Plus on est de fous…
Chapitre 36
– 36 –
– Joyeux anniversaire !
Chapeaux pointus, sarbacanes et cotillons, la fête battait son plein.
Le héros du jour, Yoda, sourit modestement à la foule qui l’acclamait et commenta simplement :
– Heureux, je suis.
Les trois Marilyn Monroe de la clinique lui chantèrent Happy Birthday Mister President.
Malgré quelques fausses notes, le cœur y était.
Il souffla sur la trentaine de bougies qui recouvraient le beau gâteau aux couleurs de Star Wars.
– Désolé, Yoda, je n’ai pas réussi à placer les neuf cents bougies sur le gâteau, s’excusa Malik.
– Neuf cent une avec aujourd’hui, corrigea Calixte.
– Trente bougies, bien est. Jeune dans ma tête, je suis.
– Et puis, on a tous un peu trente ans, s’égaya Jeanne-Élisabeth.
– Pas moi ! s’insurgea Calixte toujours aussi pragmatique. Je les aurai dans trois mille six cent quarante-deux jours.
– Moi non plus, intervint Robin. Je ne suis pas certain de ma date de naissance, le gouvernement l’a modifiée juste après mon enlèvement par les extraterrestres.
– La date est inscrite dans votre dossier, Robin, si vous voulez, je vous laisserai y jeter un œil, proposa Marguerite.
Le complotiste lui lança un regard complice.
– La fausse date.
– Non, la vraie date. Celle de votre anniversaire.
– Celle qu’Ils vous ont donnée.
– Celle qui est inscrite sur votre certificat de naissance.
– Celle qu’Ils ont inscrite sur mon faux certificat de naissance.
Ernest mit une main sur l’épaule de l’infirmière.
– Laissez tomber, Marguerite. Vous n’arriverez pas à le convaincre.
Il tapa son index sur sa tempe pour bien se faire comprendre.
Robin haussa les épaules et ronchonna :
– De toute façon, je ne suis même pas né sur Terre…
– Vaste, le monde est, conclut Yoda.
Le petit groupe se dirigea vers l’open bar Champomy, jus de fruits, soda. Jarod, en chemise blanche et gilet noir, assurait le service. Les bouteilles de jus d’orange valsaient entre ses mains expertes, les rondelles de citron tranchées avec précision s’ajustaient parfaitement aux verres d’eau pétillante, sans oublier les petites ombrelles qui venaient décorer les cocktails sans alcool.
Après quelques démonstrations de mixologie, il vint rejoindre ses amis, tout guilleret.
– Bientôt mon anniversaire !
Les autres poussèrent un soupir d’exaspération.
– Encore ! râla Robin.
– C’est tout le temps la même chose, renchérit Ernest.
– On ne l’a pas fêté le mois dernier ? demanda Jeanne-Élisabeth.
– Et le mois encore avant… confirma Calixte en sortant un carnet dans lequel il notait tous les événements importants.
Marguerite s’avança vers le multirécidiviste des anniversaires.
– Jarod, nous en avons parlé. Vous n’avez qu’une seule date d’anniversaire. Ce n’est pas parce que vous pouvez endosser de multiples identités que vous devez fêter tous leurs anniversaires.
– Juste un de plus… supplia le caméléon.
– Bon d’accord, mais juste un le mois prochain.
Jarod, satisfait, s’en retourna derrière son comptoir car ses adeptes le réclamaient. Et un diabolo menthe on the rocks, un !
Occupé à sa préparation, Jarod ne remarqua pas tout de suite le silence. Un calme inhabituel. Alerté, il leva la tête vers la porte qui venait de s’ouvrir et il s’exclama en chœur avec le reste des résidents :
– Docteur Petitpas !
Les patients s’agglutinèrent autour du médecin prodigue enfin de retour à la maison.
– Moi aussi, je suis heureux de vous revoir.
Le docteur fit un signe militaire à Napoléon, s’inclina respectueusement devant Cléopâtre aka Mme Darminoun, serra la main d’Ernest qui avait tout un tas de nouveaux suicides à lui raconter, écouta rapidement les nouvelles théories conspirationnistes de Robin, fit un baisemain à Jeanne-Élisabeth et serra la main gantée de caoutchouc de Calixte. Puis il s’avança vers Marguerite qui ne pouvait en croire ses yeux.
– Vous êtes revenu !
Juste après avoir prononcé cette phrase plutôt basique, l’infirmière se mordit les lèvres. N’aurait-elle rien pu trouver de mieux à lui dire ? Il ne lui laissa pas le temps de s’autoflageller.
– Juste pour aujourd’hui. Je repars demain midi.
