Plus on est de fous…
Chapitre 26
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– Deux jours de retard ! constata Ernest en train de faire la planche.
– C’est un scandale ! Ce nouveau directeur ne m’inspire rien de bon, s’énerva Jarod entre deux longueurs.
– Vous êtes sûrs que l’eau de la piscine est suffisamment javellisée ? questionna Calixte inquiet, en tenant les bords de son énorme bouée en forme de flamant rose.
– Regarde ta combinaison, tu es complètement recouvert. Tu ne risques rien, le rassura Jeanne-Élisabeth.
Assise sur un transat, elle portait un élégant maillot de bain jaune assorti à sa capeline et des lunettes noires alors qu’ils étaient en intérieur. Le raffinement incarné. La Grace Kelly des cliniques psychiatriques.
– Je te conseille quand même de fermer la bouche pour ne pas boire l’eau, intervint Robin. Je ne fais pas confiance aux marchands de piscines. Ils font également partie du complot. Ils tentent de nous faire avaler des micro-organismes pour contrôler notre cerveau.
Le mot « micro-organismes » suffit à faire frémir Calixte qui avait déjà fait un gros effort en rentrant dans le bassin. Il scella aussitôt ses lèvres et sortit précipitamment.
Mais pas facile de s’extraire d’une bouée flamant rose : il s’emmêla les pieds et tomba. La bouée creva et le volatile rosé s’aplatit avec un petit bruit d’air qui s’échappe. Jeanne- Élisabeth accourut à son secours.
– Bravo ! gronda-t-elle Robin.
– Malin, c’est. Tombé, à cause de toi, le petit est.
– Je n’ai rien fait ! se défendit le complotiste. Ce n’est pas ma faute si les fabricants de bouées font tout pour qu’elles crèvent rapidement. C’est de l’obsolescence programmée.
Les pensionnaires de la clinique avaient la chance de bénéficier d’installations assez luxueuses. La piscine intérieure, avec sa large baie vitrée qui donnait sur le parc, en faisait bien évidemment partie. Les activités aquatiques représentaient une part importante du traitement d’après le Dr Petitpas. Les patients pouvaient y faire du sport mais aussi s’y retrouver pour des jeux ou simplement pour discuter. Marguerite organisait même, deux fois par semaine, des cours d’aquagym qui remportaient un franc succès.
De son côté, Luc profitait de ses longueurs pour réfléchir. Il aimait sentir l’eau filer sur son dos entre deux brassées. Le sport l’avait toujours aidé à penser, comme si l’action mécanique du corps permettait de libérer l’esprit. Il se disait que l’arrivée d’un nouveau directeur pourrait lui être bénéfique. Peut-être que celui-ci serait plus raisonnable et comprendrait qu’il n’avait rien à faire ici. Il avait assez perdu de temps. Sa tante n’attendrait pas. Il voulait lui dire au revoir.
Pourtant, les malades semblaient énormément apprécier le Dr Petitpas. Il devait être un excellent médecin pour les fous, pas pour les personnes saines d’esprit comme lui. Il le savait, s’il restait, il finirait par devenir fou lui aussi. Obligatoirement.
Pris dans ses pensées, il faillit se cogner à Mme Darminoun en pleine conversation avec Napoléon. Il s’éloigna vite fait mais les entendit le maudire, l’une en le menaçant de finir dans la gueule de ses chers reptiles, et l’autre, d’exil sur l’île d’Elbe.
Plus il y réfléchissait et plus il en était certain. Il devait absolument convaincre le nouveau directeur. Il essaierait de lui parler à son arrivée. Soulagé, il fit encore deux longueurs en prenant soin d’éviter les discussions sur la campagne d’Égypte. Exténué mais satisfait de son projet, il rejoignit son groupe d’amis.
– Le Dr Petitpas me manque, disait Calixte, le corps recouvert d’une multitude de pansements et de divers bandages collés à même sa combinaison.
– Il va bientôt revenir, voulut le calmer Jeanne-Élisabeth, toujours aussi protectrice.
– Qu’en savez-vous ? demanda Jarod.
– Il nous l’a dit, répondit Ernest.
– L’avenir, incertain est.
– Tu as raison, Yoda, reprit Jarod. L’avenir ne dépend pas uniquement du docteur. Les cartes ne sont plus entre ses mains mais entre celles du conseil d’administration.
– Je n’aime pas le conseil d’administration, bouda Calixte.
– Moi non plus, renchérit Robin.
– Nous devons laisser une chance au nouveau directeur, intervint Luc en nageant dans leur direction.
– Attends une minute, Michael Phelps. De quel côté es-tu ? demanda Jarod, soupçonneux.
– Comment ça ?
– Il est arrivé pile au moment où les problèmes ont commencé, expliqua le chef de bande en pointant un doigt accusateur vers Luc.
– Je suis là, pas la peine de parler de moi à la troisième personne.
– La coïncidence est quand même frappante, continua Jarod.
– Il est peut-être là pour nous espionner, proposa Robin, toujours ravi d’élaborer une nouvelle théorie du complot.
– Je suis toujours présent, insista Luc en levant la main.
– Pourquoi auraient-ils envoyé quelqu’un pour nous espionner ? interrogea Ernest, peu convaincu.
– Qui « ils » ? voulut savoir Robin.
