Plus on est de fous…
Chapitre 51
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Le soleil était caché par l’ombre protectrice des grands sapins qui bordaient le cimetière. Luc apprécia cette complicité conifère.
Il y avait peu de monde dans les allées. Il croisa quelques vieilles dames qui n’avaient rien à voir avec Maxine. Elles pliaient sous le poids des années, de la tristesse et de la solitude alors qu’elles nettoyaient ou fleurissaient les tombes. Les statistiques disaient vrai. Les femmes avaient une espérance de vie plus longue que celle des hommes. Mais à quel prix ?
Peu de jeunes. La mémoire des disparus était laissée aux anciens. Seul un couple d’une trentaine d’années faisait exception. Ils discutaient devant la stèle d’un certain Mamadou N’Gongo. La jeune femme semblait perplexe,
le jeune homme, en sueur2.
Luc déambula entre les tombes en déchiffrant les noms qui y étaient inscrits. Il se rendait compte qu’il essayait de gagner du temps. Il ne cherchait pas vraiment celle de sa tante, il savait qu’il y aurait beaucoup de monde autour, elle serait forcément facile à repérer.
Il avançait en calculant mentalement l’âge des défunts. Autant de vies pleines ou écourtées. À quoi ces gens avaient-ils occupé leur existence ? Avaient-ils été heureux ? Avaient-ils répandu la joie autour d’eux ?
L’expression « construire sa vie » lui sembla soudain particulièrement pertinente. En maçon du destin, il devait à présent bâtir la vie à laquelle il aspirait. Il avait fait des erreurs, il le savait maintenant. Il allait réparer.
Pourtant, malgré le soulagement de cette prise de conscience salutaire et l’espoir qui l’accompagnait, Luc sentait peser sur lui le poids d’un autre secret. Quelque chose qui n’arrivait pas encore à franchir le seuil de sa conscience, engourdissait son cœur mais aiguisait ses sens.
Refusait-il d’admettre la mort de sa tante ? Non, ce n’était pas cela, il s’était même évadé de la clinique pour assister aux funérailles.
Était-ce l’émotion de revoir Pauline ? Non, il était prêt à tout lui dire.
S’agissait-il de la colère qui allait le submerger en voyant sa sœur qui l’avait enfermé de force en asile psychiatrique ? Non, il attendait la confrontation avec une certaine impatience.
Il y avait autre chose. De plus profond.
Il cherchait dans le tréfonds de ses émotions quand un terrible choc suivi d’une vague cotonneuse lui embruma le cerveau. Il avait continué d’avancer par réflexe mais revint sur ses pas.
Qu’est-ce que cela voulait dire ? Il n’y comprenait plus rien.
Il devait y avoir une erreur. Ce n’était pas possible.
Une personne avec le même nom que sa tante qui était morte un an plus tôt presque jour pour jour. C’était envisageable, non ?
Il s’approcha de la stèle comme s’il s’agissait d’un chien prêt à le mordre. Il passa ses doigts sur les dates gravées. La même date de naissance.
Deux plaques en marbre étaient posées entre les bouquets fanés. Sur la première, il lut : « À notre chère tante et mère de cœur ». Sur la deuxième : « À notre patronne bien-aimée pour qui la tomate n’avait aucun secret ».
Luc sentit le sol trembler sous ses pieds. Ou bien était-ce lui qui tremblait ? Et ces rideaux mouillés qui s’abattaient sur ses joues. Il n’arrivait plus à respirer. L’air était trop épais.
Il s’appuya sur la stèle pour reprendre son souffle comme il aurait pu le faire sur l’épaule de sa tante.
Ce fut à cet instant qu’il sut. Vaguement. Par morceaux. Son cerveau semblait libérer les informations précautionneusement. Il ne voulait pas le brusquer. Cette chose qui l’oppressait était en train de le dévorer. La révélation était comme une brûlure. Mais si une brûlure guérissait, les blessures de l’âme, il n’en était pas sûr.
Il ne s’était même pas aperçu qu’il était assis dans l’herbe. C’est seulement quand il leva la tête et vit le Dr Petitpas, accompagné de Marguerite, se diriger vers lui qu’il s’en rendit compte. Ou alors étaient-ils tous les deux beaucoup plus grands que lui ? Le chagrin rétrécissait-il les gens ?
Derrière eux, Jarod, Ernest, Yoda, Robin, Jeanne-Élisabeth et Calixte suivaient. Ils avaient l’air sérieux. Peinés. Que leur était-il arrivé ? La clinique avait-elle déjà fermé ? Depuis combien de temps était-il assis ici devant cette tombe vieille d’un an ?
Le médecin allait-il le blâmer pour sa fuite ? Avait-il rêvé tout ce qui s’était passé ?
Il n’y comprenait plus rien. La réalité était un concept trop fluctuant. Bien trop pour lui. Elle glissait entre ses mains malhabiles.
Le Dr Petitpas s’assit en tailleur à côté de lui. Il posa une main sur l’épaule de Luc. Une main ferme et douce à la fois. Une main qui voulait dire « Ce moment ne va pas être facile mais vous allez vous en sortir ».
