Plus on est de fous…
Chapitre 3
– 3 –
– Je ne suis pas fou !
La première phrase de chaque nouvel arrivant était toujours la même. Comme s’il n’y avait que des fous dans un hôpital psychiatrique !
Le nouveau pensionnaire ne semblait pas commode. S’il continuait comme ça, le personnel allait devoir le sédater. Et personne n’aimait passer de l’état de lion enragé à celui de limace baveuse.
– Calmez-vous, avaient tenté le Dr Petitpas et l’infirmière Marguerite.
Mais rien n’y faisait. Le patient hurlait, vociférait, insultait, traitait les soignants de fous et d’incompétents. Fous, peut-être, mais incompétents, certainement pas. C’était souvent à ce moment-là que le médecin perdait un peu de son flegme. Et, même s’il refusait de l’admettre, il détestait être traité de fou, un sacré paradoxe pour un médecin psychiatre.
Les pensionnaires étaient habitués à ce genre d’entrées fracassantes. Bien que, ces derniers temps, les arrivées se soient faites rares. La venue d’une nouvelle personne était toujours un événement, certains l’attendaient, d’autres la redoutaient. Une chose était sûre, l’équilibre du groupe allait être bousculé.
Mais bon, un événement était un événement et tous s’étaient installés dans les canapés du hall pour assister au spectacle.
– Il n’a pas l’air facile, celui-là, commenta Ernest.
– Savoir, difficile est. Toujours en mouvement, l’avenir est.
– Merci, Yoda, ça nous aide beaucoup.
Le dénommé Yoda hocha humblement la tête. Arrivé à la clinique depuis deux ans, il avait réussi à se faire une place de choix. Il s’était imposé comme l’homme sage du groupe. Ne s’exprimant qu’à travers les mots du célèbre maître Jedi, il n’en restait pas moins une personne de confiance, pleine de bons conseils. Peu importait qu’il prenne les infirmiers pour des Troopers, les autres patients pour des Wookiees et le réfectoire pour la salle de commande du vaisseau mère.
– Malgré son aspect négligé, je me demande si ce gentilhomme ne serait pas bien né.
La femme qui venait de s’exprimer n’était autre que Jeanne-Élisabeth Dalenguin de Valicourt Saint-Pierre. Blazer à carreaux, serre-tête en permanence vissé sur sa chevelure blonde coupée au carré, jupe aux genoux et mocassins cirés. « Je vous en prie, appelez-moi Jeanne E. de Valicourt tout simplement », ajoutait-elle dans ses moments de bonté envers la masse populaire qui l’entourait.
– Par « bien né », vous voulez dire « aristo » ? demanda Jarod.
– Je me dis qu’avoir une autre personne raffinée ferait du bien à ce groupe.
– Allez tous vous faire enc… ! hurla le gentilhomme.
– Au temps pour moi, consentit Jeanne-Élisabeth.
– Calmez-vous ! commanda le docteur.
Le ton était monté, même s’il était souvent illusoire de crier à quelqu’un de se calmer, surtout à un forcené. Il ne semblait d’ailleurs pas sensible à ces recommandations. Il criait à l’injustice, au complot, au coup monté.
– « Coup monté » ? J’ai entendu « coup monté » ? J’aime déjà le nouveau, intervint Robin. Nous avons beaucoup de choses en commun.
– La folie ? hasarda Jeanne-Élisabeth.
Robin lui lança un regard de défi.
– Je ne suis pas fou, je suis enfermé ici parce que je sais trop de choses. C’est le gouvernement qui m’a mis là…
– Oui, on sait, les extraterrestres et tout ça, le coupa Ernest qui n’avait pas envie d’entendre à nouveau toutes les thèses complotistes de Robin.
Vexé, le conspirationniste incompris se leva pour regagner sa chambre tout en vérifiant qu’il n’était pas suivi.
– Pas gentils, vous avez été, désapprouva Yoda.
