Plus on est de fous…

Zoe Brisby · Chapitre 16 sur 57

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Plus on est de fous…

Chapitre 16

– 16 –

 

 

– Toute cette agitation m’a donné faim, pas vous ? demanda un Jarod en soutane.

Quelques exclamations enthousiastes lui répondirent. Se laisser aller à son moi profond, ça ouvrait l’appétit.

La petite troupe, toujours en costumes, se faufila silencieusement vers les cuisines désertes. Jarod alluma la lampe de la hotte du four qui éclaira les compères de sa lumière jaune.

– Que voulez-vous manger ?

– Du jus de fruits ! s’exclama Calixte.

– Pour changer, se moqua Robin.

– Pourquoi pas de la glace ? proposa Ernest.

– Alléchant, cela est. Pistache, j’aime.

Jarod se dirigea vers les congélateurs. Il en ouvrit un et se pencha presque de tout son long pour accéder aux énormes pots de crème glacée. Il en sortit, on ne sait comment, avec un chapeau de cuistot sur la tête. L’ensemble toque-soutane ne sembla interloquer que Luc qui préféra s’abstenir de tout commentaire.

– Je vais vous préparer une coupe glacée, vous m’en direz des nouvelles, dit le cuistot avec un fort accent du Sud-Ouest rappelant Cyril Lignac.

Il fouilla dans plusieurs placards sans trouver les ingrédients qu’il cherchait.

– Impossible de mettre la main sur les langues de chat.

– Beurk ! grimaça Calixte. Dégoûtant.

– Les Russes ont utilisé des chats pour transporter de minuscules caméras et espionner la population. Il paraît qu’ils vont le faire aussi avec des sauterelles, expliqua très sérieusement Robin.

Jarod semblait perplexe.

– Je vais aller voir dans le cellier.

Il se dirigea vers la salle attenante fermée par une grosse porte. Il se retourna avant d’y pénétrer.

– Ne faites pas de bêtises !

La porte claqua dans son dos. Les membres du groupe attendirent d’abord sagement en s’installant autour du plan de travail. Puis ils commencèrent à s’impatienter.

– Du temps, il met. Long, c’est.

– Oui, j’ai faim, moi, ronchonna Robin.

– Il faudrait songer à aller se coucher maintenant. C’est pas tout ça mais j’ai un suicide à préparer pour demain, renchérit Ernest.

– On n’a qu’à prendre un fruit ! proposa le fructivore.

Jeanne-Élisabeth se leva pour aller chercher une pomme qu’elle tendit à Calixte. Il sortit de sa poche un spray qu’il pulvérisa sur le fruit. Satisfait, il le frotta ensuite énergiquement avec du papier absorbant et put enfin croquer joyeusement dedans.

À côté des pommes, l’aristocrate vit un paquet de farine.

– J’ai une idée ! Et si nous faisions un gâteau ?

Une clameur joyeuse lui répondit.

– Alors, il nous faut des œufs, de la farine, du sucre, de la levure…

Chacun s’affaira à la recherche des précieux ingrédients. Robin et Ernest, concentrés sur leur tâche, se rentrèrent dedans alors que le complotiste tenait un paquet de farine. De la poudre blanche se répandit sur le beau costume d’Ernest.

– Regarde ce que tu as fait !

– Moi ?

– Oui, toi. Tu ne regardes jamais où tu marches.

– C’est toi qui m’es rentré dedans ! se défendit Robin.

Pour manifester son agacement, il lui lança une poignée de farine en pleine face.

Ernest, estomaqué, frotta la poudre sur son visage blanchi. Il s’empara alors du paquet et jeta une traînée sur Robin.

– Bataille de farine ! cria Calixte, surexcité.

Il sortit un masque chirurgical de sa poche et le plaça par précaution devant sa bouche. Chacun attrapa un paquet dont la cuisine de la clinique avait tout un stock.

Calixte balança une poignée sur Yoda.

