Plus on est de fous…

Zoe Brisby · Chapitre 29 sur 57

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Plus on est de fous…

Chapitre 29

– 29 –

 

Marguerite fut d’abord choquée par le contraste entre la petite taille du nouveau directeur et l’énorme bureau en bois clair. Elle se fit alors la réflexion que le Dr Petitpas devait être grand. Elle ne l’avait jamais remarqué.

Stupeur également face au désordre général régnant dans l’antre, d’habitude parfaitement rangé, du docteur. Des documents étaient empilés dans tous les coins, des papiers froissés s’entassaient dans la corbeille en métal, une tasse de café marquait d’une auréole le bois du bureau.

– Asseyez-vous, lui ordonna le nouveau directeur avec un geste de la main vers une chaise pleine de dossiers.

Marguerite s’en empara et, après avoir cherché en vain un endroit où les ranger, les posa délicatement sur le sol.

Elle essayait de ne pas se faire une impression trop négative de M. Adam mais cela s’avérait difficile. Elle se forçait à ne pas juger sur les apparences. Elle était bien placée pour savoir qu’elles étaient souvent trompeuses. Lui laisser sa chance.

– Comment s’est passé le cours de zumba ?

En voilà une charmante attention. Elle fut surprise par cette marque d’intérêt. Elle l’avait catalogué trop vite. Ils s’étaient très peu vus depuis son arrivée. Il avait dû être très occupé. Après tout, il n’était pas dans une situation facile.

– Très bien, merci. Les patients font des progrès. Je pense qu’il faudrait…

– Parfait ! la coupa-t-il.

Il tapa dans ses mains.

– Vous serez sans doute soulagée d’apprendre qu’il s’agissait de votre dernier cours de zumba.

– Comment cela ?

– J’ai décidé de faire appel à un professionnel. Cette mascarade a suffisamment duré. Vous pourrez ainsi vous consacrer pleinement à votre travail d’infirmière.

– Mais, j’aimais bien diriger ce cours…

– Ce n’est pas la place d’une infirmière en chef. C’est très mauvais pour l’image de la clinique. Ce n’est pas professionnel.

– Ah, souffla Marguerite, blessée.

– Et puis, cette embauche n’est que le début de la restructuration que je vais mettre en place. La clinique va monter en gamme pour devenir un établissement de luxe.

– Vous parlez d’une clinique, pas d’un hôtel.

Le directeur balaya l’argument d’un revers de main méprisant.

– Les prestations comme la zumba ou la piscine deviendront payantes.

– Mais, les patients paient déjà pour leur séjour.

– Pas assez ! La clinique est en perte sèche. Il faut remplir les caisses. À partir de demain, ceux qui ne payent pas un supplément se verront refuser l’accès aux prestations supérieures.

Le directeur se leva et déambula dans le bureau l’air ravi de celui qui se sait avoir une bonne idée.

– J’ai fait porter un plateau-repas de la cantine.

– Et ?

– Il était excellent.

– C’est une bonne nouvelle ? hasarda Marguerite qui n’y comprenait plus rien.

– Non ! Les repas sont trop bons.

– Trop bons ?

– Oui, nous allons changer de prestataire pour les repas basiques et garder le cuisinier pour les premiums.

– Par « premiums », vous voulez dire « payants » ?

– Tout à fait ! se réjouit le directeur satisfait. Les premiums porteront un bracelet doré pour les différencier du reste du groupe. Ils pourront passer sans attendre à la cantine et bénéficieront d’activités interdites aux autres. Je pense également leur réserver une partie du parc.

Il lui tourna le dos pour observer la végétation par la baie vitrée.

– J’ai prévu une réunion avec plusieurs riches investisseurs qui pourraient s’intéresser au projet.

Marguerite tenta de contenir la colère qui montait en elle. Elle devait se calmer. Elle faisait face à un homme important. Un homme qui avait la confiance du comité d’administration. Il n’était pas médecin, il avait sans doute besoin qu’on lui rappelle que le bien-être des patients était ce qui comptait le plus.

– Monsieur Adam…

– Je vous en prie, appelez-moi « Directeur ».

Marguerite fit la moue.

– Monsieur le directeur, nous sommes dans une clinique psychiatrique. Nous soignons des malades. Ce qui nous importe est le traitement des personnes qui nous sont confiées. Nous ne pouvons pas appliquer des réformes qui diviseront les pensionnaires.

