Plus on est de fous…
Chapitre 34
– 34 –
– Je ne suis pas noble.
L’aveu était lâché. Il flotta dans les airs, ignorant où aller. Il avait été trop longtemps retenu et ne savait que faire de cette liberté nouvelle.
Les épaules basses, la tête penchée, Jeanne-Élisabeth semblait porter un lourd fardeau sur ses épaules. Les mots étaient sortis mais ce n’était pas encore suffisant.
– Je suis issue d’une famille très modeste. Enfin, c’est ainsi que l’on dit maintenant. Avant, on disait « pauvre » et cela représentait bien plus la vérité. Je me méfie de cette hypocrisie langagière qui cache des vérités derrière de jolis mots pour en atténuer la portée. Nous étions pauvres, très pauvres.
Jeanne-Élisabeth se mordit la lèvre au souvenir douloureux de son passé puis continua :
– Ma mère est morte à la naissance de mon quatrième frère. Mon père ne l’a pas supporté. J’avais dix ans, j’étais l’aînée, j’étais une fille, j’ai dû me charger de tout. Les repas, le ménage, l’éducation des petits, l’école, les devoirs…
Luc, qui avait perdu ses parents, comprenait la peine de cette jeune Jeanne-Élisabeth. Lui avait eu la chance d’être recueilli par une tante formidable.
– Tout cela a dû être très dur.
– Oui, mais je n’avais pas le choix.
– Vous n’aviez pas à vous charger de tout, vous étiez une enfant. C’était à votre père de le faire.
– Il en était incapable, devenu l’ombre de lui-même. Ma mère était le ciment qui maintenait notre famille, sans elle tout s’est effondré. J’ai fait de mon mieux mais je n’étais pas du ciment, de la glu tout au plus.
Jeanne-Élisabeth se remémora leur expulsion pour cause de non-paiement des loyers. Heureusement, le père d’une amie de classe possédait un terrain de camping. Il leur prêta une caravane dans laquelle la famille sans ciment s’installa un jour glacial de printemps. Même les saisons n’étaient plus de leur côté.
– J’ai dû arrêter l’école à seize ans pour travailler. Je me réveillais à quatre heures du matin, j’allais faire le ménage dans des bureaux qui se rempliraient de gens importants qui ignoreraient que leur poubelle était vide grâce à moi. Puis je rentrais et je m’occupais des petits pour les amener à l’école. Je savais que les études étaient importantes, je ne voulais pas qu’ils soient coincés comme moi entre les ménages et la banque alimentaire. Je faisais tout pour qu’ils aient un avenir. Si la chance n’avait pas été avec moi, peut-être leur sourirait-elle ?
– Comment avez-vous tenu le coup ?
– Je lisais. Bien sûr, les grands auteurs avec qui je découvrais d’autres univers, d’autres souffrances et d’autres vies. Mais surtout, des romans d’amour. Ceux dont la couverture montrait un couple sur un bord de plage au soleil couchant. Des romans « à l’eau de rose », comme on disait. C’était beau, ce terme. Péjoratif pour certains, mais pour moi c’était l’odeur de l’évasion, du bonheur, l’espoir d’une vie nouvelle… Tout cela doit vous paraître bien idiot.
– Pas du tout ! répondit Luc en claquant les mains sur ses cuisses.
Il était en colère. Contre la vie, la mort, la pauvreté, les méchancetés du destin qui brisent une personne avant même de lui avoir laissé sa chance. Il admirait le courage de la femme assise à côté de lui. Elle avait vécu dans un monde triste et terne, et avait décidé de le teinter de rose avec des lectures qui lui remontaient le moral en lui faisant croire en des lendemains fleuris. Ce n’était pas idiot comme elle le craignait, juste de la survie.
Il la découvrait sous un autre angle. Ses traits aristocratiques, son maintien royal, sa présence, tout cela n’était pas dû à la naissance. Jeanne-Élisabeth avait la grâce de celles qui se sont battues.
Rien dans son apparence actuelle ne permettait d’imaginer une seule seconde la tristesse de son passé.
– Mais alors pourquoi…
Il ne sut comment terminer sa question. Il fit un geste pour désigner l’allure générale de la fausse aristocrate en tailleur pied-de-poule et serre-tête assorti.
