Plus on est de fous…

Zoe Brisby · Chapitre 20 sur 57

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Plus on est de fous…

Chapitre 20

– 20 –

 

 

Rafraîchie après sa douche, Marguerite décida de se rendre dans le bureau du Dr Petitpas pour récupérer le document qu’il y avait laissé, détaillant le déroulé de la prochaine thérapie de groupe. Il avait vraiment pensé à tout ! Comment avait-il pu envisager la possibilité qu’elle se retrouve seule à diriger cette séance ? Quel professionnalisme ! Les investisseurs ne savaient pas la chance qu’ils avaient d’avoir un directeur de clinique aussi efficace et méticuleux.

Elle allait frapper à la porte du bureau par réflexe puis se reprit. Elle fut surprise par l’appréhension qu’elle ressentait, même en l’absence du maître des lieux. C’était d’ailleurs étrange d’entrer et de ne pas voir le docteur assis à son bureau, les sourcils froncés, concentré sur ses dossiers.

Elle devait admettre qu’elle était un peu intimidée. Elle caressa le bois laqué du bureau. Sa chaleur claire contrastait avec la rigueur quasi militaire de l’organisation du directeur. Chaque chose à sa place, rien qui dépasse. Rien de personnel, aucune photo de femme et enfants, de parents, d’animal de compagnie. Seulement ses diplômes.

La veille, elle l’avait appelé paniquée pour lui annoncer que le nouveau directeur ne serait pas là.

– Il faut annuler la séance de groupe, avait-elle dit, affolée.

– Non, la routine des patients a suffisamment été perturbée par mon départ. Il ne faut pas leur enlever cette séance.

– Comment faire alors ? Vous pouvez revenir ?

Elle avait entendu un soupir triste au téléphone.

– Ne vous inquiétez pas, Marguerite. J’avais prévu cette éventualité.

– Ah, avait-elle répondu soulagée. Donc, vous revenez ?

– Non.

– Ah, avait-elle fait, dépitée.

– Vous allez diriger la thérapie de groupe.

– Moi ?

– Oui. Vous en êtes parfaitement capable.

– Non, je ne saurai pas…

– Vous m’avez vu faire de nombreuses fois.

– Il y a une grosse différence entre voir et faire. J’ai déjà vu des spectacles avec des lions, je ne sais pas les dresser pour autant.

– Je vous fais confiance.

– Pour rentrer dans la cage aux lions ?

Il avait eu un petit rire.

– Nos pensionnaires sont un peu dérangés mais beaucoup moins dangereux que des fauves, vous ne risquez rien. Et puis, en mon absence et celle du nouveau directeur, c’est vous la chef. Je vous donne carte blanche.

– Mais je n’ai jamais dirigé de séance ! Je suis infirmière, pas psychiatre.

– Une excellente infirmière.

Il avait dit cela d’une voix chaude et Marguerite en avait été émue. Un silence gêné avait flotté ensuite, que le médecin avait brisé en reprenant d’un ton professionnel :

– J’ai déposé dans le premier tiroir de mon bureau une note explicative avec tout le déroulé de la prochaine séance. Vous allez voir, elle risque d’être intéressante.

Elle cherchait encore ses mots quand il avait continué :

– Il faut que je vous laisse. Je suis sorti de réunion pour prendre votre appel et je dois y retourner maintenant.

– Comment ça se passe ?

Il avait semblé réfléchir.

– Disons que je fais de mon mieux.

Il avait raccroché, laissant Marguerite seule à bord du paquebot Beausoleil. Il n’y avait plus qu’à espérer qu’elle ne le transforme pas en Titanic.

Elle se plaça derrière le bureau et s’assit sur le fauteuil pour chercher dans le tiroir. Il avait dû se tromper car elle n’y trouva aucun document concernant la prochaine séance de groupe. Elle sortit une pile de papiers pour mieux voir. Rien. Elle enfonça sa main dans le fond du tiroir, au cas où la note se serait chiffonnée et coincée. Elle sentit alors sous ses doigts un objet piquant. Elle l’attrapa et le sortit pour pouvoir l’observer.

