Plus on est de fous…
Chapitre 32
– 32 –
La petite troupe avançait d’un pas joyeux. Par chance, le cinéma du village n’était pas loin et ils pouvaient y aller à pied. La clinique ne disposait que d’une seule camionnette qui servait pour les courses.
Programmée depuis des mois, cette sortie n’avait pas été simple à mettre en place. Le Dr Petitpas avait eu du mal à obtenir du conseil d’administration l’autorisation de faire sortir des malades mentaux de l’institution. Pourtant, il lui semblait nécessaire de préparer les patients au monde extérieur pour pouvoir envisager une éventuelle réinsertion.
Il avait négocié avec le cinéma du village une privatisation de la plus grande salle de projection. Lorsqu’il avait fait part de son projet à Marguerite, elle avait été très enthousiaste, bien qu’un peu dubitative quant au film choisi.
– Les Visiteurs ?
– Nous tombons en pleine rétrospective des films cultes de la seconde moitié du e XX siècle, avait expliqué le médecin.
– N’est-ce pas un choix un peu osé ?
– Osé ? s’était étonné le directeur. Il s’agit d’une comédie.
– Oui mais vous n’avez pas peur que cela soit parfois un peu difficile pour les patients ?
– Pourquoi cela ?
– Les personnages principaux sont pris pour des fous, cela pourrait rappeler des choses difficiles à certains d’entre eux.
– C’était soit Les Visiteurs, soit Vol au-dessus d’un nid de coucou…
– Ah, dans ce cas Les Visiteurs, ce sera parfait.
Marguerite sentit son cœur battre un peu plus fort en repensant à cette conversation avec le Dr Petitpas. Que faisait-il en cet instant ? Assistait-il à une réunion ennuyeuse ? Était-il en train de parler traitements et besoins des patients alors qu’on lui répondait par des graphiques et des chiffres ?
Elle serra les dents en imaginant le nouveau directeur assis à son bureau. Bien sûr, il n’avait pas voulu les accompagner. Il ne voulait pas se mêler à eux. Il en avait peur. Les croyait-il contagieux ? Comment diriger une clinique psychiatrique quand on détestait les malades ? Pourquoi le conseil d’administration avait-il remplacé le Dr Petitpas par cet être odieux ? On marchait sur la tête. Les fous étaient rarement ceux qu’on pensait.
Encore quelques pas et ils arriveraient. Marguerite se tourna pour regarder le groupe. Ils avaient l’air heureux ! Cela lui fit chaud au cœur. Elle regretta que le docteur ne soit pas là pour voir tous ces visages ravis.
Elle sortit son téléphone portable. Elle leva le bras pour signifier l’arrêt. La troupe avait beau être un peu dérangée, elle comprit immédiatement et stoppa.
– J’aimerais faire une photo pour le Dr Petitpas. Je pense que cela lui fera plaisir. Êtes-vous d’accord ?
Tous lui répondirent par une clameur enthousiaste. Tous, sauf Robin.
– Je suis contre ce procédé qui capture notre image. Les fabricants de téléphones portables récoltent déjà nos informations, nos photos, nos messages et nos données biométriques. Vous trouvez normal qu’Apple et Samsung possèdent une base collectant les empreintes digitales plus importante que celle de la police ?
– Je me déconnecte d’Internet et j’ai enlevé la géolocalisation, les satellites ne pourront pas nous détecter.
– Vous avez installé le logiciel anti-tracking que je vous avais conseillé ?
– Oui, le rassura-t-elle.
Le complotiste fit la moue mais finit par accepter.
– Je le fais pour le docteur.
– Il appréciera.
Elle désigna le jardin public qu’ils étaient en train de longer.
– Nous allons nous placer devant cet arbre, ce sera très joli.
Le groupe suivit calmement Marguerite jusqu’à l’entrée du parc. Puis ce fut le chaos. L’infirmière avait à peine ouvert la barrière verte en fer forgé permettant l’accès au jardin que les patients, tels des enfants à l’heure de la récréation, s’éparpillèrent en criant. Ils gambadaient dans le parc, jouaient à s’attraper, sautaient par-dessus les racines des arbres.
Les infirmiers leur couraient après, en vain. Quand ils en avaient rattrapé un, c’était un autre qui s’en allait. L’apocalypse disciplinaire.
