Plus on est de fous…

Zoe Brisby · Chapitre 17 sur 57

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Plus on est de fous…

Chapitre 17

– 17 –

 

– Comment vous sentez-vous ce matin ?

– Je suis angoissée, docteur.

La patiente allongée sur un divan croisait et décroisait les jambes sous la tension.

– Encore ces cauchemars ?

– Oui. Ils reviennent toutes les nuits. Je n’en peux plus.

– Vous avez essayé la technique de méditation que je vous ai enseignée ?

– Oui. Mais je n’ai pas réussi. C’est trop difficile pour moi, je n’y arriverai jamais !

Elle étouffa un sanglot dans un mouchoir en tissu fleuri.

– Allons, allons, madame Pelletier. Cessez de vous dévaloriser ainsi.

– Pardon, docteur.

– Ce n’est rien.

Le praticien inspecta des notes sur son calepin.

– Où en êtes-vous dans vos rapports avec Ernest ?

Nouvelle salve de pleurs dans le mouchoir.

– Il ne me voit pas. Je suis certaine qu’il ne connaît même pas mon prénom.

– Bien sûr que si. Tout le monde connaît votre prénom… euh…

Il jeta rapidement un œil sur le dossier de la patiente.

– Euh… Magdalena.

– J’ai essayé de lui parler au réfectoire une fois, reprit la femme sans se formaliser.

– Très bien. Et alors ?

– Rien.

– Comment cela ?

– Rien.

– Il ne vous a pas répondu ?

– Non. Je n’ai pas réussi. Je suis restée à côté de lui comme une idiote, sans rien faire. Il a dû me prendre pour une folle.

Le docteur fit la moue.

– Vous savez que je n’aime pas ce terme. Il n’y a pas de fous ici. Simplement des personnes différentes.

– Pardon docteur.

– Il faudra tenter une autre fois.

– Je n’en serai pas capable.

– Mais si. Vous pouvez le faire, madame Pelletier.

– Il est si impressionnant.

– Qui ?

– Ernest.

– Vous trouvez ?

– Il est tellement élégant, raffiné, cultivé. J’adore ses pulls en cachemire.

– Ses tentatives de suicide récurrentes ne vous effraient pas ?

La patiente haussa les épaules.

– On a tous nos défauts.

Elle gloussa comme une collégienne.

– J’aimerais tellement qu’il m’invite à son suicide dans le lac. Je l’ai vu ramasser de gros cailloux pour en remplir ses poches. C’est follement romantique !

– Si vous le dites.

– Mais jamais je n’oserai lui proposer de l’accompagner.

– Cessez d’être si dure avec vous-même. Vous êtes une femme charmante et n’importe quel suicidé en série pourrait s’intéresser à vous.

– Vous le pensez vraiment, docteur ?

– Bien sûr. Si vous le souhaitez, je vous aiderai à trouver des techniques d’approche pour que vous soyez plus détendue la prochaine fois que vous l’aborderez.

Un sourire rêveur se dessina sur les lèvres fines de l’amoureuse.

– Merci, docteur.

Le médecin regarda sa montre. Il fallait conclure la séance.

– Je pense que nous avons fait de gros progrès, madame Pelletier. Nous allons devoir nous arrêter là. Même jour, même heure la semaine prochaine ?

– C’est parfait. Merci, docteur, je me sens déjà mieux.

La patiente se releva et quitta la pièce.

Jarod enleva sa blouse et rangea précautionneusement le « dossier » de la patiente dans son attaché-case aux côtés de tous les autres. Cinq séances ce matin. Encore une matinée bien occupée !

Mais il n’avait pas le temps de s’autocongratuler. Un nouveau coup d’œil à sa montre.

Il était l’heure. Le Dr Petitpas avait dit qu’il quitterait la clinique à onze heures.

Tous les patients s’étaient regroupés dans le hall d’entrée, conférant à ce simple départ, bien que provisoire, une solennité inattendue. C’était la première fois que le directeur s’absentait et cette rupture dans leur routine bien huilée les effrayait un peu. Ils sentaient intuitivement que quelque chose d’important était en train de se passer.

Chacun s’était mis sur son trente-et-un. Elvis avait sorti son beau costume blanc à paillettes et pattes d’éléphant tandis que Mme Darminoun posait dans sa robe de Cléopâtre la plus seyante et aboyait des ordres à des serviteurs imaginaires.

