Plus on est de fous…
Chapitre 11
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Le mercredi était un jour spécial pour Marguerite. Son fils l’accompagnait au travail. Il était trop jeune pour rester seul à la maison, et payer une journée de baby-sitting revenait à perdre un jour entier de salaire. À la clinique, Noé faisait ses devoirs dans le bureau de sa mère puis jouait dans le parc.
Au début, le Dr Petitpas avait été un peu récalcitrant mais, quand il avait constaté que le petit garçon n’était en rien une gêne, il avait accepté de le laisser rester. Les pensionnaires étaient habitués à sa présence et se réjouissaient de sa venue. Noé, avec l’intelligence sans filtre des enfants, était une vraie bouffée d’air. Il ne faisait pas semblant, ne trichait jamais avec eux. Il leur disait quand ils faisaient quelque chose d’étrange et s’en amusait.
– Aujourd’hui, on m’a demandé ce que tu faisais comme travail, annonça-t-il à sa mère.
– Qu’as-tu répondu ?
– Que tu t’occupais des personnes qui avaient la tête ailleurs.
Marguerite rit.
– On peut dire ça, oui.
– Les autres enfants ne comprenaient pas vraiment alors j’ai expliqué que tu travaillais avec des fous. Mais la maîtresse a dit qu’il ne fallait pas dire « fou » mais plutôt qu’ils avaient « perdu la raison ».
– Je ne sais pas si c’est vraiment mieux…
– Les autres se sont moqués.
– Mon chéri, je suis désolée.
Marguerite ne voulait pas que son fils devienne la risée des autres élèves parce que sa mère travaillait dans une clinique psychiatrique. Elle n’avait jamais eu honte de son métier, elle ne voulait pas que son fils soit embarrassé. Elle soignait, aidait, prenait soin des autres. Quel beau métier !
Les enfants pouvaient se montrer cruels les uns envers les autres, elle eut peur que Noé devienne la cible de méchancetés de la part de petits dont les parents avaient déjà déformé l’esprit avec des idées préconçues. Mais comment expliquer tout cela à un enfant de six ans ?
Elle allait tenter une clarification quand Noé continua :
– Alors moi, j’ai réfléchi. Si tu perds la tête, c’est que tu peux la retrouver. Quand tu perds tes clés, tu ne jettes pas la voiture, tu les cherches. Eh bien, avec les fous c’est pareil, on cherche leur esprit qui s’est un peu perdu.
Marguerite regarda son fils. Comment un si petit bout d’humain pouvait-il avoir plus de recul que certains adultes ? Elle se sentit fière. Fière de son fils et fière de l’éducation qu’elle lui donnait.
Elle n’eut pas le temps de lui faire le câlin qu’elle souhaitait, le petit garçon rangea ses cahiers dans son cartable et se leva d’un bond.
– Bon, je vais aider Mme Darminoun à nourrir ses crocodiles puis après j’irai avec Robin chercher les micros cachés dans la clinique.
Il franchit la porte en sautillant.
Marguerite soupira et posa le cartable dans un coin du bureau. Elle s’assit sur sa chaise au cuir usé. Il fallait qu’elle se concentre. Elle fit un peu de tri, rangea des documents, vérifia que les traitements des patients étaient bien dosés puis passa enfin à ce qui la tracassait vraiment. Un message du Dr Petitpas. Il lui demandait de le rejoindre dans son bureau quand elle en aurait le temps.
Il ne l’avait jamais convoquée. Pourquoi maintenant ? Avait-il quelque chose à lui annoncer ? Une mauvaise nouvelle ? Des coupes budgétaires ? Un licenciement ?
L’inconvénient avec les cliniques privées était qu’on pouvait se faire renvoyer à n’importe quel moment. Comment élever son fils sans son salaire ?
Elle essuya une goutte de transpiration qui commençait à perler sur son front. C’était toujours comme ça quand elle paniquait. Elle devait se calmer. Elle prit une grande inspiration et souffla par la bouche comme on apprenait aux patients en atelier sophrologie. Cela eut l’effet escompté. Le rythme cardiaque de l’infirmière ralentit un peu.
Pourquoi toujours tout voir en noir ? Elle avait une tendance au pessimisme depuis que son mari l’avait quittée pour son assistante. Le cerveau, cette merveilleuse machine, aimait la facilité et, une fois le chemin du pessimisme tracé, il était difficile d’en sortir.
Il fallait essayer de voir les choses sous un autre angle. Peut-être que le docteur voulait la féliciter pour son bon travail. Peut-être même lui donner une augmentation. Ou alors souhait-il l’inviter à dîner ? Hautement improbable.
Marguerite relut le message. Ton professionnel, froid et impersonnel. Tout cela n’augurait rien de bon. Elle se frotta les tempes pour mieux réfléchir. Aller le voir maintenant ou plus tard ? Se laisser un moment de répit ou aller au-devant de la tempête ?
Elle disait toujours à Noé qu’il fallait affronter ses problèmes. Ne pas laisser une situation s’envenimer. C’était ce qu’elle appréciait le plus avec les fous, ils ne trichaient pas, en tout cas pas volontairement, ils étaient eux-mêmes et ne s’en cachaient pas.
Elle se leva précipitamment, faisant rouler sa chaise de bureau. Elle chassa une peluche imaginaire de sa blouse pour se donner une contenance. Elle vérifia son apparence dans le miroir qu’elle gardait toujours dans un de ses tiroirs, replaça une mèche rebelle de son chignon.
Marguerite était prête. Elle faisait du bon travail, personne n’avait quoi que ce soit à lui reprocher, elle n’avait rien à craindre. Normalement. Mais si les choses se passaient toujours normalement, ça se saurait, non ?
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