Il s’agissait d’une broche. Une broche de pacotille avec des diamants en plastique représentant une chouette. Pourquoi le docteur gardait-il ce bijou fantaisie dans le fond d’un tiroir ? L’avait-il confisqué à une patiente ? L’avait-il oublié ? L’infirmière avait une impression familière. L’avait-elle déjà vu quelque part ?

Soudain, elle se sentit indiscrète. Elle n’avait pas à fouiller dans les affaires de son patron. Elle replaça l’ensemble dans le tiroir puis ouvrit le deuxième et tomba directement sur le document qu’elle cherchait. Il expliquait en détail la séance de groupe. Elle le parcourut, soulagée par cette trame. Elle réussit même assez facilement à s’imaginer menant la session. Elle, au milieu du cercle de chaises, en train de guider les malades dans l’expression de leurs sentiments.

Sa peur ainsi apaisée, elle se laissa tomber en arrière sur le dossier du confortable fauteuil. Elle regarda autour d’elle. Avec une touche féminine, ce bureau pourrait être magnifique. Finalement, elle s’imaginait bien en maîtresse des lieux. Noé qui viendrait faire ses devoirs le mercredi sur la petite table à l’angle. Il serait bien, là.

Elle n’avait jamais été carriériste. Elle aurait peut-être dû. Il n’était pas trop tard. Elle avait toujours la possibilité de passer des concours pour devenir cadre et gérer une équipe d’infirmières. Oui, ça pourrait être intéressant. Elle leur ferait bénéficier de son expérience, elle les motiverait, les aiderait au quotidien. Ce serait bien d’être maître à bord pour une fois.

Mais cela signifiait aussi quitter cette clinique. Déménager sûrement. Noé changerait d’école et se séparerait de ses amis. Et puis elle, comment pourrait-elle abandonner ses chers patients ? Calixte qui avait tellement de mal à faire confiance, Jarod qui commençait à peine à laisser entrevoir sa véritable personnalité, Robin qui partageait avec elle ses théories du complot… Et puis, qui accompagnerait Ernest pour s’assurer que ses suicides se passent bien ? Non, elle ne pouvait pas partir.

Elle était très bien où elle était, pas besoin de se compliquer la vie. Le Dr Petitpas était le chef et il se retrouvait maintenant dans l’obligation de se justifier devant une bande de bureaucrates qui ignoraient tout des besoins des patients. Marguerite préférait largement sa place à la sienne.

En attendant, elle pouvait profiter de cette journée de direction. Après tout, elle avait les avantages sans les inconvénients. Il lui avait donné carte blanche. Elle aurait même pu prendre sa place de parking.

La chef par intérim s’enfonça encore plus confortablement dans le fauteuil. Elle croisa les mains à l’arrière de sa tête et, prise d’une confiance soudaine, étendit les jambes sur le bureau. Elle avait lu un article expliquant que les postures physiques influençaient les émotions. Se tenir à la manière d’un super-héros, bien droit et les mains sur les hanches, permettait de se sentir plus fort. Elle, les jambes dépliées sur le bureau, commençait à en ressentir les bénéfices. Bien que toujours peu confiante en elle, Marguerite goûta au plaisir d’être chef.

Après quelques instants dans cette position, un début de crampe la titilla. Ce n’était pas si facile d’être la directrice !

Elle ne pouvait s’empêcher d’imaginer le directeur l’observer. Il désapprouverait certainement les pieds posés sur son bureau.

Quelqu’un frappa à la porte et tourna la poignée. Marguerite ne voulait pas qu’un membre du personnel puisse raconter au docteur qu’elle avait pris ses aises sur son bureau. Elle voulut se remettre en position assise mais cette fois la crampe se déclencha. Une vive douleur lui traversa la cuisse alors qu’elle tentait de replier ses jambes. Elle se redressa à la vitesse de l’éclair au moment où Malik franchissait le seuil.

Il eut juste le temps de voir le fauteuil sur roulettes glisser et la chef par intérim qui s’effondrait sur le sol avec un petit cri aigu.

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