Plus on est de fous…
Chapitre 30
– 30 –
La cantine était maintenant séparée en deux. Luc se crut dans un club de vacances de seconde zone lorsqu’il vit le panneau « VIP Premium » désignant un coin du réfectoire avec des chaises au dossier matelassé.
Il prit la file réservée aux repas « ordinaires ». Sa sœur n’allait certainement pas payer pour un traitement de luxe. Quand on faisait enfermer son frère pour bénéficier seule d’un héritage, on se souciait rarement de son confort.
L’ambiance était morose dans la file d’attente. Des paroles agacées lui revenaient aux oreilles. Les patients, qui d’ordinaire faisaient la queue sans rechigner, s’agaçaient d’avoir à attendre tandis que les premiums passaient en priorité. La qualité de la nourriture était également remise en question.
Luc essayait de ne pas trop y prêter attention mais, lorsqu’il arriva au niveau du buffet des entrées, il fit grise mine. Alors que d’habitude il avait des difficultés à choisir parmi plusieurs mets plus appétissants les uns que les autres, il faisait maintenant face à une macédoine de légumes qui avaient l’air d’avoir connu des jours meilleurs et un céleri rémoulade noyé dans une mayonnaise industrielle.
Il fallait bien se nourrir. Luc soupira et tendit la main vers la macédoine défraîchie.
– Pas la macédoine !
Il sursauta. Encore cette voix qui sortait de nulle part ! Elle ne s’en irait donc jamais !
– Qui êtes-vous ? chuchota-t-il discrètement.
– Pas la macédoine !
Le presque-fou haussa les épaules, il commençait à s’habituer. C’était peut-être ça, le début de la fin : entendre des voix qui vous ordonnaient de ne pas prendre de la macédoine…
Après tout, il ne tenait pas plus que cela à la macédoine, autant faire plaisir à la voix. Il saisit le ramequin de céleri fatigué.
– Bon choix !
Il n’en était pas si sûr, mais bon, entre la peste et le choléra…
Après s’être servi des plats ayant apparemment été déjà prémâchés, il retrouva ses amis.
Il posa son plateau sur la table et fit la grimace.
– Qu’est-ce qui se passe aujourd’hui avec la cantine ? Le chef est malade ?
– Restructuration, répondit Jarod en creusant un sillon dans sa purée de pommes de terre reconstituée.
Ils furent rejoints par Ernest, Robin et Jeanne-Élisabeth qui posèrent leurs plateaux sur la table avec une brusquerie qui traduisait bien leur énervement.
– Nous venons de nous faire refouler de la piscine ! expliqua Ernest.
– Jamais de ma vie je n’ai été aussi humiliée.
– Que s’est-il passé ? demanda Luc.
– Nous voulions nous baigner mais un garde nous a empêchés d’accéder à la piscine. Il a dit qu’il fallait avoir un bracelet doré pour entrer.
– Même plus possible de se noyer tranquillement ! J’avais pourtant ramassé de très belles pierres ce matin…
– Un garde ? s’étonna Jarod. Où était Malik ?
– Aucune idée. C’était un homme que nous n’avions jamais vu. Il n’était pas commode.
– Il doit sûrement être envoyé par le gouvernement pour nous espionner, renchérit Robin.
– Que signifie cette histoire de bracelet ? interrogea Jeanne-Élisabeth.
– Il en faut un doré pour devenir un premium et avoir des privilèges, expliqua Jarod en montrant la partie de la cantine désormais payante.
– Une noble n’a pas à être reléguée en seconde zone comme une pouilleuse. Mon honneur est bafoué !
– Pourquoi eux et pas nous ? demanda Robin.
Des cris retentirent. Une bagarre avait éclaté entre des malades de la zone premium et les autres. Elvis eut beau chanter Don’t Be Cruel, il reçut une belle droite qui le mit K.-O. Jacques Chirac riposta avec beaucoup de vigueur pour un homme de son âge. Mme Darminoun menaçait de crocodiles. Napoléon, d’exil. La cohue était totale.
Les infirmiers intervinrent rapidement pour séparer les belligérants qui furent envoyés à l’infirmerie ou dans leur chambre.
– Équilibre, fragile est. Peu pour le rompre, il faut, commenta Yoda en triant ses petits pois anormalement fluo.
– Comment le Dr Petitpas peut-il laisser faire une chose pareille ? s’étonna Ernest.