– Pourquoi cette allure de Versaillaise endimanchée ? reprit-elle pour le sortir de l’embarras.
Il rit.
– Oui.
– Parce que j’ai compris, après avoir reçu pas mal de claques, que l’important n’était pas ce que nous étions mais ce que nous représentions aux yeux du monde. J’ai décidé de prendre ce que la vie me refusait.
– Et vous l’avez appris dans vos livres à l’eau de rose ?
– Vous ne croyez pas si bien dire. Comme j’étais otage de ma propre existence, je me suis évadée par d’autres moyens. L’imaginaire des autres d’abord, grâce aux livres, puis le mien. Je rêvais pendant des heures d’un prince charmant qui viendrait me libérer de ces responsabilités et servitudes. Il serait grand, beau, intelligent et riche. Il m’emmènerait. Nous nous aimerions loin de la cruauté du monde. Il me protégerait.
Les yeux de la noble factice, un temps rêveurs, se durcirent lorsqu’elle enchaîna :
– Mais la vie n’a rien d’un roman à l’eau de rose. J’ai attendu et attendu. En vain. Aucun prince charmant sur son cheval blanc n’est apparu à l’horizon, ni de rencontre qui changerait ma vie. Les miracles, c’était pour les autres.
Elle serra les poings puis se radoucit.
– Il est possible de mourir de solitude en n’étant pas seule. J’avais mes frères et sœurs, mon père. Tous comptaient sur moi. Mais moi ? Sur qui pouvais-je m’appuyer ? Je rêvais de cet homme solide qui me soustrairait à ce quotidien si difficile. J’imaginais une petite maison. Rien de bien extravagant. Une petite maison blanche aux volets bleus. Un portail assorti. Un jardinet où j’aurais pu mettre un transat les jours de beau temps, ceux où les saisons se réconcilieraient enfin avec moi.
Elle essuya son œil. Luc ne sut s’il s’agissait d’une larme ou d’un geste d’énervement. Probablement les deux. Les larmes d’énervement, ça devait bien exister. Il ne savait que dire ou que faire. Il venait à peine de retrouver son don. Il était rouillé. Jeanne-Élisabeth ne sembla pas lui en tenir rigueur et poursuivit son récit. Après tout, le mieux à faire était peut-être tout simplement d’écouter.
– J’aurais voulu un enfant. Mon enfant. Pas un frère ou une sœur à élever mais un petit être qui aurait été le fruit d’un amour immense et que j’aurais vu grandir. Cela aurait été le plus beau des romans à l’eau de rose, non ?
Luc ne disait rien. Puis il réalisa qu’elle attendait une réponse.
– Bien sûr. C’est un roman qui est apprécié par beaucoup de monde.
Rassurée par la compréhension de son confident, Jeanne-Élisabeth sourit tristement.
– Mais la vie ne m’a pas accordé ce cadeau. Les rêves sont peut-être faits pour rester des rêves.
La résignation de son amie eut plus d’effet sur Luc que si elle avait explosé en sanglots. La tristesse de ce destin était insupportable. Il la regarda et la trouva belle. Bien sûr, elle était plus âgée que lui, fatiguée, usée par les coups de la vie, mais elle avait tenu le choc. Elle s’était relevée et avait continué à se battre dans un combat pourtant bien inégal.
Il comprenait à présent son attachement viscéral de mère en manque d’enfant pour Calixte. Ce jeune homme qui avait grandi en institution. Quand un enfant sans parents rencontrait une mère sans enfant, on pouvait dire que la vie faisait bien les choses ou en tout cas essayait de se rattraper.
Luc se demanda ce que serait devenue Jeanne-Élisabeth si elle n’avait pas rencontré Calixte. Que faisait-elle en clinique psychiatrique ? Elle n’était pas folle, juste fatiguée de nager à contre-courant.
– Je peux vous poser une question ?
Elle planta son regard bleu ponctué de dorure fleur de lys dans celui de Luc.
– Nous ne sommes plus à cela près.
– Comment êtes-vous arrivée à la clinique Beausoleil ?