Luc se surprit à espérer que Maxine soit à ses côtés. Mais elle n’était pas là. Elle devait être en train de réaliser sa tournée des tombes.
Il était étrange de voir le docteur et Marguerite en tenue civile. Ils avaient l’air plus… « Plus » quoi ? Luc ne trouvait pas les mots. Plus ordinaires. Comme des personnes que l’on croise au supermarché. Qui aurait pu se douter en les voyant ainsi que lui était l’un des psychiatres les plus réputés du pays, et elle, une infirmière d’excellence ?
Le médecin paraissait embêté, il se passa la main dans les cheveux et il parut plus jeune, plus vulnérable aussi.
– Tout ceci est ma faute. Je savais que vous n’étiez pas prêt, je n’aurais jamais dû vous parler du décès de votre tante, vous étiez encore trop fragile.
Marguerite était restée avec le groupe. Elle leur chuchotait des paroles qui n’arrivaient pas jusqu’à Luc. Encore des secrets ? Ses amis affichèrent une expression choquée et triste. Ernest leva le pouce, Robin lui adressa un coucou, Jeanne-Élisabeth, un salut royal, Calixte, un cœur formé par ses doigts et Yoda, un étrange code Jedi dont il avait le secret.
Luc fronça les sourcils, il avait l’impression d’être dans La Quatrième Dimension. Ses amis semblaient vouloir lui apporter leur soutien. Pour quoi faire ? Qu’avaient-ils à soutenir ?
Il se rendit compte que le docteur parlait. Il n’avait rien écouté. Il entendit ses derniers mots :
– Bref, il est tout à fait normal que vous vous sentiez perdu. Je suis là pour répondre à toutes vos questions.
Luc se massa les tempes pour tenter d’y voir plus clair. Il sentit une bouffée de colère monter en lui. Il pointa la stèle.
– Pouvez-vous m’expliquer pourquoi la date inscrite sur cette tombe remonte à un an ? Est-ce une fausse tombe ? Est-ce que tout ceci est une de vos thérapies alternatives ? Ou un plan tordu de ma sœur ?
– Tout est vrai.
– Alors, pourquoi la date est mauvaise ?
– La date est juste.
– Je ne comprends rien.
– Votre tante est morte il y a un an.
– Mais vous m’avez dit vous-même que l’enterrement était aujourd’hui.
Le docteur fit une grimace.
– Je trouvais que vous aviez fait des gros progrès à la clinique et je vous pensais capable d’admettre l’idée du décès de votre tante.
– Pourquoi ne pas m’avoir dit qu’elle était morte il y a un an ?
– Parce que vous n’étiez prêt à recevoir qu’une partie de la vérité.
Le médecin se mordit la lèvre avant de poursuivre :
– J’ai manifestement commis une erreur. J’en suis désolé. J’aurais dû attendre davantage avant de vous annoncer la nouvelle. J’ai précipité les choses à cause de tous les problèmes qui secouent la clinique en ce moment.
Il eut un demi-sourire.
– Et puis, je vous ai sous-estimé. Je n’aurais jamais cru que vous organiseriez une telle fuite de la clinique en emmenant avec vous une partie des patients.
– Je ne comprends pas. Ma sœur m’a fait interner de force à la clinique…
– Elle l’a fait pour votre bien.
– Elle l’a fait pour l’héritage !
– Prendre cette décision a été terrible pour elle.
– Oh oui, j’imagine. Un crève-cœur ! Vendre son frère pour de l’argent.
De fines rides creusèrent le front soucieux du psychiatre.
– Votre tante vous aimait énormément tous les deux. Elle a organisé son départ au mieux. Elle vous a laissé exactement le même nombre de parts dans la compagnie.
Luc se leva sous l’effet de la colère.
– Vous mentez !
Le Dr Petitpas l’imita.
– Si vous voulez bien m’écouter…
– Vous ne faites que mentir !
– La vérité…
– Je ne veux plus vous entendre !
– Si seulement…
– Je sais très bien ce qui s’est passé, elle m’a enfermé dans votre fichue clinique pour toucher l’héritage et elle a acheté votre silence. Vous essayez de me faire croire que je suis fou depuis le début.
Marguerite voulut intervenir quand le ton monta mais le médecin lui fit signe de rester auprès des autres patients.
– Je vais vous faire un procès ! Toute cette mascarade, c’est de la torture psychologique ! Vous…
Le docteur fit alors une chose à laquelle Luc ne s’attendait absolument pas. Une chose que le conseil de l’ordre n’approuverait sûrement pas. Une chose que les manuels de psychologie ne préconisaient pas. Une chose qui, pourtant, ne surprit pas Marguerite.
Il attrapa Luc et le serra contre lui. Comme avec un enfant qui aurait besoin de sentir la chaleur d’un autre corps pour se sentir en sécurité. Luc se débattit. Le médecin resserra son étreinte. Luc le frappa. Il ne lâcha pas.