Ils n’eurent pas la possibilité d’approfondir le sujet car les malades vinrent à leur rencontre.
– Vous revenez pour de bon ? demanda Jarod impatient.
– Non, je vous rends simplement une petite visite. Je m’assure que vous allez tous bien.
Les patients firent la moue. Le docteur regarda Marguerite. Elle fixait ses pieds.
– Que se passe-t-il ? Où est le nouveau directeur ?
– Retranché dans son bureau, comme d’habitude, expliqua Jarod.
– Il manque l’anniversaire de Yoda, compléta Calixte.
– Pas sûr que du gâteau, il restera, confirma l’intéressé en avalant une grosse bouchée de génoise intergalactique.
– Je vais aller lui parler, décida le médecin.
– Attendez ! le retint Marguerite en lui attrapant le bras.
Elle rougit et le lâcha.
– Les patients sont heureux de vous revoir. Vous leur avez beaucoup manqué. Passez un peu de temps avec eux avant d’aller rencontrer M. Adam.
Le Dr Petitpas sourit. Marguerite avait raison. Comme toujours. Il aurait bien le temps d’aller discuter avec le directeur par intérim. Il essaierait plus tard d’y voir clair dans ces histoires de positionnement premium dont il avait entendu parler par les actionnaires.
Marguerite voulait prolonger ce moment festif. Elle n’avait pas envie d’y mêler l’horrible nouveau directeur. Pour l’instant, ils étaient entre eux et c’était bien.
Elle souhaitait préserver encore un peu le docteur. Elle imaginait déjà le choc qu’il aurait en voyant le bazar apocalyptique dans son bureau.
L’infirmière voulait également avoir le temps de lui parler en privé des nouvelles idées mises en place par le directeur. Les actionnaires avaient dû lui en faire part mais ils n’avaient aucun recul et aucune vision de l’intérieur. Elle, avait vu les dommages que cette restructuration avait déjà commencé à causer. Des dissensions, des conflits, des bagarres entre des patients qui vivaient en bonne harmonie avant d’être montés les uns contre les autres par une ségrégation financière.
Elle ne savait pas du tout comment le docteur allait réagir. Lui, d’un naturel si calme et réservé, saurait-il ramener à la raison ce bureaucrate plus intéressé par les profits que par les patients ? S’emporterait-il ?
Pour l’instant, elle voulait juste profiter de ce moment. Les patients étaient contents et elle aussi. Comme une famille heureuse de se retrouver.
Le docteur se partagea entre tous les malades qui réclamaient son attention. Il naviguait de l’un à l’autre, offrant écoute et soutien, semant sourires et apaisement sur son chemin.
Quand il eut terminé son tour, il se dirigea vers Jarod qui, étrangement, n’était pas venu à sa rencontre. Il astiquait un verre pourtant sec depuis un bon moment.
– À ce rythme-là, vous allez passer à travers, plaisanta-t-il.
Le barman d’un jour répondit par un grognement.
– Je voudrais un virgin daïquiri, prétexta le médecin.
– Un jus de citron, quoi…
Le Dr Petitpas fronça les sourcils.
– Depuis combien de temps êtes-vous devenu si rabat-joie ?
– Depuis que vous nous avez abandonnés.
– J’ai été obligé de partir, Jarod. Vous le savez bien. Si cela ne tenait qu’à moi, je serais resté. Je préfère mille fois être ici qu’au milieu de tous ces êtres avec un chéquier à la place du cœur. Vous pensez que ça me fait plaisir, d’être là-bas plutôt qu’avec vous tous ?
Jarod cessa de frotter son verre et le regarda avec étonnement.
Le directeur se mordit la langue. Il en avait trop dit. Il s’était laissé emporter par l’émotion et il détestait cela. Il inspira profondément et reprit une posture droite et professionnelle.
– Je dois faire ce qu’il y a de mieux pour la clinique.
Jarod se remit à l’essuyage compulsif de verre. Il tentait peut-être un record du monde.
– Mais une fois que ces problèmes seront réglés, je reviendrai et tout recommencera comme avant.
Le Guinness Book devrait attendre car Jarod posa son verre.
– Promis ?
– Promis.
Jarod lui tourna le dos et le docteur, qui pensait avoir réussi à se réconcilier, fut déstabilisé. Le caméléon attrapa un verre qu’il remplit avec différents liquides puis sortit discrètement d’un fond de tiroir une petite flasque qui déversa un liquide ambré.
Il tendit le tout au médecin.
– Tenez, un daïquiri. J’ai remplacé le rhum par une composition de ma création. Vous allez voir, c’est corsé.
Il posa son index sur ses lèvres et chuchota :
– Mais pas un mot à Marguerite, d’accord ?
OceanofPDF.com