– Beaucoup, il te reste à apprendre, jeune Padawan, rétorqua l’ancien en enfonçant ses mains dans le sachet pour en ressortir deux énormes tas de farine qu’il lui lança en pleine figure.

Jeanne-Élisabeth vola au secours de son protégé et, avec la mesure des mères en colère, renversa directement le reste du paquet sur Yoda.

C’est alors que la bataille dégénéra. Les guerriers ne se satisfaisaient plus de poignées de farine, ils y allaient par paquets entiers. La poudre immaculée valsait dans les airs. Les cheveux blanchis, leurs costumes ruinés, ils riaient aux éclats.

Les participants étaient à peine reconnaissables, la cuisine était couverte d’une couche blanche comme s’il avait neigé. L’air, saturé de particules, avait l’opacité d’un brouillard et les rires faisaient penser à ceux d’enfants découvrant leurs premiers flocons.

– Qu’est-ce qui se passe ici ? C’est quoi ce bazar ? gronda une voix puissante.

Les cris cessèrent. Même la farine sembla s’arrêter de voler.

Malik, du haut de son mètre quatre-vingt-dix-huit, les observait d’un œil noir. Les mains posées sur les hanches, il en imposait.

– Que faites-vous ici en pleine nuit ?

Aucun des combattants n’osa parler. Jeanne-Élisabeth, avec la dignité de Marie-Antoinette sur l’échafaud, avança d’un pas.

– Un gâteau.

Malik sembla hésiter. Se moquait-elle de lui ? Avec les fous, on n’était jamais sûr de rien. Il se massa les tempes. De toute façon, ils n’avaient rien à faire dans les cuisines de la clinique, particulièrement au beau milieu de la nuit.

Il se redressa pour gagner en autorité. Il savait que sa haute stature pouvait impressionner. Heureusement, car au fond de lui le gardien était un véritable nounours au cœur tendre. Il était comme ces sucreries que les enfants affectionnaient tant, du chocolat craquant à l’extérieur et de la guimauve à l’intérieur.

Il n’aimait pas être autoritaire, ce n’était pas dans son caractère. Lui, il aimait l’opéra et les ballets mais, dans sa famille, il avait été hors de question de laisser le fils aîné faire de la danse. Pas de Billy Elliot chez eux, non merci !

Il avait alors survolé sa scolarité, se contentant de notes moyennes pour des cours qui ne l’intéressaient que moyennement. Puis il avait découvert le métier d’infirmier. Il aimait se dire qu’il était utile aux autres. Il appréciait les patients, leurs bizarreries, leur folie douce. Même si, parfois, il fallait aussi réparer leurs facéties.

Il se gratta la gorge.

– Cette fois, vous avez fait une grosse bêtise. Je vais être obligé de faire un rapport à Marguerite.

– Miaou !

Le groupe se tourna vers le cellier. Malik secoua la tête.

– Je ne peux pas le croire !

– Miaouuuu !

– Ne me dites pas que vous avez encore fait le coup des miaulements à l’équipe de nuit ? Comment peuvent-ils toujours tomber dans le panneau ?

– Miaouuuuuuu !

Les participants grimacèrent devant ce miaulement déchirant.

– Jarod, c’est toi ?

– Miaouuuuuuuuuu !

Malik poussa un soupir exaspéré. Ce ne pouvait être que lui.

– Sors de là, Jarod.

– Miaouuuuuuuuuuuuu !

– Jarod, je sais que c’est toi. Ne m’oblige pas à venir te chercher.

Vaincu, l’imitateur félin sortit de sa cachette.

– Retournez dans vos chambres ! Et demain matin, vous viendrez nettoyer tout ce bazar.

Malik accompagna le petit groupe jusque dans le couloir des chambres.

– Au lit maintenant !

Robin, voisin de chambre de Jarod, en profita pour lui glisser à l’oreille :

– C’est parce que tu miaules beaucoup moins bien que moi.

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