La presque-noble se tritura les doigts avant de répondre.
– J’ai refusé d’admettre la réalité.
– Comment cela ?
– J’ai préféré mon monde au monde réel. Face à sa laideur, j’ai plongé à pieds joints dans mon imaginaire. J’étais en colère, tellement en colère. Mais je ne voulais pas me laisser ronger par cette aigreur, alors je l’ai transformée en rêve. C’est bien plus joli que la colère, non ?
Luc n’était pas sûr de comprendre.
– Vous avez fait une crise psychotique ?
Au temps pour la diplomatie. Son don était sacrément rouillé. Elle ne se formalisa pas, elle en avait vu d’autres.
– Pas tout à fait. Les médecins ont parlé de rupture dissociative. Pour dire les choses clairement, mon esprit a refusé de croire en la réalité et en a inventé une nouvelle qui lui convenait mieux.
– Que se passait-il dans cette réalité inventée ?
– J’étais une châtelaine, née dans une famille fortunée, j’avais reçu une éducation lettrée, je jouais de la musique, je chantais…
– Une princesse, quoi.
– Oui, une princesse.
– Il n’y a pas de mal à se prendre pour une princesse.
– J’ai… disons, poussé le jeu un peu loin.
– C’est-à-dire ?
– Une princesse doit vivre dans un château.
– Jusque-là, je suis d’accord.
– Je n’avais pas de château à ma disposition. Alors, j’en ai choisi un.
– Comment ça, « choisi un » ?
– J’ai investi un château et n’en ai plus bougé. La police a dû me déloger et, depuis, je suis internée. Le propriétaire du château, un homme charmant, a eu pitié de moi et paie pour la clinique.
– Mais vous pourriez rentrer chez vous. Vous ne prendriez plus en otage un château, maintenant, non ? demanda Luc sans en être vraiment certain.
– Je suis bien à la clinique. J’ai Calixte, des amis, des personnes qui s’occupent de moi. Je suis libre d’être qui je veux être. N’est-ce pas le plus grand des privilèges ?
Luc hocha la tête et Jeanne-Élisabeth prit cela pour la manifestation de son accord.
– Ibsen disait : « Chercher le bonheur dans cette vie, c’est là le véritable esprit de rébellion. » Cette vie, c’est ma rébellion.
Elle se sentait plus légère après cette conversation et en fut la première étonnée. Elle n’avait jamais éprouvé le besoin de parler de son passé à ses amis de la clinique. Ils la connaissaient en tant que Jeanne-Élisabeth, grande duchesse de Beausoleil, et elle n’avait pas envie de voir une lueur de pitié dans leurs yeux.
Elle n’avait jamais été du genre à s’apitoyer sur son sort et n’allait certainement pas commencer maintenant. Pourquoi là ? Pourquoi maintenant ? Pourquoi avec Luc ? Pourquoi devant Les Visiteurs ? L’atmosphère médiévale avait peut-être fait remonter à la surface ses ambitions de haut rang. Elle n’en savait rien et s’en moquait, elle avait dit ce qu’elle avait sur le cœur et se sentait mieux. C’était l’essentiel.
Elle se leva et lissa sa jupe qui descendait sagement jusqu’aux genoux. Elle jeta un œil à Malik qui tentait de suivre le film à travers les petits hublots des portes battantes. Elle allait rejoindre les autres spectateurs quand elle se retourna vers Luc, toujours assis, qui venait de la rattraper par le bras.
– Vous savez, Jeanne-Élisabeth, si la valeur n’attend pas le nombre des années, elle ne dépend pas non plus de votre naissance. Pour moi, vous êtes une grande dame. Vous avez ce qui compte le plus : la noblesse du cœur.
Elle prit la main de Luc et la serra.
– Merci pour votre écoute.
– Merci d’avoir partagé cela avec moi.
Elle lui fit un sourire et se dégagea.
– Vous êtes évidemment conscient que si j’apprends que vous avez parlé à quiconque de tout ceci, je serai dans l’obligation de vous tuer.
Elle replaça derrière son serre-tête une mèche qui avait eu l’audace de boucler. Puis elle rentra dans la salle, du pas gracieux d’une reine déchue.
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