Plus on est de fous…
Chapitre 49
– 49 –
Les derniers kilomètres passèrent assez vite. L’atmosphère était un peu tendue car, si la menace du directeur s’était éloignée pour l’instant, elle n’en avait pas pour autant disparu. C’était une course contre la montre.
À bord du Kangoo, les fugitifs avaient beau être des fous, ils n’en comprenaient pas moins l’agitation qui gagnait Luc à l’approche du cimetière.
La mâchoire serrée, les muscles contractés, les yeux plissés, il portait toute son attention sur la route. Quand l’allée bordée de sapins marquant l’entrée du cimetière apparut dans son champ de vision, il pila.
La camionnette stoppa net et les passagers furent projetés en avant.
– Mauvais conducteur, Luke est. Conduite plus souple, meilleure serait.
Luc se tourna vers eux.
– Je pense que je devrais y aller seul.
– En es-tu sûr ? demanda Jarod.
– Peut-être qu’au moins l’un de nous pourrait t’accompagner… suggéra Ernest.
– Moi ! se désigna Robin.
– Ou quelqu’un d’autre, répliqua Ernest. De plus expérimenté.
– Comme moi, se proposa Jeanne-Élisabeth.
– Pas moi, j’ai peur des cimetières. Je préfère éviter de respirer le même air que des corps en décomposition, expliqua Calixte avec une moue horrifiée.
– Non ! Il vaudrait mieux que ce soit le chef qui l’assiste, décréta Jarod en se pointant du doigt.
Yoda soupira :
– D’accord, je suis. Avec Luke, j’irai.
– Mais tu n’es pas le chef ! se vexa Jarod.
Luc frappa dans ses mains pour faire cesser le débat.
– Je pense qu’il faut que j’affronte tout cela seul. C’est important.
Les autres acquiescèrent. Jeanne-Élisabeth posa doucement une main sur l’épaule de Luc.
– Nous sommes là en cas de besoin.
Luc trouva le courage de sourire. Il regarda une dernière fois ses amis et ouvrit la portière.
Il se dirigea vers le sentier gravillonné. Dans le silence recueilli de l’endroit, ses propres pas lui semblèrent déplacés. Avait-il raison de venir sur la tombe de sa tante ? Le Dr Petitpas avait dit qu’il n’était pas prêt.
Il secoua la tête. Le Dr Petitpas n’y connaissait rien. En tout cas, pas en personne normale. Il paraissait excellent avec les fous mais avec les sains d’esprit comme lui, il avait tout fait de travers. Ce n’était pas pour rien qu’on demandait aux médecins de se spécialiser, on ne pouvait pas être bon partout.
Ces pensées l’avaient aidé à parcourir quelques mètres, il lui restait à faire le reste. Il regarda sa montre, l’enterrement devrait commencer dans plusieurs minutes. Il avait encore un peu de temps.
Luc s’arrêta et ferma les yeux. Tout ceci était encore plus difficile qu’il ne se l’était figuré. Faire face à une stèle au nom de sa tante lui semblait au-dessus de ses forces. Croiser le regard abject de sa sœur, bien trop pénible. Heureusement, il y aurait Pauline.
Il soupira. Il ne la méritait pas, il l’avait délaissée. La revoir exigeait également un effort.
Il pouvait encore faire demi-tour. Il remonterait à bord du Kangoo, ils iraient manger quelque chose et ensuite se rendraient à la réunion pour la clinique.
Il fit un pas en arrière.
– Des remords ?
La voix le fit sursauter. Il se retourna et vit une vieille dame qui portait plusieurs petits bouquets de fleurs.
– Vous connaissez l’adage : « Il vaut mieux des remords que des rejets. »
– Des « regrets », plutôt.
Elle balaya sa proposition d’un revers de main et lui prit d’autorité le bras. Ils avancèrent dans l’allée du cimetière. La vieille dame ne semblait pas du tout perméable à la tristesse de l’endroit, elle sifflotait.
Mal à l’aise, Luc le lui fit remarquer.
Elle rit. Un rire cristallin, un rire qui la transcendait pour transmettre la joie à ceux qui la côtoyaient. Même Luc fut obligé de sourire.
– Je suis Maxine1, se présenta-t-elle sans même qu’il le lui ait demandé.
– Et moi, Luc.
– Enchantée, Luc. C’est votre première fois ?
Elle avait dit ça comme s’il s’agissait d’un tour en poney.
– Euh… Oui.
– Il ne faut pas s’inquiéter, ça va bien se passer.
Ils avancèrent de quelques pas avant qu’elle reprenne :
– Les cimetières ne doivent pas être des lieux de tristesse mais plutôt de souvenir. Des souvenirs que nous chérissons et qui nous aident à avancer. Attention, il ne faut pas se laisser attraper par le piège et rester coincé dans le passé. Il faut vivre !
Le verbe « vivre » semblait étrange, peut-être même un peu vulgaire dans un cimetière. Mais Maxine paraissait si énergique, si pleine de vie justement, qu’elle faisait exploser toute considération de cet ordre.
– Je suis plus proche de la vision mexicaine de la mort. Je reviens d’un circuit à travers l’Amérique latine avec ma fille et je trouve que leur idée de la mort est bien plus attrayante que la nôtre. Ils la connaissent, ils la côtoient, ils l’apprivoisent, ils vivent avec…
Deux considérations vinrent frapper Luc. Premièrement, comment une dame aussi âgée pouvait-elle voyager ? Deuxièmement, comment était-il possible d’avoir une vision « attrayante » de la mort ? Mexicain ou pas Mexicain.
