Plus on est de fous…
Chapitre 28
– 28 –
Pas de côté à gauche, pas de côté à droite. Mouvement de tête. Saut. Pas en avant. Pas en arrière. Saut. Mambo. Saut. Bras en l’air.
– Et on recommence ! cria Marguerite avec un geste d’encouragement.
Le cours de zumba faisait, en général, salle comble. Était-ce la musique entraînante ou l’enthousiasme communicatif de la chef des infirmières qui expliquait ce succès ?
Quand Marguerite avait proposé cette idée d’atelier au Dr Petitpas quelques mois plus tôt, il avait d’abord été dubitatif.
– De la zumba ?
– Oui, c’est un mélange de fitness et de danses latines.
– Je sais ce qu’est la zumba, avait-il rétorqué, vexé qu’elle puisse croire en son ignorance zumbalistique.
– Ce serait bon pour le groupe. Cela permettrait de lâcher les tensions et de s’amuser tout en faisant du sport.
– Pourquoi pas ? avait concédé le docteur. Mais il faudrait trouver le budget pour un professeur de fitness, je ne pense pas que le conseil d’administration accepterait.
– Je vais m’en charger.
– De convaincre le conseil ?
– Non, du cours. Je serai la professeure de zumba.
– Vous ? avait-il fait, sceptique.
Marguerite avait grimacé.
– Ne soyez pas désobligeant. Malgré quelques rondeurs, je suis tonique.
Le directeur était devenu rouge de confusion.
– Je ne voulais pas dire ça, Marguerite. Je suis désolé. Vous êtes parfaite telle que vous êtes.
Cette fois, ce fut au tour de l’infirmière de devenir cramoisie. Les joues en feu, elle avait conclu :
– Je suis des cours de zumba depuis des années maintenant. Je n’aurais qu’à reprendre les chorégraphies de mon prof de fitness.
Le médecin, qui s’était retranché derrière ses dossiers, avait répondu sans oser la regarder :
– Très bien, faites comme cela. Je vous laisse vous en charger.
Au début, le cours avait été un peu hésitant mais Marguerite avait pris confiance et s’était perfectionnée.
Elle avait été bien aidée par Jarod qui l’accompagnait désormais sur la petite estrade, en legging fluo et débardeur XXL, casquette à l’envers et bracelets en éponge pour parfaire le tout. Comme à son habitude, sa performance était sans défauts.
Le duo Marguerite-Jarod enchaîna avec la partie la plus compliquée de la chorégraphie, un moment délicat où ils perdaient en général quelques ouailles qui tentaient tant bien que mal de suivre le rythme.
Calixte, sur le côté, ne participait pas à proprement parler au cours. Il avait trop peur de transpirer, ce qui véhiculerait obligatoirement des microbes. Il craignait également des contacts physiques malencontreux mais possibles entre les participants. La salle n’était pas immense et il pouvait arriver qu’un danseur en touche un autre par inadvertance. Impossible pour le jeune haptophobe.
Spectateur assidu, il comptait les pas de chaque sportif et les transcrivait en calories perdues. Mieux qu’un Fitbit, ce Calixte ! Il profitait également de la musique au son poussé presque au maximum, dont les vibrations résonnaient dans tout son corps.
Jeanne-Élisabeth lui criait souvent de s’éloigner des baffles de la sono puis reprenait sa chorégraphie avec la grâce aristocratique qui la définissait, tout en maintenant de temps en temps le serre-tête qui ne la quittait jamais.
Robin était un peu perdu mais s’amusait beaucoup. Bien que sans arrêt à contretemps, il ne relâchait pas ses efforts. Il faut dire qu’il était perturbé par sa tentative de traduction du langage codé utilisé par le gouvernement pour soumettre les masses à travers la zumba…
Yoda ne participait pas mais assistait au cours.
– Neuf cents ans j’ai, fitness plus de mon âge n’est, avait-il répondu à Marguerite quand elle l’avait invité à se joindre au groupe.
Il restait assis en tailleur, les yeux clos, et disait que la musique l’aidait dans sa méditation.
Luc, qui se savait sur la sellette avec Jarod, voulait faire bonne impression. Il était au premier rang et faisait son maximum pour suivre le rythme. Il se rendit compte, aux battements effrénés de son cœur qui le suppliait d’arrêter, qu’il n’avait pas fait de sport depuis des années. Pourtant, avant, il aimait le sport. Il faisait même partie d’une équipe de basket. Mais il avait arrêté quand il s’était jeté à corps perdu dans le travail. Il commençait à réaliser à quel point son métier l’avait éloigné de ce qu’il aimait vraiment, de la personne qu’il était au fond de lui.