Napoléon, juché au sommet d’un petit talus, motivait ses troupes pour Austerlitz. Jeanne-Élisabeth, telle une princesse Disney, ramassait des fleurs pour les accrocher dans ses cheveux. Ernest se demandait devant le bac à sable si un suicide par ingestion de sable était vraiment hygiénique. Yoda, armé d’une branche d’arbre, faisait une démonstration de sabre laser devant un public médusé. Calixte essayait d’éviter de recevoir de la terre à côté d’un patient qui se prenait pour une taupe. Mme Darminoun trouvait l’endroit parfait pour construire une pyramide.
Jarod, d’abord en uniforme de gardien de parc, tenta de ramener le calme. Puis, voyant ses efforts réduits à néant, il se mua en promeneur de chiens. D’où sortait-il toutes ces laisses ? Et d’où venaient ces chiens ?
Un ballon fit son entrée. Plusieurs patients improvisèrent alors une partie de football-handball-basket-ball-ping-pong. Des arbitres auraient sans doute été scandalisés par les règles anarchiques du jeu mais les malades semblaient apprécier le mélange des genres.
Mais d’où provenait ce ballon ? Personne n’en avait apporté. Marguerite se gratta la tête en réfléchissant. Ah oui ! Il devait s’agir du ventre de Mme Louis qui était perpétuellement enceinte.
– Madame Louis, reprenez votre ventre ! l’invectiva-t-elle en courant pour rejoindre les joueurs.
Luc vit une brèche. Une faille dans la sécurité dictatoriale qu’on lui imposait. Il pouvait profiter du désordre ambiant pour s’échapper. Il regarda à droite puis à gauche. Malik était occupé avec des patients qu’il tentait de faire descendre d’un arbre. C’était le moment !
Le fugueur se mit à courir de manière erratique pour se fondre dans le décor. Il fonça vers l’arrière du parc. Il était à deux pas de la liberté. Il pouvait déjà en sentir le goût merveilleux. Il n’avait plus qu’à pousser la barrière et c’était bon. Il rejoindrait la gare ou bien il ferait du stop. Il se rendrait directement à l’hôpital pour voir sa tante et après il irait porter plainte contre sa sœur, soutenu par sa chère Pauline.
Une vieille dame en déambulateur lui barra la route. Elle n’arrivait pas à passer à cause de cette satanée barrière. Luc lui ouvrit et la laissa entrer. Elle lui fit un sourire et s’arrêta pour le remercier. Il n’avait pas de temps à perdre, il la gratifia d’un hochement de tête.
Trop tard. Une main géante s’abattit sur son épaule. Luc sentit une pression douce mais ferme dans son dos. La marque de fabrique de Malik.
– Où comptez-vous aller, Luc ? demanda l’infirmier.
Le fuyard se retourna et afficha un air faussement innocent.
– Nulle part. J’ouvrais simplement la barrière à cette charmante dame.
L’octogénaire leur fit un dernier sourire et s’en alla du pas lourd de son déambulateur tel un drôle d’animal à six pattes.
– Retournons avec les autres, fit Malik sans autre commentaire en poussant gentiment Luc vers le centre du parc.
De son côté, Marguerite regrettait amèrement son initiative photographique. Quelle idée elle avait eue ! Elle savait bien, pourtant, qu’avec les fous rien n’était jamais simple ! La récréation avait suffisamment duré. Elle sortit son arme secrète. Celle qu’elle utilisait en dernier recours. Des fléchettes anesthésiantes ? Une barrique de Lexomil ? Une massue ?
Elle posa son sac à dos à terre et en extirpa plusieurs paquets de gâteaux au chocolat. Elle prit son porte-clés sur lequel était toujours accroché un sifflet. Elle souffla dedans trois fois et leva en l’air les boîtes de gâteaux. Les patients s’arrêtèrent net dans leur élan. Yoda cessa sa démonstration de sabre laser, Napoléon descendit de son talus, Jarod lâcha les chiens, Mme Darminoun remit à plus tard sa construction de pyramide…
Tous se dirigèrent sagement vers Marguerite qui commença la distribution de gâteaux à ceux qui s’asseyaient dans l’herbe. Elle avait compris depuis bien longtemps qu’en cas de tempête, la carotte – dans ce cas, les gâteaux au chocolat – était bien plus efficace que le bâton.
Les estomacs satisfaits et les esprits revenus au calme, elle pouvait enfin faire la photo pour le Dr Petitpas. Aidée des infirmiers, elle plaça tout le monde autour d’un bel arbre en fleurs, voilà qui compléterait le décor.
Elle se recula pour être sûre que tous rentraient dans le cadre.
– Parfait ! À trois, dites « Photographie » pour faire un beau sourire. Un… Deux… Trois.
– « Photographie pour faire un beau sourire ! », s’exclamèrent en chœur les joyeux désaxés.
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