Puis, les épaules de Luc s’affaissèrent et le praticien sentit le tissu de sa chemise se mouiller. Des gouttes d’abord discrètes qui se transformèrent en sanglots sonores. Il dut retenir Luc qui menaçait de s’effondrer. Il le fit s’asseoir. Finalement, c’était sur l’herbe qu’ils étaient le mieux.
Luc sentait une digue en train de céder dans son esprit. Le courant était trop fort et quelques morceaux commençaient déjà à s’effriter. Pourtant, cette digue, il l’avait construite avec soin. Un mur protecteur. Un barrage qui lui avait épargné la vérité. Que deviendrait-il si la digue cédait ? Serait-il englouti ?
Il essuya ses larmes avec le revers de sa veste. Il n’était même pas gêné de cette crise de larmes, ils étaient tous bien au-dessus de cela.
Les idées se mélangeaient dans sa tête. Il ne savait pas par quoi commencer. Alors, deux mots trouvèrent leur chemin.
– Expliquez-moi.
– Vous souffrez d’une dissonance cognitive et d’une amnésie sélective.
Luc eut un rire triste.
– Je suis fou, quoi.
– Pas du tout ! Lorsqu’une personne subit un traumatisme, son cerveau peut décider, en un geste de survie, de dissimuler, voire de supprimer des informations trop stressantes ou trop douloureuses. En clair, le cerveau refuse d’admettre une vérité trop pénible et s’en crée une autre plus supportable. La vôtre a été cette histoire de sœur qui vous enferme de force pour hériter à votre place.
– Mais ce n’est pas le cas ?
– Non. Vous avez reporté sur elle toute la colère que vous éprouviez envers vous-même. Ce sentiment vous submergeait, il a fallu que vous le déplaciez sur quelqu’un d’autre.
– Pourquoi ma sœur ?
– Vous avez très mal réagi quand votre tante vous a annoncé sa maladie. Vous vous êtes alors réfugié dans le travail. Et plus son état empirait, plus vous travailliez. Vous n’étiez jamais content des chiffres, jamais satisfait de vos performances, vous vouliez toujours plus. Vous vous êtes coupé de ceux qui vous aimaient. Vous ne répondiez plus à votre sœur au téléphone car vous saviez que les nouvelles étaient mauvaises. Vous n’alliez jamais rendre visite à votre tante à l’hôpital, vous étiez trop occupé. Vous ne parliez plus à Pauline.
– Que s’est-il passé ?
– Vous n’avez pas supporté la mort de votre tante quand votre sœur vous l’a annoncée. Vous vous en êtes terriblement voulu de ne pas avoir été présent. Vous vous êtes muré dans votre travail et êtes devenu agressif. Plus personne ne voulait travailler avec vous. Pauline a essayé de vous aider mais vous l’avez repoussée. Elle a fini par se lasser, elle ne voulait pas être entraînée dans cette sphère nocive dans laquelle vous vous étiez enfermé. Tout ceci a duré plusieurs mois mais son départ a été l’élément déclencheur.
– L’élément déclencheur de quoi ?
– De votre internement. Vous refusiez de vous soigner. Votre sœur a été obligée de prendre cette décision pour vous. Elle l’a fait parce qu’elle vous aime.
Le cerveau de Luc allait exploser. Trop d’informations. Son esprit lui envoyait quelques souvenirs mais pouvait-il s’y fier ? Son cerveau était malade…
Il se vit au bureau, alors que tout le monde était parti, ne pas répondre au téléphone en voyant la photo de sa sœur s’afficher, rentrer chez lui sans un mot pour Pauline qui l’avait attendu toute la soirée.
Il se souvint de son arrivée à la clinique. Des médicaments qu’on avait voulu lui administrer mais qu’il avait cachés sous son matelas. De la voix à la cantine qui l’obligeait à prendre un aliment plutôt qu’un autre. Des conversations avec ces fous qui étaient devenus ses amis. Des suicides d’Ernest, des phobies de Calixte, des théories du complot de Robin, de la douceur aristocratique de Jeanne-Élisabeth, des déguisements de Jarod, de la sagesse de Yoda, de la gentillesse de Marguerite, de la douce fermeté de Malik.
Ils s’étaient confiés à lui, livrés sans retenue et lui avaient offert leur amitié. Ils avaient été là quand il en avait eu besoin.
Maxine avait raison, les amis étaient ceux qui étaient présents au bon moment. Il regarda le groupe resté en retrait. Ils étaient peut-être fous mais ils étaient ses amis.
Il devait les rejoindre. Même si Marguerite avait déjà dû le faire, il voulait leur expliquer.
Il se leva, suivi par le Dr Petitpas. Il avança vers eux. Ils lui sourirent.
Soudain, Calixte s’effondra en se tenant la gorge. Le ciel se voila. De gros nuages gris vinrent assombrir l’horizon. L’atmosphère se chargea d’électricité pendant que Calixte n’arrivait plus à respirer.
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2. Voir la nouvelle « Amour, cercueils, etc. », in L’habit ne fait pas le moineau, Livre de Poche.
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