Plus on est de fous…
Chapitre 37
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Musique d’ambiance, lumières multicolores, fanions. La fête d’anniversaire de Yoda était une réussite. Assis sur les canapés du hall, le petit groupe discutait en compagnie de Marguerite et du Dr Petitpas. Ils s’amusaient de voir Mme Darminoun danser à l’égyptienne, Elvis balancer ses hanches, Napoléon garder une main vissée à l’intérieur de sa redingote comme sur la plupart des tableaux le représentant.
Les patients profitaient de ce moment d’échange pour informer le chef de l’attitude peu amène du nouveau directeur. Jarod, en particulier, était très remonté contre cet administrateur qui ne venait jamais à leur rencontre.
Le Dr Petitpas, quoique interpellé par ces manières désobligeantes, ne voulait pas les encourager à se méfier de l’homme qui le remplaçait. Une atmosphère sereine était essentielle pour la qualité des traitements. Il irait parler à son confrère plus tard pour éclaircir certains points et lui donner quelques conseils afin de mieux s’intégrer.
– Il faut lui laisser du temps, préconisa-t-il.
– Du temps pour quoi ? demanda Robin.
– Pour s’habituer. Il doit prendre ses marques.
– C’est ce que nous a dit Marguerite à son arrivée mais il n’a pas changé depuis, grogna Jarod, toujours aussi remonté.
– Tout cela est nouveau pour lui. Il n’a jamais dirigé de clinique psychiatrique.
– Ça se voit.
– Je pense que vous devriez faire la paix.
– Je n’ai pas fait la guerre. Pas encore.
– Vous êtes partis du mauvais pied, tous les deux.
Le docteur regarda Yoda en train de lécher la crème chantilly qui avait coulé sur ses doigts.
– Jarod, vous devriez aller apporter une part de gâteau à M. Adam, cela lui ferait certainement plaisir.
Le chef de guerre fit une grimace.
– Moi ?
– Oui, vous.
– Pourquoi moi ?
Il pointa un doigt vers Ernest.
– Il serait bien meilleur.
Ernest, qui n’avait pas du tout envie d’aller dans le bureau du nouveau directeur, fit non de la tête.
– Cela aurait été avec plaisir mais j’ai un suicide à préparer. Je compte pratiquer un « Alan Turing » demain. Il faut un certain temps de préparation.
– Un quoi ? demanda Robin.
– Le mathématicien, inventeur de l’informatique, Alan Turing se serait suicidé en mangeant une pomme qu’il aurait préalablement imbibée de cyanure, expliqua Calixte.
Les autres restèrent silencieux, lui permettant de continuer son explication.
– Cependant, la thèse du suicide reste controversée, on avance parfois celle d’un accident. Les pépins de pomme contiennent naturellement du cyanure mais en quantité insuffisante pour provoquer la mort.
En prononçant ces mots, Calixte le fructivore, justement en train de manger une pomme, se mit à regarder le fruit avec suspicion. Il le reposa avec précaution sur la table et tous s’en éloignèrent comme s’il s’agissait d’une bombe prête à exploser.
Yoda, par courage ou tout simplement parce qu’il avait terminé de lécher la crème sur ses doigts, attrapa la pomme et la croqua à pleines dents de Jedi.
– Bonne pomme, c’est.
Un murmure d’approbation se fit entendre et tous se détendirent. Le docteur en profita pour revenir à son objectif.
– Il reste justement une part de gâteau. Jarod, vous voulez bien l’apporter à M. Adam ?
Yoda eut l’air déçu mais, comprenant l’importance que revêtait cette part symbolique de son gâteau d’anniversaire, il renonça à un quatrième morceau de sucrerie interstellaire.
Jarod s’en saisit de mauvaise grâce.
– Je le fais pour vous.
Le Dr Petitpas eut un sourire soulagé.
– Merci, Jarod.
Le chef de bande s’en alla vers le bureau du directeur.
– Je suis sûr que cela va bien se passer, dit le médecin autant pour les patients que pour lui-même.
Jarod disparut de leur champ de vision à l’angle de la pièce. Il se dirigea vers le bureau. D’ordinaire, il aurait fait un saut vers la réserve du théâtre pour mettre son costume de chef étoilé, celui avec la belle toque blanche. Il aurait servi le gâteau sur un plateau en argent comme dans les plus beaux restaurants. Mais pour ce nouveau directeur qui ne lui inspirait rien de bon, il n’avait pas envie de faire des efforts.
Le Dr Petitpas avait insisté. Il devait avoir ses raisons. Jarod le respectait trop pour en douter.
Arrivé devant la porte du bureau, il tressaillit en voyant que le nom du docteur avait déjà été remplacé par celui du nouveau directeur. Qui prenait le temps de faire imprimer une plaque à son nom pour une simple mission d’intérim ?
Il frappa et voulut entrer. La porte était fermée à clé. Le Dr Petitpas n’avait jamais fermé son bureau, sa porte leur était toujours ouverte.
