Plus on est de fous…
Chapitre 50
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Le Rocky en jupe plissée et collier de perles semblait attendre une réponse. Elle arborait l’air serein de celle qui connaît la solution mais attend que son interlocuteur finisse par comprendre de lui-même. Marguerite avait parfois la même expression.
Luc réfléchit. La vieille dame voyait juste. La véritable raison qui l’avait éloigné de sa tante n’était pas le travail, comme il avait longtemps voulu le croire, mais le sentiment de ne pas avoir les épaules pour payer la dette imaginaire qu’il avait envers cette femme merveilleuse. Il avait travaillé de plus en plus au point de n’être jamais présent. Présent pour personne. Présent pour lui-même.
Maxine, patiente, observait le visage de son voisin. Elle y lisait une intense réflexion.
– C’est bien. Vous commencez à comprendre, lui dit-elle sans même qu’il ait à lui expliquer quoi que ce soit.
Luc sourit. Cette vieille dame n’était pas comme les autres. Elle était du genre à vous donner un coup de pied dans le derrière en vous disant que tout allait bien se passer. Et il avait sacrément besoin de ce coup de pied.
– Il y aura d’autres personnes de votre famille aux funérailles ? demanda-t-elle.
Il fit la moue.
– Ma sœur, mais nous ne nous parlons plus.
– C’est dommage.
Il évacua le sujet d’un geste de la main. Il n’avait pas envie de la mêler à ce moment suspendu entre deux catastrophes.
– Et Pauline.
– Qui est-ce ?
– Ma future femme.
– Elle est au courant ?
Il rit mais, en voyant l’air sérieux de Maxine, ravala son sourire. Évidemment ! Pauline savait qu’elle était tout pour lui. Il s’était montré distant ces derniers temps, parfois mutique et renfrogné, mais elle devait forcément savoir qu’il l’aimait.
– Les femmes sentent ce genre de choses, non ? demanda-t-il, inquiet.
– Il a bon dos, le fameux sixième sens féminin ! Nous savons beaucoup de choses, certes, mais cela ne signifie pas pour autant que nous n’ayons pas besoin de les entendre.
Luc se leva.
– Vous avez raison ! Je vais lui dire que je l’ai toujours aimée.
Maxine tira sur son bras pour l’obliger à se rasseoir. Apparemment, elle n’avait pas fini de lui prodiguer ses conseils.
– Minute tatillon ! Vous n’allez pas lui foncer dessus en lui criant que vous l’aimez.
Luc grimaça, c’était exactement ce qu’il avait prévu de faire. La vieille dame continua ses explications :
– Les femmes ont besoin de douceur. Vous prendrez le temps de bien lui expliquer. Et, vous ferez cela dans un autre endroit, on ne peut pas dire qu’un cimetière soit un lieu très romantique. Et puis, tout ira mieux car faute avouée, à moitié parfumée !
Luc était désappointé. D’abord, parce qu’il avait de sérieux doutes sur la santé mentale de sa conseillère en raison de sa propension à déformer les expressions. Ensuite, parce qu’il ne savait plus quoi faire.
– Si j’ai bien compris, vous dites qu’il faut que j’assiste à l’enterrement en silence. Que je ne m’explique ni avec ma sœur, ni avec Pauline ?
Elle hocha la tête.
– Il comprend vite pour un méditatif. Vous n’allez quand même pas faire un esclandre devant la tombe de votre pauvre tante ? Vous pensez qu’elle aurait aimé vous voir vous déchirer avec votre sœur ou pleurnicher auprès de Pauline ?
Et un uppercut dans la mâchoire ! La vieille dame n’y allait pas de main morte mais elle marquait un point. Il devait respecter sa tante jusqu’au bout. Il attendrait patiemment que les obsèques se terminent pour aller réclamer des explications à sa sœur et parler avec Pauline. Il lui devait bien cela, elle méritait de partir en paix.
– Et ensuite ? demanda Maxine avec toujours un train d’avance.
– « Ensuite » quoi ?
– Que ferez-vous ensuite ? Vous avez des amis pour vous soutenir ? Il ne faut pas être seul dans les moments difficiles.
Luc haussa les épaules.
– Des amis m’attendent dans une voiture sur le parking.
La nonagénaire parut satisfaite.
– C’est bien. Il faut s’entourer d’amis. J’en ai moi-même un certain nombre. Des gens de notre âge et des plus vieux…
Elle lui fit un clin d’œil qui la rajeunit, en effet, de cinquante ans.
– Je ne les connais pas depuis très longtemps en réalité, expliqua Luc.
– Les vrais amis n’ont pas besoin d’être là depuis longtemps, mais simplement présents au bon moment.
Luc sourit. Il ne pensait pas cela possible dans un cimetière. Ce devait être la magie de Maxine, faire sourire même dans les situations les plus difficiles.
Cette fois, ce fut elle qui se leva. Il l’imita.
– Vous êtes prêt.
Il se rassit. Même dans cette position, il était presque plus grand qu’elle.
– Vous êtes sûre ? Je ne suis pas certain que ce soit le bon moment.
Elle lui caressa la joue avec une douceur maternelle, ou plutôt grand-maternelle dans ce cas.
– Il n’y a jamais de bon moment, il n’y a que des bonnes personnes.
– Vous voulez bien m’accompagner ?
Elle tira fermement sur son bras pour l’obliger à se lever.
– Allez, mon garçon, courage ! Il n’est jamais trop tard pour rien faire.
– Et si je fais tout rater ?
– On ne fait pas d’omelette sans casser des bœufs !
– Et si je n’aime pas ce que je vois ?
– Personne n’aime ce qu’il voit dans un cimetière. À part les psychopathes.
– Et si j’étais un psychopathe ?
– Ne dites pas de bêtises !
Sur ce, elle lui administra une tape, d’une étonnante vigueur pour une dame de cet âge, dans le dos.
Oui, c’était bien cela. Maxine était celle qui donnait une tape dans le dos en disant d’aller se faire cuire un bœuf.
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