Plus on est de fous…

Zoe Brisby · Chapitre 2 sur 57

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Plus on est de fous…

Chapitre 2

– 2 –

 

Samedi, jour de visite. Un petit groupe commençait déjà à se former devant les grilles en fer forgé de la clinique.

Situé en pleine campagne d’Île-de-France, cet ancien hôtel particulier avait plus des airs de résidence secondaire que d’asile. Mais il ne fallait pas s’y tromper, il s’agissait bien d’une clinique. On y soignait toutes sortes de maladies mentales allant du T.O.C. à la paranoïa, de la personnalité multiple à la dépression, du trouble anxieux aux hallucinations.

D’ailleurs, un œil attentif remarquait immédiatement, sur le côté du bâtiment en pierre de taille, un autre beaucoup plus moderne appelé « l’aile ouest ».

L’aile ouest, placée à droite ou à gauche selon votre point de vue, abritait les équipements médicaux tandis que le bâtiment principal, souvent nommé « la demeure », regroupait les chambres et autres lieux de vie des patients.

Dix heures. Malik, l’un des infirmiers, alla ouvrir les portes et le petit groupe de visiteurs traversa le jardin fleuri pour rejoindre le hall. Il y avait les habitués, ceux qui arrivaient à ne plus prêter attention aux bizarreries de certains des occupants. Mme Ava toujours retranchée derrière son parapluie même à l’intérieur des locaux, M. Biblo qui parlait à son chien empaillé, Mme Crastinov et son flot d’injures ne les impressionnaient même plus. Ils fonçaient vers la salle des visites, le regard rivé au sol.

Et puis, il y avait les autres. Les « primo-arrivants », comme les appelait le personnel. Faciles à reconnaître, leurs yeux souvent exorbités par la surprise et la bouche ouverte. Manière peu délicate mais assez honnête d’exprimer l’étonnement « normal » ressenti par une personne « normale » arrivant dans un endroit rempli de personnes « anormales », même si le Dr Petitpas n’aimait pas beaucoup ce terme qu’il avait tendance à remplacer par « originales ».

Émile et ses imitations de Jacques Chirac faisaient souvent sensation. Plus vrai que nature ! Tandis que Christiane et sa version très personnelle de Marilyn Monroe laissaient souvent pantois. Belle persévérance chez Christiane malgré tout.

Heureusement, les nouveaux visiteurs pouvaient se tourner avec soulagement vers l’homme en blouse blanche qui les saluait avec un sourire entendu.

– Soyez les bienvenus !

Il ouvrait les bras comme un père accueillant le fils prodigue.

– Je vous propose de commencer par une visite de notre cher établissement avant de rejoindre vos proches. Vous pourrez ainsi profiter de nos nouvelles installations et constater que le bien-être des patients est notre priorité.

Un petit peu de publicité n’avait jamais fait de mal à personne.

– Commençons !

Il tournait le dos, faisant voler sa blouse. La petite troupe satisfaite d’avoir trouvé un leader se rangeait sagement deux par deux et suivait gentiment. La visite commençait par le hall d’entrée élégamment décoré de canapés et de tableaux représentant des scènes champêtres, se poursuivait dans le couloir menant aux chambres des patients, puis par un passage rapide dans le réfectoire.

– Avez-vous des questions ?

Les visiteurs se regardaient souvent dans le blanc des yeux jusqu’à ce que l’un d’eux, le plus courageux, demande :

– À quelle heure sont les repas ?

– Excellente question, l’encourageait le guide.

L’autre, assez fier, souriait.

– Le petit déjeuner est servi à huit heures, le déjeuner, à midi et le dîner, à dix-neuf heures.

L’assistance hochait la tête avec approbation.

Autre tour virevoltant de blouse avant de continuer la visite. Les installations de l’aile ouest, le jardin, la bibliothèque, l’atelier théâtre…

– S’il vous plaît ?

La salle de dessin, le planning des séances de groupe, la visite d’une chambre témoin…

– S’il vous plaît ?

Encore le jardin, retour au réfectoire…

– Docteur ? s’enhardit un des visiteurs.

– Oui ?

– Cela fait une demi-heure que nous visitons la clinique, pourrions-nous rejoindre nos familles ?

– Oui, je voudrais aller voir ma mère maintenant, renchérit un deuxième.

– Et moi, mon grand-père, se sentit obligé d’ajouter un autre.

L’ingratitude des nouveaux !

Bientôt, un vent de contestation allait s’abattre sur le pauvre homme que sa blouse ne sauverait pas. Il savait que son temps était compté. Il avait beau changer d’itinéraire chaque fois, on finissait toujours par le retrouver.

Cinq, quatre, trois, deux, un…

– Jarod ! Vous n’êtes pas sérieux ! Je cherche les visiteurs depuis plus de trente minutes ! s’exclama, sourcils froncés, un autre homme en blouse blanche avant d’ajouter pour lui-même : C’est toujours la même chose.

Il posa gentiment une main sur l’épaule de celui qui avait mené la visite.

– Et puis, rendez-moi ma blouse. C’est la deuxième cette semaine.

Le dénommé Jarod enleva à regret la blouse et la tendit au médecin.

– Merci. Maintenant, allez rejoindre les autres patients dans la salle commune.

L’ex-homme-en-blouse adressa aux visiteurs médusés qui ne savaient plus très bien à quoi s’en tenir un sourire radieux qu’il accompagna d’un salut théâtral avant de s’en aller.

Le médecin se racla la gorge.

– Excusez-nous pour cet incident. Je suis le docteur Petitpas, je gère la clinique.

– Qui était l’homme qui nous a fait la visite ? demanda celui qui était manifestement en passe de devenir le porte-parole du groupe.

Le médecin chassa une mouche imaginaire pour masquer son embarras.

– Vous avez fait la connaissance de Jarod, l’un de nos plus anciens pensionnaires. Il adore se déguiser. Et, comme vous avez pu le constater, il est très doué. Un véritable caméléon. C’est d’ailleurs ce qui lui a valu ce surnom de Jarod. Comme dans la série télé. Vous connaissez ?

En général, l’assemblée restait muette. Parfois, un fayot acquiesçait.

– Je vous emmène rejoindre vos proches.

Il se tourna en faisant voler sa blouse.

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