Luc était responsable commercial. Il aimait son métier et se donnait sans relâche, jour et nuit, pour réussir et prouver à tante Joséphine qu’elle pouvait compter sur lui. Il allait d’ailleurs bientôt recevoir une importante promotion.
Sophie était responsable juridique dans une grosse entreprise. Luc pensait qu’elle s’en sortait bien mais tante Joséphine lui avait appris qu’elle traversait une période difficile. Un divorce, des frais et une vie bien au-dessus de ses moyens.
L’héritage considérable de tante Joséphine serait donc bienvenu. Un bon mobile pour une trahison. Elle l’avait enfermé ici contre son gré. Il savait qu’elle avait des problèmes financiers mais de là à le faire interner pour profiter seule de l’argent… C’était abject.
Après des années de rapports distants, ils s’étaient retrouvés au chevet de tante Joséphine. Il lui avait annoncé qu’il allait se marier.
Mais oui ! Pauline, sa fiancée. Elle n’allait pas le laisser moisir ici. Elle allait le sauver. Ah, Pauline, une véritable bouffée d’air frais dans sa vie ! Douce Pauline. Il sentit toute la tension accumulée dans ses muscles se relâcher. Quel soulagement ! Il n’était pas seul. Il allait bientôt rentrer chez lui.
Il lui semblait respirer à nouveau. Quel idiot il avait été de paniquer ainsi ! Tout n’était plus qu’une question de temps. Pauline réglait sans doute en ce moment même les derniers détails pour sa sortie.
Luc sourit en pensant à la tête que ferait ce pédant de Dr Petitpas quand il devrait lui présenter des excuses.
Il regarda autour de lui. Après tout, il n’était pas si mal, cet asile. Plutôt joli, même, avec ses moulures au plafond et son parquet ciré. Si l’on faisait abstraction des gardes en blouses blanches, des gens bizarres, des cache-prises, des gens bizarres, des couverts en plastique, des gens bizarres, de l’interdiction de porter des chaussures à lacets et des gens bizarres… on n’était pas si mal. Après tout, des personnes qui se baladaient en pantoufles et peignoirs, ça ressemblait beaucoup à une cure thermale.
Et si finalement il reconsidérait toute cette histoire sous un autre angle, des petites vacances en somme. Quelques jours de repos avant de reprendre le travail.
Il avait été stressé ces derniers temps. Il travaillait sur un gros contrat et ne ménageait pas ses efforts. L’organisation du mariage aussi l’accaparait. Il ne l’avouerait jamais à Pauline, mais un peu de calme lui serait bénéfique.
Quel poids en moins sur l’estomac ! Il était même prêt à goûter à la nourriture servie au réfectoire. Ragaillardi, il se leva et se dirigea d’un pas décidé vers la cantine.
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