– Pour nous surveiller, expliqua Jarod.
– Pourquoi feraient-ils ça ?
– Qui « ils » ? redemanda Robin, un peu perdu.
– Je ne sais pas, moi ! Peut-être qu’ils veulent étudier nos comportements, avança Jarod.
– Qui « ils » ?
– Je suis toujours là, persista Luc.
– Ils ont très bien pu l’envoyer, lui, fit Jarod avec un signe de tête vers Luc, pour recueillir des renseignements.
– Mais il fait partie de notre groupe. Il a sauvé Calixte, je te rappelle, tempéra Ernest.
– Je suis toujours là, répéta Luc en tentant de rester calme.
– Qui « il » ? Je ne comprends plus rien.
– Je ne suis pas là pour vous espionner, c’est ridicule, voyons ! s’emporta Luc qui n’y tenait plus.
– Prouve-le.
– Comment ?
– Ah ! C’est Luc, « il » ? Mais « ils », c’était qui alors ?
– À toi de nous montrer que tu n’es pas un espion envoyé par le conseil d’administration.
– Ah ! C’est le conseil d’administration, « ils » ?
Luc déglutit, il n’était pas dans une situation facile. Comment se sortir de ce mauvais pas ? Pouvait-il raisonner des fous ? Il se redressa, l’eau lui arrivait à la taille. Il se sentit un peu ridicule avec son slip de bain acheté à la dernière minute dans le distributeur des vestiaires, son bonnet en silicone qui lui aplatissait les oreilles et ses lunettes qui lui donnaient des airs de mouche écrasée sur un pare-brise. Il enleva les lunettes qui laissèrent de grosses marques rouges autour de ses yeux.
– Prenons les faits, vous voulez bien ?
Robin fut le seul à exprimer un oui franc et massif. Les autres semblaient toujours méfiants. Luc continua :
– Je suis arrivé avant que le Dr Petitpas ne s’en aille.
– Et alors ? C’était pour brouiller les pistes.
– Si vous vous souvenez bien, mon arrivée ne s’est pas faite dans le calme. J’étais plutôt agité.
– C’est vrai, consentit Ernest.
– Tu pouvais jouer la comédie, reprit Jarod qui n’était pas convaincu.
– Je suis ici contre mon gré ! Ma sœur m’a fait enfermer !
– C’est ce que tu dis.
Luc réfléchit. Que pouvait-il dire de plus ?
– J’ai sauvé Calixte.
– Pour nous amadouer.
– J’ai participé avec vous à la virée nocturne dans les cuisines. Je me suis fait prendre par Malik en même temps que vous.
– La vérité, il dit. Savoir juger les gens, je sais. Luke, gentil garçon est. Bon Jedi, même si son père, mauvais est.
– Tu as connu mon père ?
Yoda hocha la tête.
– Du mauvais côté de la Force, est. Dark Vador, maléfique restera.
– Oh non ! Il est reparti avec ses histoires de Star Wars, constata Jarod en se massant les tempes. Luc n’est pas Luke Skywalker !
– La vérité, je connais.
Yoda adressa un sourire énigmatique au groupe et se mura dans le silence.
– Mais enfin, vous me connaissez… Je suis votre ami.
Luc haussa les épaules et montra ses paumes de mains comme un accusé devant un contrôle policier. Il réfléchit à toute vitesse. Il devait s’appuyer sur ceux avec lesquels il avait noué le plus de liens.
– Ernest ? Tu me fais confiance, n’est-ce pas ?
Ernest le regarda dans les yeux.
– Je le crois innocent.
Soulagé, Luc se tourna vers les autres.
– Je vous promets que je n’ai rien à voir avec ce qui arrive à la clinique.
– Croix de bois, croix de fer ? demanda Calixte.
– Juré, craché.
– Ne crache pas dans la piscine ! C’est dégoûtant !
– Je le crois aussi, statua Jeanne-Élisabeth avec l’air d’une reine accordant la grâce à un manant.
– Moi aussi ! s’exclama Robin. Et puis, réfléchissez. Pourquoi serait-il encore là ? Il a déjà suffisamment récolté d’informations. Ça me fait penser à une chose qui m’est arrivée il y a longtemps. J’étais chanteur et j’avais été témoin d’un meurtre, j’ai dû aller me cacher dans un monastère…
– Laisse-nous deviner, le coupa Ernest. Tu as monté une chorale ensuite ?
– Comment le sais-tu ?
– C’est Sister Act, version masculine.
– Connais pas.
Luc laissa Ernest et Robin à leur débat. Il s’approcha de Jarod.
– Je te promets que je suis dans le même bateau que vous.
Le caméléon sembla hésiter. Il était méfiant, peut-être un peu trop. Cela lui avait posé problème toute sa vie et éloigné des autres. L’amitié reposait sur la confiance. Il aimait bien Luc mais il le connaissait depuis peu. Pour l’instant, il s’était montré à la hauteur mais qu’en serait-il par la suite ? Il essaya de sonder le regard cerclé de marques rouges de l’espion potentiel, il n’y trouva rien d’alarmant. Juste un homme un peu perdu qui avait choisi des lunettes de piscine trop petites.
– D’accord. Mais je garde un œil sur toi.
– Bien qui finit bien, tout est.
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