– Vous venez voir qui ?
Cette fois, on aurait dit qu’elle lui demandait à quel concert il allait.
– Ma tante. Et vous ?
– Oh ! Beaucoup de monde. Même si je parais beaucoup plus jeune, j’ai un certain âge et, à cet âge, on connaît plus de morts que de vivants.
Elle sortit un petit bout de papier de la poche de sa jupe plissée.
– J’ai une liste. C’est pour n’oublier personne. Les morts, ça se vexe vite.
Elle la tourna pour lui montrer le recto et le verso, plusieurs noms y étaient inscrits dans une belle écriture déliée. Avait-elle écrit à la plume d’oie trempée dans l’encre ?
– L’enterrement de ma tante a lieu ce matin, lui expliqua Luc, surpris de se confier ainsi.
– Il faut se dépêcher alors !
Elle hâta le pas à la vitesse d’une ninja nonagénaire.
– Je ne suis plus certain d’y aller.
Elle s’arrêta.
– Pourquoi ?
Luc fit la grimace.
– C’est une longue histoire.
– Ça tombe bien, j’aime les longues histoires. Mais, attendez, nous allons nous asseoir. Ce n’est pas pour moi, je suis en pleine forme en sortant de mon cours d’aquabike, mais vous, vous avez l’air pâlot.
Elle désigna un banc en pierre qui les attendait à l’entrée du cimetière, devant les grilles. Peut-être que tout le monde avait besoin de s’asseoir avant d’y pénétrer.
– Alors, racontez-moi cette histoire, dit-elle en frappant dans ses mains comme un enfant réclamant un conte avant de se coucher.
– Je n’étais pas là pour ses derniers instants.
– Pourquoi ?
Deux pourquoi en moins d’une minute, cette vieille dame était une machine à questions. Luc eut envie de lui répondre par la réponse favorite des pensionnaires de la clinique Beausoleil : « parce que ». Mais, sans qu’il sache l’expliquer, il se sentait en confiance avec cette Maxine et sa liste de personnes à qui rendre visite au cimetière. Il savait qu’il pouvait se confier à elle, qu’elle l’écouterait sans le juger.
– J’étais occupé, dit-il sobrement.
– Ce n’est vraiment pas bien. Vous auriez dû être là pour elle.
Au temps pour le jugement.
– Je ne pouvais pas être auprès d’elle. J’étais…
Il allait lui dire qu’il avait été enfermé contre son gré dans un asile psychiatrique par sa sœur mais quelque chose l’en empêcha. Il savait que ce n’était pas l’unique raison. Son internement forcé constituait certes une excuse mais il savait que, même sans cela, il aurait trouvé un prétexte pour ne pas être présent.
– J’ai été lâche.
– Et un bon point pour le lâche ! Il reconnaît ses torts.
Pas très diplomate, la psy des cimetières !
Maxine se rendit compte qu’elle y avait été un peu fort.
– Je suis désolée. Je peux être un peu bourrue parfois. Mais, vous savez, qui aime bien charrie bien.
Luc ne savait sur quel pied danser avec cette vieille dame qui avait manifestement un problème avec les expressions. Sortait-elle, elle aussi, d’un hôpital psychiatrique ?
– « Il faut se prêter aux autres et se donner à soi-même. »
Bon là, pas de doute. Elle était bien folle. À partir de combien de fous dans son entourage devait-on considérer cela comme contagieux ?
– La phrase n’est pas de moi mais de Montaigne, même si j’aurais tout à fait pu dire la même chose. Je me sens un peu philosophe. Vous la comprenez ?
– La phrase ?
– Évidemment ! Quoi d’autre ?
Luc prit une grande inspiration et ferma les yeux. Tout ceci allait beaucoup trop vite pour lui. Une vieille dame allait plus vite que lui, un comble ! Il tenta de se remémorer la citation et de réfléchir à son sens.
– Vous méditez ? Moi, je n’y arrive pas du tout. Je suis toujours en train de penser à mille choses. La méditation, c’est pour les mous.
– Vous me traitez de mou ?
– Vous l’êtes ?
– Pas du tout !
– Tant mieux pour vous ! Alors cette phrase ? Je vais vous l’expliquer parce que je sens que vous méditez beaucoup quand même. Montaigne nous dit qu’il faut apprendre à se connaître et à s’aimer pour créer des relations solides avec les autres.
– Quel est le rapport avec moi ?
– Vous ne vous aimez pas beaucoup malgré vos séances de méditation récurrentes. Vous vous fustigez. Vous êtes pris au piège du passé et des regrets. Vous vous coupez du présent.
– Je n’ai pas été à la hauteur de l’amour de ma tante.
– « Il faut se prêter aux autres », vous n’écoutez rien, ma parole ! Cela veut dire que vous ne devez pas dépendre de l’amour des autres. Vous leur imposez une trop grosse responsabilité et la relation est déstabilisée.
Luc avait l’impression de se faire mettre K.-O. par la vieille dame. Rocky version naphtaline avec des mots à la place des gants de boxe.
Il sentait que le combat ne faisait que commencer.
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1. Retrouvez le personnage de Maxine dans L’habit ne fait pas le moineau.
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