Plus on est de fous…
Chapitre 10
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Ce fut le silence qui alarma en premier. Puis les gestes. Calixte n’arrivait plus à respirer. Un morceau de fruit s’était logé dans sa gorge et empêchait l’air de s’y engouffrer. Il s’asphyxiait.
Jeanne-Élisabeth, en pleine conversation avec Luc pour lui proposer de se joindre à leur petit groupe durant le pique-nique, se précipita auprès de lui. Elle hurla aux autres d’appeler à l’aide et Robin partit en courant vers le bâtiment central pour chercher les infirmiers tout en se demandant si le pauvre petit n’avait pas été empoisonné.
Jarod, trop éloigné et en train de ramasser des feuilles séchées, n’eut que le temps d’observer la scène qui se jouait devant ses yeux.
Luc se leva rapidement et alla se placer dans le dos d’un Calixte devenu violet. Il serra le poing et, à l’aide de son autre main, l’enfonça sous le sternum pour effectuer la manœuvre de Heimlich. Plusieurs tentatives furent nécessaires pour déloger le bout de pomme meurtrier.
Quand Marguerite arriva, rouge de sa course, elle put voir Calixte cracher l’importun qui atterrit sur le crâne de Mme Darminoun trop choquée pour menacer de le jeter aux crocodiles.
Calixte plié en deux reprenait son souffle. Jeanne-Élisabeth le prit dans ses bras et le berça comme un enfant. Jamais en temps normal le jeune malade n’aurait laissé qui que ce soit le toucher, mais le choc autorisait apparemment les marques d’affection. Du moins pour quelques secondes, car rapidement Calixte se dégagea des bras de cette « mère » qui le couvait et essuya ses vêtements. Marguerite prit soin de mettre des gants pour lui saisir l’épaule et l’emmener vers le bâtiment central pour vérifier ses voies aériennes.
Le temps sembla suspendu. Tout autour, les patients témoins de l’incident ne savaient plus quoi faire. La routine était une soupape sur laquelle ils s’appuyaient. L’interrompre, c’était briser le cycle, marcher sans filet.
Les infirmiers aidèrent les plus fragiles à se rasseoir et les conversations reprirent peu à peu leur cours.
Luc, toujours debout, semblait en état de choc. Il avait l’impression que quelqu’un d’autre avait agi à sa place, comme s’il avait été spectateur de son propre corps. Ses yeux fixaient ses mains qui tremblaient. Ernest lui donna une tape amicale dans le dos.
– Bravo !
Luc réussit à sourire.
– Merci ! pleura Jeanne-Élisabeth, oubliant ses bonnes manières pour se jeter dans ses bras.
Jarod les rejoignit, il avait encore une feuille dans les cheveux. Ernest fit un geste de la main pour inviter Luc à s’asseoir sur leur plaid.
– Quelle efficacité ! Tu prendras bien un verre de soda avec nous pour fêter ce sauvetage ?
Luc sourit à nouveau et acquiesça. Il s’installa en tailleur et accepta le verre que Yoda lui tendait.
– Te remercier, nous voulons. Petit Calixte, beaucoup nous aimons.
Ils levèrent tous leurs verres en plastique et trinquèrent.
– On peut dire que tu soignes tes entrées, commenta Jarod en riant. Il y a des façons plus simples de se faire des amis, tu sais ?
– Ne le bouscule pas, intervint Ernest.
– Comment t’appelles-tu ?
– Luc.
– Luke… répéta Yoda les yeux rêveurs.
– Euh, oui, Luc.
– On se calme, les Jedis, dit Jarod. Raconte-nous ton histoire. Pourquoi es-tu ici ?
Luc était étonné de voir le jardinier se mêler ainsi aux patients mais, en même temps, rien n’était vraiment normal ici. Il avait également l’impression de l’avoir déjà vu quelque part, mais impossible de se rappeler où. Aucune importance, inutile de se creuser la cervelle. Ce qui comptait était qu’il avait réussi à sauver le petit et gagné le respect de ses codétenus. Peut-être que l’un d’eux pourrait l’aider à sortir de cet asile.
– C’est une erreur, expliqua-t-il.
– Pour nous tous ! s’exclama Robin.
– Pas pour moi, le contredit Jeanne-Élisabeth.
– Pour moi non plus, renchérit Ernest.
– Bon, eh bien juste pour moi alors. Je suis ici parce que j’en sais beaucoup trop, continua Robin.
Il jeta des coups d’œil inquiets de part et d’autre et décida, par sécurité, de mettre son chapeau en aluminium sur sa tête.
– Ma sœur m’a fait interner pour bénéficier seule de l’héritage de ma tante malade, confia Luc.
– Il s’agit d’un gros héritage ?
– Elle a créé une entreprise très florissante de sauce tomate.