Les autres continuèrent à observer le spectacle. Le nouvel arrivant avait manifestement changé de technique. Il avait retrouvé son calme et tentait d’expliquer son point de vue au médecin.
– C’est une erreur. Je n’ai rien à faire ici. Je ne suis pas fou.
Il fit un signe vague pour montrer les autres résidents qui lui répondirent par un salut de la main, sauf Jeanne-Élisabeth qui ne s’abaissait pas à ce genre de démonstrations.
– Ma sœur m’a fait enfermer, mais je ne suis pas fou ! C’est elle, la folle.
Stratégie classique de transfert. Ils la tentaient tous.
– Elle l’a fait exprès pour me nuire. Comme ça, elle sera certaine de…
Le nouveau sombra immédiatement dans un sommeil profond. Son corps, devenu tout mou, fut soutenu par des infirmiers qui le glissèrent dans un fauteuil roulant.
– Ils en ont mis du temps ! commenta Ernest.
– Il a l’air sacrément perché, renchérit Jarod.
– Diantre, oui ! convint Jeanne-Élisabeth en vérifiant que son serre-tête n’avait pas bougé.
– Trop tôt pour le dire, il est.
Le nouveau allait être transféré dans sa chambre. Il en avait pour trois ou quatre bonnes heures avant de se réveiller. Le Dr Petitpas passa devant le groupe en poussant le fauteuil.
– Un petit pas pour l’homme… lui lança Jarod.
Le médecin se contenta de hocher la tête. S’il avait reçu une pièce chaque fois que Jarod lui faisait cette blague, il serait milliardaire.
La troupe, déçue que le spectacle soit déjà terminé, se rejouait le match.
– Belle esquive de Malik !
– Le nouveau a l’air d’avoir une sacrée gauche.
– Marguerite est toujours aussi rapide à sortir sa seringue.
– Le Dr Petitpas est, une fois de plus, resté très calme.
– L’as-tu déjà vu perdre son calme ?
– Non, jamais.
Le docteur avait pris la direction de la clinique depuis presque un an. Toujours aimable et courtois, il n’en restait pas moins une énigme pour les patients. Il ne se livrait jamais et personne ne semblait connaître quoi que ce soit sur sa vie privée. D’où venait-il ? Pourquoi était-il ici ? Était-il marié ? Avait-il des enfants ? Impossible d’obtenir la moindre réponse. La sphère privée de cet homme était une forteresse impénétrable.
– Où est Calixte ? demanda Jeanne-Élisabeth.
Elle n’avait jamais eu d’enfant et regrettait de ne pas avoir pu transmettre ses bonnes manières, son éducation, son sang quasi bleu à une descendance, mais la vie en avait décidé autrement. Elle avait donc reporté cet amour maternel inutilisé sur le jeune Calixte.
Gymnophobe, mysophobe, nosophobe, nécrophobe, hématophobe, caïnophobe, haptophobe… Calixte avait peur de la nudité, des microbes, de la maladie, de la mort, du sang, de la nouveauté et d’être touché. Entre autres. Il vivait à la clinique depuis qu’il était enfant.
Cet environnement protégé lui avait permis de grandir sereinement tout en poursuivant une scolarité à distance aidé par les infirmières. Jeanne-Élisabeth avait tout de suite été prise d’affection pour ce petit être fragile et se comportait comme sa seconde mère. Il était d’ailleurs le seul autorisé à la tutoyer.
– Je crois qu’il est parti prendre sa quatrième douche, l’informa Ernest.
– C’est dommage, il a tout raté, regretta Jarod.
– Il aura l’occasion de rencontrer le nouveau demain.
Jarod, qui se considérait comme le chef de bande, pensa qu’il était temps de remonter ses troupes.
– Allez, on a du pain sur la planche.
Il se leva, bientôt suivi par les autres. L’atelier pâtisserie allait commencer et ces pains au chocolat n’allaient pas se faire tout seuls.
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