Il se tourna vers elle. Elle n’aimait pas le regard qu’il lui lançait, faussement attentif.

– Vous voulez mon avis, Marguerite ?

– Euh… Oui.

– Vous chouchoutez beaucoup trop vos patients ! Ce ne sont pas des membres de votre famille !

Elle se leva sans même s’en rendre compte.

– Je suis infirmière et je dédie ma vie à la santé de mes patients.

– Eh bien, moi, non. Je ne suis pas médecin, infirmier ou nounou. Je ne suis pas là pour baby-sitter des attardés. J’ai été envoyé par le conseil pour redresser la barre d’un établissement géré avec beaucoup trop de mollesse.

– Le Dr Petitpas est un excellent médecin, il obtient de très bons résultats !

– Pas assez au goût des administrateurs. Je vais me pencher sur ces fameux résultats. Je suis certain de pouvoir les améliorer. Avec un peu de rigueur, je crois pouvoir augmenter d’au moins 15 % les entrées.

– Mais les patients…

– Ils sont complètement fous, ils ne se rendront compte de rien.

– Vous ne pouvez pas faire ça ! C’est immoral.

Il plissa les yeux.

– Seriez-vous hostile, Marguerite ? Je n’aime pas les personnes hostiles. Dois-je vous rappeler que vous n’êtes pas la seule infirmière dans le coin ?

Le directeur la quitta du regard pour reporter son attention sur la fenêtre, les bras croisés dans le dos. Il continua :

– J’ai une vision pour cette clinique. Je ne laisserai personne se mettre en travers de mon chemin.

Il se retourna.

– N’oubliez pas que vous avez la charge de toute une équipe d’infirmiers, je n’aimerais pas avoir à me séparer de plusieurs d’entre eux. J’ai déjà repéré un certain Malik, beaucoup trop laxiste avec les clients.

– Les patients.

– Pardon ?

– Nous prenons soin de patients, pas de clients.

– Ménagez votre ton, Marguerite. Faites attention. Je n’aime pas les éléments perturbateurs.

Marguerite serra les poings et prit une grande inspiration. Elle avait envie de gifler ce bureaucrate qui n’arrivait pas à la cheville du Dr Petitpas. Mais elle ne pouvait pas se permettre de perdre son emploi. Les menaces proférées étaient claires.

Bien sûr, elle pourrait retrouver un nouveau poste d’infirmière dans une autre clinique, mais, dans l’intervalle, qui paierait le loyer ? Qui remplirait le frigo ? Qui achèterait le nouvel équipement complet de foot, le précédent étant devenu trop petit pour Noé ?

Certainement pas son ex-mari ! Il avait le culot de dire qu’elle l’appelait uniquement pour lui quémander de l’argent. Évidemment ! Elle n’allait quand même pas lui téléphoner pour lui demander des nouvelles de sa secrétaire !

Et puis, il y avait les patients. Elle était leur dernier rempart face à la cupide indifférence du nouveau directeur. Elle ne pouvait pas abandonner le navire en pleine tourmente. Seuls les lâches agissaient ainsi et elle était loin d’être lâche.

Mieux valait faire profil bas pour l’instant. Elle allait quitter le bureau quand un rayon de soleil fit briller quelque chose dans la corbeille. Elle reconnut la broche en forme de chouette qu’elle avait trouvée dans un tiroir du docteur lorsqu’elle cherchait le déroulé de la séance de groupe qu’il avait laissé à son intention. De quel droit ce malotru se permettait-il de jeter les affaires d’un autre ? Il n’était qu’un invité dans ce bureau dont le véritable propriétaire avait en ce moment même fort à faire pour sauver la clinique.

Elle ne savait pas ce que la broche représentait pour le Dr Petitpas. Peut-être qu’il s’agissait simplement d’un objet trouvé, mais elle en faisait une question de principe. Cette broche devenait le symbole de sa lutte. L’emblème de la cinquième colonne qu’elle était en train de construire mentalement.

Elle se pencha vers la corbeille.

– Vous permettez ? Ceci appartient au docteur.

Elle n’attendit pas la réponse, s’empara du bijou de pacotille qu’elle enfouit dans la poche de sa blouse et quitta les lieux.

M. Adam ne voulait pas qu’elle se montre hostile ? Elle allait lui faire voir ce qu’était un véritable élément perturbateur.

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