Plus on est de fous…
Chapitre 1
– 1 –
Une bien belle matinée pour mourir. Les rayons du soleil se reflétaient dans les eaux claires du lac. Ernest rama encore un peu pour s’éloigner de la berge. L’exercice, c’est bon pour le moral, plaisanta-t-il pour lui-même.
Ses articulations le faisaient un peu souffrir mais il avait encore belle allure pour un homme de son âge. Les regards de certaines des dames qui l’entouraient ne lui échappaient pas.
Il était toujours capable de faire battre des cœurs. Mais plus le sien. Il s’était arrêté en 1995.
Il était temps maintenant. Il rentra les rames à l’intérieur de la petite barque en bois. Tout doucement, sans faire de vagues. À peine si les gouttes osèrent tremper le fond de l’embarcation.
Oui, une bien belle matinée pour mourir. Ernest regarda une dernière fois autour de lui. Il n’aurait jamais cru que ce paysage pourrait lui manquer. Et pourtant… Ces vertes prairies, la forêt qui les entourait, la silhouette de la vaste demeure en pierre de taille un peu plus loin.
Quelques oiseaux le saluèrent d’un chant mélodieux. Un dernier au revoir. Dommage que l’on ne se rende compte de ce qui est beau dans la vie qu’au moment de mourir.
Ernest ferma les yeux pour s’imprégner de l’atmosphère. Il inspira et laissa l’air humide de cette fin de matinée remplir ses poumons. Il lui semblait percevoir toutes ses sensations avec plus d’acuité. Le vent dans ses cheveux, le vrombissement d’un moustique à son oreille, le clapotis léger de l’eau, la rugosité du bois de la barque sous sa main, la chaleur du soleil sur son visage. La nature, il n’y avait rien de tel pour se ressourcer.
Ernest prit la brique qu’il avait transportée jusque-là. Elle était sacrément lourde ! Il s’écorcha le doigt sur un angle saillant. Aïe ! Une goutte de sang apparut. Il s’empressa de mettre son doigt à la bouche. Le goût métallique du sang disparut rapidement et il se sentit soulagé en constatant que la goutte avait disparu. Ce n’était pas le moment de se blesser.
Il saisit la corde qu’il avait pris soin d’apporter. Dommage qu’il n’ait pas pensé à se munir d’un pansement. Il enroula la corde autour de la brique, un peu à la manière d’un paquet-cadeau, s’amusa-t-il.
Il tira fort pour s’assurer de la solidité de son nœud. Impeccable. Du bon travail ! Il caressa le lien, sentant sous ses doigts son relief tressé. Il avait bien fait de choisir cette marque. L’autre idiot du magasin qui voulait lui en vendre une plus chère ! Il n’était pas radin, il était économe. Cette corde-là était parfaite. Parfaite pour l’usage qu’il comptait en faire.
Ernest plaça le reste du cordage autour de son cou. Pas trop serré. Il n’avait jamais aimé se sentir oppressé. Les cravates, très peu pour lui ! Il préférait l’allure décontractée d’un pull en cachemire à celle guindée d’un costume. Il avait toujours été comme ça, un rebelle. Il aimait se décrire comme un rebelle bien élevé.
Le soleil commençait à chauffer. Il ne devait pas trop tarder. Une dernière vérification. Les nœuds étaient solides. Il se pencha et trempa un doigt dans l’eau du lac. Froide ! Ernest soupira, tant pis, il ne pouvait décemment pas se noyer dans une baignoire à trente-cinq degrés. C’était moins théâtral et beaucoup plus désagréable pour ceux qui passaient derrière.
Il imagina son corps, plombé par la brique, couler dans ces eaux gelées. Au moins serait-il parfaitement préservé. Ernest fronça les sourcils. Zut ! Il avait oublié les poissons. Son corps risquait d’être dans un beaucoup moins bel état qu’il ne l’avait pensé.
Il prit quelques instants pour approfondir la question. La noyade était-elle vraiment le meilleur moyen de se suicider ? Il avait pourtant bien réfléchi. Il fixa les eaux transparentes du lac. Le dos argenté d’un poisson se refléta au soleil.
Ah oui, on était vendredi. Jour du poisson. Il lui sembla même sentir les odeurs alléchantes de panure sortir des cuisines du réfectoire.
Les cloches du village sonnèrent. Midi.
L’heure du déjeuner ! Ernest détestait être en retard pour le déjeuner. Il retira la corde de son cou, défit le nœud qui ceinturait la brique et attrapa les rames qu’il plongea dans l’eau. Quelques efforts et déjà il accostait. Il accrocha la barque au ponton et en sortit à toute vitesse. S’il ne se dépêchait pas, il était sûr qu’il ne resterait plus rien. Les autres pensionnaires pouvaient se transformer en véritables goinfres capables d’ingurgiter des quantités astronomiques de nourriture. Comme si l’enfermement décuplait l’appétit.
Il remonta le petit sentier qui menait à la grande demeure. Il s’essuya les pieds sur le paillasson en voyant Marguerite, l’infirmière en chef, postée devant le bureau d’accueil. Elle l’interpella en souriant :
– Alors Ernest, encore une tentative de suicide manquée ?
Il haussa les épaules.
– La prochaine fois sera la bonne !
Elle entortilla son majeur à son index.
– On croise les doigts.
Une journée comme une autre à la clinique Beausoleil.
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