Plus on est de fous…
Chapitre 13
– 13 –
Les chaises étaient soigneusement réparties en cercle. La pièce, au plafond lambrissé, accueillait plusieurs fois par jour les malades. De petits groupes se relayaient afin de conserver une atmosphère intime et chaleureuse.
Les patients avaient pris place, toujours la même. Chacun sa chaise. La thérapie de groupe débutait souvent par une question d’ordre général, comme demander quelle était l’humeur du jour, ou plus spécifique, par exemple les interroger sur un moment marquant de leur existence.
– Qui aimerait nous raconter un souvenir d’enfance ? invita le Dr Petitpas.
Comme d’habitude, personne ne souhaita prendre la parole.
– Jarod ?
– Pas envie.
– Yoda ?
– Plus de neuf cents ans, j’ai. Ma mémoire, plus sûre n’est.
– Robin ?
– Quand j’étais petit, j’ai découvert un extraterrestre et je l’ai baladé dans le panier de mon vélo.
– Ce n’est pas dans un film, ça ? demanda Ernest.
– C’est E.T., informa Calixte.
– Connais pas.
Voyant que la séance ne menait à rien, le médecin décida d’opter pour une autre stratégie.
– Puisque personne ne veut nous raconter un souvenir d’enfance…
– Moi, je l’ai fait ! l’interrompit Robin.
– Un vrai souvenir d’enfance…
– C’est ce que j’ai fait.
Le praticien leva les yeux au ciel et reprit :
– Eh bien, moi, je vais vous en raconter un.
Les patients eurent l’air surpris. Il avait réussi à gagner leur attention. Même Marguerite délaissa ses occupations pour l’écouter.
– Je n’ai pas eu de parents jusqu’à l’âge de cinq ans.
Il laissa un blanc. Tous les yeux étaient rivés sur lui.
– La vie n’a pas commencé facilement pour moi. J’étais en orphelinat jusqu’à ce qu’une famille aimante m’adopte. Je ne parlais pas. Personne ne pouvait me toucher. J’étais comme une petite bête sauvage apeurée.
Calixte émit un bruit de succion en aspirant son jus de fruits à la paille. Tout le monde lui adressa un regard de reproche. Il leva les mains en signe d’excuse et posa son gobelet au sol.
Le médecin continua :
– Mes parents ont fait preuve d’une extrême patience et ont su m’accorder suffisamment de temps et de confiance pour que je me mette à parler. Au début, ce n’était pas facile, je manquais de pratique et de vocabulaire, mais ils m’ont encouragé et j’ai rattrapé mon retard. Je pense que c’est grâce à cela que je suis devenu psychiatre.
Le Dr Petitpas arrêta son récit sous les regards médusés de ses malades. Il était lui-même très étonné d’avoir ainsi livré un souvenir si personnel. Il secoua la tête pour reprendre ses esprits.
– Bien, et maintenant quelqu’un souhaite-t-il nous parler de son enfance ?
Plusieurs mains se levèrent et des anecdotes diverses furent évoquées. Jeanne-Élisabeth raconta une enfance aux règles strictes, Calixte, qui n’avait quasiment connu que la clinique, décrivit plusieurs épisodes en compagnie des infirmières, Robin expliqua que ses parents l’avaient oublié au moment de Noël avant de prendre l’avion, le laissant ainsi seul dans sa maison affronter un duo de cambrioleurs…
La séance ayant été plutôt fructueuse, le directeur décida d’aborder le point difficile. Il fit un geste circulaire de la main.
– Merci à tous pour ce partage. Si personne n’a rien à ajouter, j’aimerais…
– Si, moi ! intervint Robin. Je me souviens d’autre chose maintenant. Quand j’étais petit, j’ai découvert des petites bêtes toutes mignonnes mais quand on les mouillait elles devenaient féroces. Elles s’appelaient des « Gremlins ».
– Très bien, comme je le disais, merci pour ces souvenirs personnels et…
Il se pencha vers Robin puis continua :
– … cinématographiques.
Il réajusta sa blouse impeccable et frotta ses mains contre ses cuisses.
– J’ai une nouvelle importante à vous annoncer. Je dois m’absenter pendant plusieurs jours. Un nouveau directeur me remplacera.
Comme aucun patient ne réagit, il enchaîna :
– Je suis certain que vous ferez du bon travail avec lui !
– Mais qui dirigera les séances de groupes ? demanda Calixte, inquiet.
– Le nouveau directeur.
– Je l’aime pas !
– Tu ne le connais pas, Calixte. Il faudra lui laisser une chance.
– Avec vous, les séances nous voulons.
– Yoda a raison, intervint Jarod en défenseur du groupe. Nous préférons suivre notre thérapie avec vous. Êtes-vous vraiment obligé de partir ?
Le docteur se mordit la lèvre. Il devait les aider au mieux à gérer cette transition. Il ne savait pas combien de temps sa mise à l’écart durerait. Il fallait que les patients puissent suivre leur traitement sereinement. Les actionnaires ne se doutaient pas de la pagaille qu’ils mettaient !
– Je ne vais pas loin. Je serai au siège du groupe, à Paris, pour régler des problèmes.
– La clinique a des problèmes ? s’inquiéta Jeanne-Élisabeth.
Ne jamais dire « problème » devant des patients. Il le savait pourtant ! Il se laissait envahir par ses émotions. Il jeta un regard perdu autour de lui et vit Marguerite qui l’encourageait d’un sourire.
– Marguerite sera là ! Vous pouvez compter sur elle.
L’argument porta ses fruits. Les malades semblèrent rassurés par la présence familière de l’infirmière qui en profita pour intervenir :
– Ne vous inquiétez pas, tout va bien se passer.
Elle plaqua son regard droit dans les yeux du médecin.
– Le Dr Petitpas reviendra vite et tout sera comme avant.
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