– C’est pour quoi ? aboya une voix sourde de l’autre côté.
Jarod ne répondit pas, il savait qu’il s’agissait du meilleur moyen pour se faire ouvrir. La curiosité était le meilleur allié de l’intrus.
Il attendit quelques secondes et frappa à nouveau.
– Qui est-ce ?
Deux autres coups.
Il entendit des pas se diriger vers lui puis le bruit d’une porte que l’on déverrouille. Il ne laissa pas le temps au directeur de réagir, il tourna la poignée et entra précipitamment dans le bureau. Il alla se placer au centre de la pièce et tendit, sans même adresser un regard à son hôte, l’assiette contenant le gâteau.
– C’est pour vous.
L’assiette resta au bout de ses bras. Cela commençait à devenir lourd. Il consentit enfin à jeter un œil au nouveau directeur.
M. Adam était figé. Tétanisé par la présence inattendue d’un malade dans son repaire. Il fila se réfugier derrière son bureau.
– Je n’en veux pas.
– C’est la dernière part du gâteau d’anniversaire de Yoda.
Les yeux vides du directeur lui indiquèrent qu’il ne voyait pas de qui il s’agissait.
– Yoda. Petit, vert, avec de grandes oreilles qui partent sur les côtés.
– …
– Pas mal de rides, toujours habillé avec une sorte de toge.
– …
– Il s’appuie sur un bâton pour marcher.
– Je n’en veux pas.
– Ce n’est pas très gentil de dire ça. C’est un être charmant.
– Du gâteau. Je ne veux pas de votre gâteau.
– Pourquoi ?
Les yeux du directeur roulaient de droite à gauche, cherchant une issue. Il aurait dû penser à mettre un garde devant sa porte. On ne savait jamais de quoi les fous étaient capables.
– Je n’ai pas faim.
– Pas besoin d’avoir faim pour manger du gâteau, commenta Jarod, vexé.
– Partez !
Jarod ne s’attendait pas à une telle réaction. Celui qui tyrannisait la clinique avec ses idées d’asile grand luxe cachait en réalité un petit bonhomme mort de peur, calfeutré derrière un bureau. Les plus grands tyrans étaient souvent des hommes de taille modeste. Il n’y avait qu’à voir Napoléon en train de danser dans le hall pour en avoir la confirmation.
Il rit intérieurement de ce renversement des forces. Il eut envie de faire durer un peu le plaisir. Et puis, s’il revenait avec le gâteau, Yoda serait content mais le docteur serait déçu.
Il avança d’un pas. L’autre recula.
– Juste une petite part…
– Non !
– Pour me faire plaisir…
– Je n’ai pas envie de vous faire plaisir. Je suis votre directeur et non votre ami. Et maintenant, veuillez sortir.
Le mini-dictateur pointa un doigt qui se voulait autoritaire vers la porte. Jarod n’y accorda aucune importance et se rapprocha encore.
Le directeur voulut reculer mais se retrouva bloqué par le mur. Son mouvement brusque mit en péril l’équilibre d’un vase qu’il rattrapa de justesse. Jarod continua à avancer, l’assiette toujours tendue devant lui.
La peur fait souvent faire des choses inhabituelles et dévoile des caractères. M. Adam, sûrement saisi de panique et submergé par la sensation d’être pris au piège face à un déséquilibré qui voulait le forcer à avaler un gâteau sur lequel il restait un dessin de Wookiee, attrapa le premier objet qui lui tomba sous la main – en l’occurrence un presse-papiers – et le lança sur son assaillant.
Jarod fut d’abord surpris mais ne resta pas immobile face à l’attaque. Il répliqua avec une gomme qui traînait sur le bureau. Le directeur, voyant que l’autre ne partait pas, riposta avec plusieurs crayons.
Le rouge monta aux joues de Jarod. Non mais ! Pour qui se prenait ce bureaucrate voleur de clinique et lanceur de projectiles ? Il prit un pot à crayons et le fit voler à quelques centimètres de l’oreille de l’agresseur.
S’ensuivit une lutte aérienne faisant voltiger livres, règles, tas d’enveloppes, dossiers, taille-crayon et même une paire de ciseaux.
La coupe était pleine pour Jarod. Il s’empara de la part de gâteau et l’envoya au visage du directeur.
Le Dr Petitpas, Marguerite et les patients virent revenir un Jarod les joues échauffées, les cheveux hirsutes et les mains pleines de crème sucrée.
– Que s’est-il passé ? voulut savoir le médecin.
– J’ai fait ce que vous m’aviez demandé. J’ai donné une part de gâteau au nouveau directeur. Je peux vous assurer qu’il l’a goûté.
Il leur adressa un regard énigmatique accompagné d’un petit sourire et se lécha les doigts avant d’ajouter :
– Un Petitpas pour M. Adam, un grand pas pour la gastronomie.
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