Plus on est de fous…

Zoe Brisby · Chapitre 31 sur 57

Pages du PDF

Plus on est de fous…

Chapitre 31

– 31 –

 

 

Les patients, sagement rangés deux par deux dans le hall, se réjouissaient. Il y avait toujours quelque chose d’excitant à sortir de la clinique. D’un peu effrayant aussi. L’établissement représentait un havre, un lieu dans lequel ils se sentaient en sécurité.

Se confronter au monde extérieur générait parfois de l’angoisse. Ici, il n’y avait pas de regard en coin, la bizarrerie était leur normalité, mais dehors, ils devraient supporter les moqueries des personnes « normales ».

Sortir correspondait donc à une peur et un plaisir à la fois. L’agitation était à son comble tandis que Marguerite recomptait ses troupes.

Luc exultait pour d’autres raisons. Il allait tenter le tout pour le tout. C’était aujourd’hui ou jamais. Il n’aurait pas de meilleure occasion. Une sortie. Une salle obscure. Des infirmiers occupés. Il allait s’évader.

Il avait tout prévu. Une fois sur place, il s’installerait en bout de rangée, attendrait que le film commence puis prétexterait un besoin urgent. Les infirmiers ne pourraient pas le suivre sans déranger tout le monde et le laisseraient faire. Après tout, il ne représentait pas un grand danger. De là, il passerait soit par l’entrée principale, soit par une porte de derrière ou la fenêtre des toilettes. Il y avait toujours une fenêtre dans les films. À lui la liberté !

Un vif soulagement l’envahit au moment où il se dit qu’il allait enfin pouvoir rendre visite à sa tante à l’hôpital. Il espérait qu’il ne serait pas trop tard. Il pourrait aussi régler ses comptes avec sa sœur. Qu’elle garde l’héritage si elle le souhaitait, mais il ne voulait plus jamais entendre parler d’elle.

Paradoxalement, il ressentit un léger pincement au cœur en réalisant qu’il allait quitter ses nouveaux amis. Il n’aimait pas les laisser alors que la situation se dégradait. Ils l’avaient accueilli comme l’un des leurs, ce qui était à la fois charmant et un peu vexant…

Il regarda Calixte caché sous ses multiples couches de vêtements, Jeanne-Élisabeth et son tailleur pied-de-poule, Robin avec son chapeau d’aluminium, Ernest et ses éternels pulls en cachemire, Yoda et sa sagesse ancestrale, Jarod et…

Où était Jarod ? Luc regarda autour de lui. Aucune trace du chef de bande. Il se tourna vers les autres.

– Vous avez vu Jarod ?

– Il est là-bas, répondit Robin en pointant du doigt Marguerite en pleine discussion avec un policier de dos.

Luc quitta le rang pour s’approcher et entendre leur conversation.

– Non, Jarod !

– Je vous escorterai.

– Vous ne pouvez pas rester dans cet uniforme. D’ailleurs, où l’avez-vous trouvé ?

– Il est bien, hein ? Et encore, vous n’avez pas vu ma plaque.

Le policier tendit un porte-insigne en cuir vieilli noir. À l’intérieur, une plaque en métal, et une carte barrée des couleurs du drapeau.

– Elle fait très vraie…

– C’est normal.

– Comment ça ? Et puis non, ne me répondez pas, je ne veux pas savoir. Allez vite vous changer, nous allons bientôt partir.

– Par les temps qui courent, il est toujours bon d’avoir un policier dans les parages. Il y a pas mal de fous dans la nature. Je pourrai vous protéger.

– C’est très gentil à vous. Mais nous ne risquons rien. Ne vous inquiétez pas, Malik nous accompagne.

Marguerite montra l’infirmier de presque deux mètres qui bomba le torse. Jarod eut l’air peu convaincu mais baissa les armes. Il partit se changer.

Luc riait dans son coin quand l’infirmière en chef l’appela d’un geste de la main. Il se retourna pour voir s’il s’agissait bien de lui. Apparemment oui, car Marguerite s’approcha de lui. Elle le prit par les épaules et l’emmena à l’écart du groupe.

– Luc, j’espère que vous allez bien vous conduire durant la sortie.

Il prit un air vexé.

– Évidemment ! Pour qui me prenez-vous ?

Elle sourit.

– Tant mieux. C’est votre première sortie depuis votre internement et je sais que retrouver l’extérieur peut parfois être difficile.

– Pas pour moi, je ne suis pas fou.

Elle posa une main compatissante sur son épaule.

– Nous avons déjà évoqué ensemble ce blocage. Vous ne guérirez pas tant que vous n’admettrez pas que vous avez un problème.

– Mon problème, c’est qu’on m’a enfermé ici de force et que personne ne me croit !

– Nous reparlerons de tout cela plus tard.

Cette conversation ne faisait que renforcer la motivation de Luc à quitter cet endroit où le personnel était aussi fou que les patients. Il devait faire comme si de rien n’était pour ne pas éveiller les soupçons de Marguerite.

– Je me tiendrai bien.

– Vous m’en voyez ravie. Je suis très fière de vous, Luc.

Il se pinça la lèvre pour ne pas rire de la crédulité de l’infirmière. Elle lui sourit et ajouta :

– Vous serez en permanence accompagné de Malik.

Il se pinça la lèvre jusqu’au sang.

– Pourquoi ?

– Vous avez été identifié P.A.H.R.E.

– Quoi ? s’étrangla le fugitif dont les plans étaient en train de s’effondrer.

– « Patient À Haut Risque d’Évasion ».

– Moi ?

– Oui, vous.

– Mais je promets de bien me tenir !

– J’en suis certaine.

Elle lui adressa un dernier sourire et s’en retourna aux préparatifs de la sortie.

Luc, démoralisé, rejoignit ses amis.

– Que se passe-t-il ? s’enquit Ernest. Ça n’a pas l’air d’aller.

– Tu devrais te réjouir, c’est une super journée ! Nous allons au cinéma ! Même si le lieu est plein de germes… Tu veux un masque ? J’en ai plusieurs…

– Je suis P.A.H.R.E.

– Bien sûr que tu es P.A.H.R.E., confirma Jarod qui venait de les rejoindre.

Luc releva la tête et regarda le petit groupe.

– Vous savez ce que c’est ?

– Évidemment ! Nous sommes fous, pas idiots, répondit Robin en ajustant ses bracelets anti-ondes électromagnétiques.

Devant l’air déçu de Luc, Jarod ajouta :

– Ne sois pas triste. Nous avons tous été P.A.H.R.E.

– Pas moi, nia Robin.

– Moi non plus, compléta Jeanne-Élisabeth.

– Ni moi, assura Calixte.

– Jamais, certifia Ernest.

– Yoda, P.A.H.R.E. jamais qualifié.

Jarod leur adressa un regard noir.

– Vous auriez au moins pu jouer le jeu. Pour Luc !

– Ah ! firent-ils tous en chœur.

– Il faut prévenir quand tu fais quelque chose comme ça, gronda Robin.

– Oui, faites un clin d’œil au moins, proposa Jeanne-Élisabeth.

– J’avoue que ce n’était pas très clair, consentit Ernest.

– Peut-être qu’on devrait avoir un code ? proposa Calixte.

– Oh oui ! Un code secret ! se réjouit Robin.

Luc soupira. Il n’était pas près de sortir de cet asile de fous.

OceanofPDF.com