– Le docteur n’y peut rien. Il est coincé à Paris. Je suis certain qu’il fait de son mieux, le défendit Jarod.
– Et Marguerite alors ? questionna Calixte en grimaçant devant ses fruits trop mûrs.
– Regarde-la. Regarde tous les infirmiers.
Les amis se tournèrent vers la table du personnel. Avant ces changements, tous souriaient, ils échangeaient des anecdotes, riaient avec les patients. Maintenant, ils affichaient une tête d’enterrement. Le nez dans leurs assiettes démoralisantes, ils avaient perdu leur joie de vivre.
– Il faut faire quelque chose ! explosa Jeanne-Élisabeth en tapant de son poing royal sur la table.
– Tout ça, c’est la faute du nouveau directeur, renchérit Calixte.
– Nous n’allons quand même pas laisser un gueux nous dicter notre conduite et nous priver de nos privilèges. Ils nous ont déjà fait le coup en 1789, nous n’allons pas nous laisser faire une deuxième fois. Zut alors !
Jeanne-Élisabeth plaqua sa chevelure impeccablement lisse derrière son serre-tête et ajouta :
– Veuillez excuser mon langage. Les mauvaises manières me mettent hors de moi.
– Contre le côté obscur de la Force, lutter nous devons.
Chacun se tut, trop absorbé par ses propres réflexions pour parler. Ils avalaient leur repas sans l’apprécier. De toute façon, il n’y avait rien à apprécier.
Jarod était inquiet. En tant que chef de groupe, il devait agir. Mais comment ? Que faire ? Il ne connaissait pas tous les tenants et les aboutissants. Il devait se renseigner pour pouvoir ensuite monter un plan d’action. Peut-être que tout ceci était temporaire, qu’il s’agissait simplement d’un mauvais moment à passer. Le docteur serait bientôt de retour et tout reviendrait à la normale. Mais, au fond de lui, il se méfiait.
Robin, pour une fois, trouvait la nourriture servie plutôt bonne. Il y avait un côté rassurant au goût chimique standardisé des aliments proposés. En revanche, une chose l’inquiétait. Ce n’était pas normal. Il voulut partager son sentiment avec les autres.
– Vous avez remarqué ces nouvelles caméras dans nos chambres ?
Ernest soupira.
– Quelles caméras ?
– Les petits points noirs dans nos chambres.
– Je n’ai rien vu.
– Moi non plus, renchérit Jeanne-Élisabeth.
– Je vous dis qu’il y a des caméras dans nos chambres !
– Pour quoi faire ?
– Pour nous espionner.
Les autres se moquèrent.
– Quel est l’intérêt d’espionner des fous tels que nous ? rit Ernest.
– Petite précision, je ne suis pas fou, juste enfermé ici contre mon gré, intervint Luc afin de mettre les choses au clair.
– Des fous tels que nous et des personnes « normales » telles que Luc, reprit Ernest avec un sourire ironique.
– Je ne sais pas, moi ! Peut-être qu’ils veulent savoir ce que l’on fait dans nos chambres, ce qu’on dit, à quoi on s’occupe, ce qu’on lit, quand on dort… Certainement pour des statistiques.
– Eh bien, qu’ils les fassent, leurs statistiques. Tout ceci m’est bien égal.
Robin se renfrogna et murmura :
– Je vais quand même mener mon enquête.
Jeanne-Élisabeth, en bonne maîtresse de maison, voulut changer de sujet. Ce repas était suffisamment morose.
– Heureusement, la sortie cinéma est maintenue.
– En êtes-vous sûre ? demanda Ernest qui craignait une nouvelle déception.
– Oui, elle est inscrite sur le panneau d’affichage.
– Je confirme, intervint Jarod. Elle avait déjà été payée avant l’arrivée du nouveau directeur. Il n’avait aucun intérêt à l’annuler.
– Au moins, nous aurons une raison de nous réjouir aujourd’hui, essaya de se convaincre Jeanne-Élisabeth en avalant une dernière cuillerée de purée aussi épaisse que du mastic.
– Cinéma, bon pour le moral sera. Cinéma, les mœurs adoucit.
– Ce n’est pas la musique normalement ?
– Tout pour évasion de l’esprit, bon est.
Luc releva brusquement la tête. Yoda venait de lui donner une idée.
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