Plus on est de fous…

Zoe Brisby · Chapitre 44 sur 57

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Plus on est de fous…

Chapitre 44

– 44 –

 

 

Le bruit de leurs pas sur le gravier avait le son de la délivrance. Douce musique aux oreilles de Luc qui était soulagé de pouvoir enfin quitter la clinique. Il était comme un animal sauvage qui recouvrait la liberté. D’abord un peu perdu. Sans ses repères. Ne sachant plus quel était son habitat naturel : cet espace clos et protégé ou le vaste monde extérieur ? L’inquiétude puis l’excitation de la redécouverte de l’immensité inconnue.

Mais il n’oubliait pas qu’ils avaient une mission. Lui devait assister à l’enterrement de sa tante, affronter sa sœur et retrouver sa chère Pauline, pendant que ses amis devraient sauver la clinique. Une journée bien chargée !

Ils se dirigèrent en courant vers l’arrière de la bâtisse où était garée la camionnette de la clinique. Luc se sentit euphorique quand il aperçut la masse blanche du Kangoo sagement parqué. Il se dirigea d’instinct vers le côté conducteur, après tout, il était le seul sain d’esprit de ce groupe.

Il tira sur la portière mais elle était fermée à clé. Il se tourna vers Jarod.

– Tu as les clés ?

– C’était à toi de les prendre dans la poche de Malik !

Luc s’appuya sur le mur du garage pour ne pas tomber. Quel imbécile ! Dans l’agitation, il avait complètement oublié de s’emparer des clés de voiture détenues par l’infirmier. Les fous se débrouillaient bien mieux que lui ! Peut-être pas Robin, mais tous les autres, c’était sûr.

Jarod posa une main amicale sur son épaule. Ce simple geste lui remonta le moral. Il n’avait pas le droit d’abandonner maintenant. Il n’allait quand même pas annuler la mission pour une petite avarie. Est-ce que Christophe Colomb avait pleuré dans son coin quand la voile de son navire s’était déchirée ou quand il ne restait plus rien à manger sur le bateau ? Non ! Il avait continué et avait trouvé les Amériques, accosté, colonisé et décimé toute la population locale… Réflexion faite, ce n’était peut-être pas le meilleur des exemples mais l’idée y était.

– Nous allons retourner à l’intérieur et prendre les clés de voiture dans la poche de Malik qui doit toujours être endormi.

– Nous ne pouvons pas rentrer comme ça. En dehors des heures d’ouverture, les portes de la clinique sont fermées. Tu n’as pas entendu le clac quand nous sommes sortis ? La porte s’est refermée automatiquement derrière nous.

Luc fronça les sourcils.

– Nous pouvons peut-être passer par une fenêtre du rez-de-chaussée ?

– Impossible. Elles sont renforcées.

Luc sentit le découragement l’envahir à nouveau. Que faire ? Il ne pouvait pas contacter ses amis à l’intérieur pour leur demander de prendre les clés et il ne pouvait pas rentrer non plus. Il était piégé.

Il se sentit ridicule. Quel fugitif du dimanche ! Il avait échoué avant même d’avoir commencé. Sa vieille peur de ne pas être à la hauteur remonta à la surface. Il s’aperçut qu’elle ne l’avait jamais quitté. Elle avait toujours été là, tapie au fond de lui, dictant le moindre de ses actes.

Il avait craint de décevoir ses parents puis sa tante qui l’avait si gentiment recueilli. Il avait travaillé si dur pour être enfin à la hauteur. Mais quelle hauteur ? Sa tante ne lui avait jamais rien imposé, elle l’aimait tel qu’il était. Il s’en rendait compte à présent.

Il s’était enferré dans le travail, se coupant des gens qu’il aimait. Il était devenu froid, autoritaire, désagréable, insensible. Celui qui téléphonait au moment des anniversaires pour avoir bonne conscience mais qui n’était jamais là pour voir les yeux de sa tante quand elle ouvrait son cadeau.