Ernest n’appréciait pas le sport en salle. Il profitait en général du fait que ses amis soient occupés pour se balader et chercher de nouvelles méthodes de suicide. Il était assez difficile de renouveler le genre et pourtant il y mettait un point d’honneur. Le suicide à répétition était tout un art !
Cependant, il revenait toujours à temps pour la fin du cours. C’était un moment convivial où chacun, transfiguré par la montée d’endorphines, partageait un smoothie dans le petit salon attenant à la salle de sport.
Serviette sur les épaules, bandana sur le front, les participants se laissaient tomber sur les grands canapés et discutaient de tout et de rien.
– Encore un très bon cours, Marguerite, félicita Jarod. Je pense que la prochaine fois nous pourrons ajouter quelques pas chassés et des mouvements de merengue.
Il illustra son propos par des déhanchés qui furent accueillis par des sifflements de Mme Darminoun.
La petite bande s’enfonça dans les canapés moelleux.
– 597 calories, c’est 12 % de plus qu’à la dernière séance, annonça Calixte.
Jeanne-Élisabeth eut l’air satisfaite de sa performance et regarda sa gracieuse silhouette avec fierté.
– C’est grâce à vous, Marguerite, si je garde ma ligne de jeune fille. Mais elle ne m’est d’aucune utilité sinon pour ma propre estime, tandis que vous, vous êtes jeune et belle. Qu’attendez-vous pour retrouver l’amour ?
Marguerite but une gorgée de son smoothie pour se laisser le temps de la réflexion.
– J’ai décidé de laisser faire le destin.
– Sage décision, complimenta Ernest.
– Destin parfois capricieux est.
– Je n’ai jamais rien entendu d’aussi stupide ! s’énerva Jeanne-Élisabeth en passant les mains dans ses cheveux pour lisser son carré parfait.
– Pourquoi ? demanda l’infirmière, surprise.
– Il n’y a que dans les comédies romantiques que les filles rencontrent le prince charmant pile lorsqu’elles sont en train de descendre les poubelles en pantoufles et cheveux gras.
– C’est tout le temps comme ça que ça se passe, renchérit Jarod. Schéma récurrent, l’héroïne n’est pas à son avantage mais le chevalier servant sait voir à travers tout ce bazar la véritable beauté qu’il y a en elle.
– Je ne savais pas qu’ils passaient autant de comédies romantiques dans la salle vidéo, s’étonna Marguerite.
Jeanne-Élisabeth effaça un pli sur son survêtement et continua ses explications :
– Mais tout ça, c’est faux. Dans la vraie vie, ça ne se passe jamais comme ça !
– Comment le savez-vous ? interrogea Ernest intrigué. Vous êtes en clinique psychiatrique, ce n’est pas la vraie vie.
– Je n’ai pas toujours été ici. J’ai eu une vie, Avant.
Elle avait prononcé ce mot avec une majuscule : « Avant ». Comme s’il s’agissait d’une ère historique. Il y avait eu la Préhistoire, l’Histoire et Avant. Ses amis prirent alors conscience qu’ils en savaient très peu sur elle. Seule Marguerite connaissait la solitude qui avait conduit l’aristocrate à la clinique.
– Et donc ? demanda Jarod qui voulait connaître la suite.
– Eh bien, pendant des années j’ai descendu mes poubelles en jogging, pas maquillée et le cheveu sauvage, expliqua Jeanne-Élisabeth.
– Et alors ?
– Alors, rien. Ça ne marche pas.
– Moralité ?
– Moralité, la vie n’est pas une comédie romantique, ma chère Marguerite, et il ne faut pas attendre sans rien faire que l’homme parfait vous tombe dans les bras.
Calixte leva le doigt comme un élève attendant qu’on lui donne la permission de parler.
– Oui, Calixte ?
– Moralité, tu aurais dû te laver les cheveux plus souvent et mettre de vraies chaussures.
Le groupe éclata de rire. Marguerite se leva pour aller rejoindre son bureau. Elle souriait encore en se disant qu’elle avait peut-être tort de prendre conseil sur sa vie sentimentale auprès de malades mentaux, quand elle vit un papier sur son bureau. L’écriture serrée du nouveau directeur lui indiquait qu’il l’attendait pour « une mise au point sur les nouvelles pratiques ». Son sourire s’effaça instantanément.
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