Plus on est de fous…

Zoe Brisby · Chapitre 22 sur 57

Pages du PDF

Plus on est de fous…

Chapitre 22

– 22 –

 

 

L’atelier créatif de l’après-midi fut consacré à la fabrication de banderoles destinées à accueillir le nouveau directeur.

Marguerite espérait ainsi le mettre dans de bonnes dispositions pour son audit. S’il voyait à quel point les patients étaient heureux, il serait forcément favorable au retour du Dr Petitpas. De même, elle pensait qu’impliquer les malades dans cette arrivée leur permettrait d’accepter plus facilement cette période de transition. Finalement, elle faisait un excellent chef !

Le personnel aidait les patients à colorier, découper, peindre, crayonner dans une atmosphère joyeuse. Robin apposait des gommettes sur une banderole « Bienvenue monsieur Adam » quand l’infirmière vint le rejoindre.

– Alors Robin, tout se passe bien ?

– Oui mais…

Il colla une étoile dorée sur la banderole et continua :

– Je ne comprends pas. Le nouveau directeur, il n’a pas de nom ?

– Si, Adam.

Il fit la moue, scandalisé que l’infirmière puisse l’appeler par un autre prénom.

– Je suis Robin, moi !

Elle rit.

– Je le sais parfaitement, Robin. Le nouveau directeur s’appelle Adam.

– C’est son prénom ou son nom ?

– Son nom.

Robin fronça les sourcils sous l’effet de son intense réflexion.

– Il n’a pas de prénom alors ?

– Si, Landry.

– Je suis Robin, pas Landry !

– Mais pas vous, lui. Lui, c’est Landry.

– Je croyais que son prénom était Adam…

– Non, c’est Landry.

– Mais alors Adam, c’est qui ?

– Lui !

– Qui « lui » ?

– Le nouveau directeur, Adam.

– Je suis Robin !

Marguerite souffla.

– Ça, c’est son nom.

– Donc, il n’a pas de prénom. Comme le Dr Petitpas.

Là, Robin marquait un point. Impossible de connaître le prénom du docteur.

– Si, il s’appelle Landry Adam.

– Ça commence bien ! On nous envoie un directeur tout mélangé ! Comment voulez-vous qu’on y comprenne quelque chose ? C’est à vous rendre fou !

Il continua à bougonner tout en replaçant correctement son chapeau en papier sulfurisé car il n’avait plus d’aluminium en réserve. Marguerite en profita pour faire le tour des autres créations. Elle s’arrêta devant Jarod complètement recouvert d’éclaboussures de peinture. Il trempait son pinceau directement dans les pots et projetait la peinture sur sa banderole. Un vrai Jackson Pollock !

Sous cet amas de gouttes, on pouvait lire le message : « Bienvenue au docteur Adam ».

– Pourquoi le mot « docteur » est-il barré ?

– Le directeur d’une clinique psychiatrique devrait être un vrai médecin, pas un bureaucrate, asséna Jarod visiblement en colère.

Marguerite posa une main sur son épaule.

– Tout va bien se passer. Il ne faut pas s’inquiéter.

– Laissez-moi simplement lui faire passer un petit entretien.

– Non, Jarod ! Ce n’est pas possible.

– Un tout petit…

– Vous êtes un patient, pas un membre du personnel.

– Depuis le temps que je suis ici…

– Ce n’est pas la même chose.

Jarod fit mine de bouder. Marguerite ajouta doucement :

– Le Dr Petitpas va bientôt rentrer.

Il eut un sourire soulagé.

– Oui, je sais.

Il lui montra une autre banderole qui était en train de sécher. De grosses lettres de toutes les couleurs indiquaient « Bon retour parmi nous, docteur Petitpas ! Un Petitpas pour l’homme, un grand pas pour la clinique ».

La chef d’un jour eut alors une idée. Le médecin ne l’avait jamais fait mais après tout, pourquoi pas ? Elle pouvait bien se permettre quelques excentricités pour son seul jour en tant que directrice de la clinique.

Elle se dirigea vers la chaîne hi-fi et inséra un CD. Elle choisit un morceau et appuya sur play. Quelques notes de Fly Me to the Moon s’échappèrent. Un choix sans risque. Il n’y avait pas de Frank Sinatra à la clinique. Elvis, Freddie Mercury, Barry White et même Pavarotti mais pas de Sinatra.

Les patients furent d’abord surpris puis se laissèrent entraîner par le rythme. Quelques sourires se dessinèrent sur les visages. Malik en profita pour inviter Jeanne-Élisabeth à danser. Après un instant d’hésitation, elle accepta sous les regards attendris des autres patients. La bonne éducation incluait sans doute des leçons de danse car l’aristocrate se débrouilla magnifiquement. Malik, qui n’était pas en reste, la fit tournoyer, valser, swinguer avec adresse.

Jarod s’était déjà changé et avait troqué sa combinaison de peintre pour un élégant smoking, il invita Marguerite à se joindre à eux. Elle se laissa volontiers faire.

Le bal était officiellement ouvert et plusieurs autres couples délaissèrent quelques instants leurs banderoles pour ce parquet de danse improvisé.

Mme Darminoun prit d’autorité la main de Robin dans la sienne et l’emmena danser. Il n’osa pas protester de peur d’être jeté aux crocodiles.

Calixte qui n’acceptait pas les contacts physiques, ne fut pas pour autant isolé. Il fit cavalier seul au milieu du groupe, ses mains gantées de caoutchouc flottant dans l’air mélodieux.

Mme Pelletier, l’amoureuse transie, se rapprocha d’Ernest qui se demandait si un suicide par ingestion de peinture était une bonne idée.

L’atelier se termina dans la bonne humeur et les banderoles furent prêtes pour l’arrivée du nouveau directeur. En hôpital psychiatrique aussi, la musique adoucit les mœurs.

OceanofPDF.com