– Bien. La sauce tomate, j’aime.
– Tu as expliqué la situation au Dr Petitpas ? demanda le jardinier.
– Il ne me croit pas !
– Il ne me croit pas non plus, expliqua Robin en réajustant son chapeau.
– Pour tout dire, ce n’est pas l’héritage qui m’importe, c’est ma tante. Elle est très malade et je veux être auprès d’elle au moment où elle nous quittera. Elle est comme une mère pour moi.
Jeanne-Élisabeth, émue par cette confession, proposa :
– Pouvons-nous faire quoi que ce soit pour vous aider ?
Luc eut un sourire triste.
– C’est gentil mais ma femme, enfin ma future femme, Pauline, doit déjà être en train de finaliser les formalités pour me faire sortir d’ici.
Le petit groupe de fous eut l’air gêné.
– Qu’y a-t-il ? Pourquoi faites-vous cette tête ?
Le jardinier, dont le visage lui disait vraiment quelque chose, expliqua :
– Ce n’est pas aussi simple. Il y a plusieurs facteurs qui entrent en compte. D’abord, tes proches sont souvent influencés par les médecins. Si le Dr Petitpas dit à ta Pauline que tu es fou, il y a des chances qu’elle finisse par le croire.
– Jamais ! Elle me connaît trop bien.
Jarod haussa les épaules.
– Admettons. Mais ensuite il faut réaliser un certain nombre de démarches pour sortir une personne d’un hôpital psychiatrique lorsqu’elle n’y est pas entrée volontairement. Tout cela prend du temps.
– Du temps ? Mais je n’en ai pas !
Le groupe sembla abattu.
– Le Dr Petitpas finira bien par se rendre compte que vous êtes sain d’esprit, suggéra Jeanne-Élisabeth.
– Il ne s’en est toujours pas rendu compte pour moi, commenta Robin.
La comtesse le regarda de haut en bas et balaya l’argument d’un revers de main.
– Je crois qu’il faut être patient et attendre que les choses se calment, proposa Ernest.
– Ou alors… commença Robin.
Le groupe attendit la suite. Le complotiste en profita pour reprendre une bouchée de son sandwich.
– Ou alors quoi ? explosa Jarod.
Robin prit un air mystérieux, il vérifia qu’ils n’étaient pas surveillés et se rapprocha du groupe pour murmurer :
– Nous pourrions l’aider à s’échapper.
– Tu n’y penses pas ? le gronda Ernest.
– Risqué, ça paraît. De l’organisation, il faut.
– N’importe quoi ! se moqua Jeanne-Élisabeth.
– Et pourquoi pas ? reprit Robin, vexé.
– Parce qu’il est impossible de quitter la clinique sans l’autorisation du Dr Petitpas, expliqua Ernest.
– J’ai peut-être une solution…
– Vraiment ? demanda Luc avec espoir. Laquelle ?
Robin vérifia une dernière fois qu’ils n’étaient pas observés puis sortit de sa poche une petite cuillère en argent.
– Où as-tu réussi à dégoter une vraie cuillère ? demanda Jarod admiratif en jetant la sienne en plastique.
Robin parut satisfait de son petit effet.
– J’ai mes sources…
– Tu l’as trouvée ?
– Oui.
Luc ne comprenait pas en quoi une petite cuillère en argent pouvait bien faire naître une telle admiration. Comment pourrait-il sortir d’ici ?
– Que comptes-tu faire avec cette cuillère ?
Robin le regarda comme s’il était le dernier des idiots.
– C’est pourtant évident ! Je vais creuser un tunnel !
– Comme dans le film L’Évadé d’Alcatraz ! s’enthousiasma Ernest.
– Quoi ? s’étonna Robin.
– Alcatraz, la célèbre prison américaine.
– Connais pas.
S’ensuivit une discussion animée sur le fait qu’un complotiste comme lui ne connaisse pas cette mythique prison mais Luc n’écoutait plus. Les fous n’avaient peut-être pas tort, les formalités pour le sortir d’ici prendraient certainement un moment. L’administration n’était pas connue pour sa rapidité. Il ne devait pas perdre espoir et se concentrer sur le fait que tout ceci serait temporaire.
Après tout, il n’était pas si mal, il avait déjà réussi à se faire des amis. Dérangés certes, mais des amis quand même. L’aristocrate semblait plutôt sympathique sous ses airs de châtelaine, l’homme en cachemire, malgré ses suicides répétés, paraissait presque sensé, le vieil homme, bien qu’obsédé par Yoda, n’était pas désagréable et le jardinier était assez avenant. Mais oui ! Il se souvenait maintenant où il l’avait déjà croisé. Ce matin, il lui avait fait une prise de sang !
– Dites-moi, vous êtes à la fois jardinier et infirmier ?
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