Calixte, comme pour se protéger de l’impact émotionnel de ce bouleversement, avait ajouté quelques couches de vêtements au-dessus de ceux qu’il portait d’ordinaire. Les cheveux encore mouillés par sa cinquième douche, il attendait nerveusement que le directeur les rejoigne.

Le Dr Petitpas ne s’attendait pas à une telle haie d’honneur. Il en fut ému. Plus qu’il ne l’aurait souhaité. Il aimait garder une distance professionnelle mais, parfois, l’émotion l’emportait. Les psychiatres étaient des humains, après tout.

Il vit Calixte se gratter compulsivement et cela lui déchira le cœur. Une belle bande d’idiots, ces actionnaires qui réclamaient sa présence et le mettaient sur la touche au détriment de la sérénité des patients !

Il espérait que toute cette affaire ne durerait pas trop longtemps mais il en doutait. Les courriers reçus ne présageaient rien de bon. Et si la clinique fermait ? Il retrouverait du travail facilement mais il tenait à cet établissement pour plusieurs raisons. D’une part, parce qu’il s’agissait d’un centre de soins de premier plan, innovant et soucieux du bien-être des malades et d’autre part, pour des motifs plus personnels. Si la clinique était condamnée comment mènerait-il à bien son projet ?

Il plaqua un sourire rassurant sur son visage. C’était l’une de ses plus grandes forces, avoir l’air solide quand, à l’intérieur, tout n’était que fragilité. Il adressa quelques petits saluts, serra la main gantée de caoutchouc que lui tendait Calixte, fit semblant de donner à manger aux crocodiles de Mme Darminoun, chanta un extrait de Suspicious Minds avec Elvis, répondit à la révérence de Jeanne-Élisabeth, ne prêta pas attention aux réclamations de Luc affirmant qu’il était enfermé par erreur, recommanda à Ernest de privilégier les suicides à base d’aliments comme le chocolat (noir de préférence, pour le magnésium)…

Marguerite l’attendait devant la porte. Elle lui adressa le sourire bienveillant dont elle avait le secret et il fut rassuré de savoir les patients sous si bonne garde. Il espérait néanmoins que le directeur intérimaire, qui devait arriver l’après-midi, ferait également du bon travail. Il regrettait de ne pas pouvoir le rencontrer mais leurs agendas ne s’accordaient pas. Il devait partir maintenant pour être présent à la première réunion du conseil d’administration et défendre sa gestion de la clinique. Les échanges qu’il avait pu avoir avec le remplaçant avaient été brefs et professionnels, il n’avait pas réussi à se faire une idée précise de la personnalité de l’homme qui allait prendre sa place.

L’infirmière ouvrit la porte. Il se retourna pour adresser un dernier signe aux patients, elle en profita pour le retenir par le bras. Ce contact inattendu et inhabituel l’étonna. Les battements de son cœur s’accélérèrent peut-être un peu.

– Pour vous porter chance !

Elle lui tendit un trèfle à quatre feuilles.

– Je l’ai trouvé ce matin dans la forêt en accompagnant Ernest à la chasse aux champignons toxiques.

– Un daim m’a regardé bizarrement… ajouta Robin.

Marguerite sourit.

– Oui, Robin s’est joint à nous.

Le médecin plaça délicatement le trèfle à plat dans le dossier qu’il tenait et jeta un regard ému sur cette assemblée hétéroclite.

– Ils vont me manquer.

Elle posa la main sur son épaule en le poussant gentiment vers l’extérieur pour lui donner du courage. Là, Jarod en livrée de chauffeur l’attendait. Il fit une courbette.

– Si Monsieur veut bien se donner la peine, dit-il avec un accent snob.

Le Dr Petitpas rit de bon cœur et descendit les marches en pierre qui le séparaient de la voiture.

Jarod se précipita pour ouvrir la porte du côté conducteur et tendit cérémonieusement les clés.

– Où avez-vous eu mes clés ? s’étonna le directeur en fouillant dans ses poches.

Le caméléon répondit par un sourire énigmatique. Le médecin dut s’en contenter. Il attrapa le trousseau et s’assit dans le véhicule. Jarod referma la portière avec mille précautions.

– Merci, Jarod.

– Je vais tenir le fort en votre absence.

– Je vous fais confiance.

Il inséra les clés et le moteur se mit en marche. Jarod en profita pour se pencher au-dessus de la vitre ouverte.

– Revenez-nous vite.

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