Néanmoins, elle ne l’avait jamais jugé. Jamais un mot plus haut que l’autre. Et c’était ça, le pire ! Elle ne disait rien et pourtant il se sentait critiqué. Alors, il travaillait encore plus et s’éloignait jusqu’à devenir un point à l’horizon de ses proches.

Il réalisait sa bêtise. Ici, dans le garage d’un asile psychiatrique, il comprenait à quel point il avait été stupide, comment sa vision de lui-même, son insécurité émotionnelle avaient créé un prisme déformant sa relation avec les autres. Il n’y avait pas d’endroit parfait pour une révélation existentielle mais il était sûr qu’à côté d’un Kangoo estampillé « Clinique psychiatrique Beausoleil » n’en faisait pas partie.

Jarod, devant l’air désemparé de son ami, sortit de sa poche un cylindre métallique sur lequel étaient fixées une multitude de clés de différentes tailles et couleurs. Un énorme trousseau qui aurait fait pâlir d’envie un majordome de palace. D’ailleurs, il avait troqué sa tenue de camouflage contre un costume noir et blanc et était flanqué d’un haut-de-forme.

– Voilà qui pourrait remonter le moral de Monsieur !

Comment diable avait-il trouvé le temps de changer de vêtements ? Et d’où sortaient-ils ?

Luc lui jeta un regard incrédule puis fixa son attention sur les clés. Jarod était un magicien mais, comme tous les magiciens, ses accessoires devaient être en toc. Sûrement des jouets…

– Qu’est-ce que c’est ?

Le caméléon eut l’air un peu déçu.

– Eh bien, des clés, voyons !

Luc leva les yeux au ciel. La compagnie des fous pouvait parfois être épuisante.

– Je n’ai pas besoin de n’importe quelles clés, il me faut celle de la voiture.

Il pointa la camionnette du doigt pour appuyer son argument.

Jarod agita son trousseau dans un bruit métallique, semblant chercher quelque chose. Cela lui prit trente bonnes secondes durant lesquelles Luc crut qu’il avait encore plus perdu l’esprit. Enfin, Jarod lui tendit une clé.

– Et voilà ! dit-il avec un accent anglais.

– Je ne suis pas sûr de comprendre.

– Monsieur est, en effet, un peu long à la détente, si je peux me permettre, se moqua le majordome britannique.

– …

Cette fois, ce fut Jarod qui montra la voiture avec son doigt.

– La clé de la camionnette.

– Tu as les clés ?

– Ben oui !

– Depuis le début ?

– Ben oui !

– Pourquoi ne me les as-tu pas données dès le départ ?

– Parce que.

Jarod lui adressa un sourire. Luc ne sut s’il l’avait laissé errer ainsi pour lui donner le temps de vivre sa révélation existentielle ou bien tout simplement parce qu’il était fou.

Luc s’empara de la clé et courut vérifier que Jarod lui disait bien la vérité en la testant dans la serrure de la portière. Elle s’ouvrit. Miracle ! Ils allaient pouvoir continuer leur mission !

Le fugitif regonflé à bloc allait s’asseoir sur le siège conducteur quand il vit Jarod ranger son énorme trousseau dans sa poche. Il fut pris d’un doute.

– Ce sont les clés de la clinique ?

– Oui, répondit Jarod comme s’il s’agissait d’une évidence.

Il commença à montrer les clés une par une.

– Celle-là, c’est la porte d’entrée, celle-ci, les cuisines, là, la réserve, l’autre, la piscine, celle-là, l’atelier théâtre, celle-ci, le grenier, là, nous avons l’aile ouest, puis le bureau de Marguerite, celle-là, je ne m’en souviens plus, celle-ci, la boîte aux lettres…

– Tu possèdes les clés de toute la clinique ?

– Bien sûr ! C’est essentiel lorsque je fais visiter.

Luc n’en croyait pas ses oreilles.

– Pourquoi ne t’en es-tu pas servi pour t’enfuir d’ici ?

– M’enfuir ?

Jarod semblait étonné par cette question.

– Pourquoi je partirais ? Ici, c’est chez moi.

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