Plus on est de fous…

Zoe Brisby · Chapitre 23 sur 57

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Plus on est de fous…

Chapitre 23

– 23 –

 

Luc avait mal dormi, en proie à de terribles cauchemars. Il avait rêvé que sa tante était morte. La pauvre femme ! Et qu’il n’avait même pas pu assister aux funérailles. Quelle peste, cette sœur qui l’avait enfermé ici ! Il l’imaginait à la tête de la société de leur tante. Un comble quand on songeait qu’elle n’aimait même pas la sauce tomate ! Elle détestait cuisiner. Comment diriger un empire culinaire quand on ne fait pas la différence entre thym et origan ?

Il espérait que Pauline faisait son maximum pour le sortir d’ici. En plus, les visites n’étaient pas autorisées à la clinique dans le mois suivant l’internement. Il devait terriblement lui manquer !

Les yeux cernés, il sortit de son lit. Heureusement, il faisait semblant d’avaler les médicaments qu’on voulait le forcer à ingurgiter. Il cachait les comprimés dans sa bouche et les infirmiers n’y voyaient que du feu. Il savait comment ça se passait dans ce genre d’endroit, on assommait les patients à grands coups d’anxiolytiques. On finissait bavant sur un rocking-chair à jouer au bingo. Merci bien ! Par chance, la clinique ne pratiquait pas l’électroconvulsivothérapie, nom pompeusement obscur donné aux électrochocs. Il ne voulait pas se retrouver le cerveau rôti comme un poulet un dimanche midi.

Il prit une douche rapide, profitant du confort de sa chambre, puis s’habilla et se dirigea vers le réfectoire. Il était tôt, il ne devrait pas y avoir trop de monde au petit déjeuner. Il saisit un plateau qu’il fit coulisser sur la glissière métallique du self. La cuisine était vraiment le point fort de cette clinique. Un buffet digne d’un hôtel cinq étoiles ! Peut-être que lorsqu’il serait enfin de retour chez lui il reviendrait en visite. Juste pour le réfectoire. Et pour saluer ses anciens codétenus.

Après s’être servi un café et rempli un verre de jus d’orange, il s’arrêta devant les douceurs sucrées. Muesli ou fromage blanc ? Allez, muesli. Il tendit la main pour attraper le bol.

– Pas le muesli !

Oh non ! Encore cette voix caverneuse qui venait d’on ne sait où. Il devenait complètement fou. Ils devaient forcément mettre quelque chose dans la nourriture, un psychotrope sûrement. Peut-être même dans l’eau. Robin, avec ses théories fumeuses, avait raison !

Il fallait qu’il se reprenne. Pauline n’accepterait pas de ramener un fou à la maison.

– Pas le muesli !

– Laissez-moi tranquille, chuchota le fou en devenir.

– Alors, ne prenez pas le muesli.

– Et si j’ai envie du muesli ?

– Pas le muesli !

– Bon, d’accord.

Luc prit le bol de fromage blanc.

– Bon choix ! le complimenta la voix.

Il secoua la tête et partit se servir en viennoiseries. Au moins là-bas, il n’y avait pas de voix bizarres l’obligeant à choisir un croissant plutôt qu’un pain aux raisins.

Une fois son plateau rempli, Luc balaya la salle du regard pour voir si l’un de ses nouveaux amis était présent. « Nouveaux amis ». Il était ami avec des fous ! Si on lui avait dit ça un jour ! Lui, le parfait businessman, sec, froid, professionnel, exigeant aussi bien envers lui-même qu’envers les autres, la terreur des secrétaires.

Ernest lui adressa un signe de la main. Luc lui sourit et le rejoignit pour partager son petit déjeuner.

– Belle journée, n’est-ce pas ?

Luc regarda par la baie vitrée. Le soleil éclatant faisait étinceler la rosée du matin.

– Mouais.

– Bien dormi ?

– Pas du tout ! J’ai fait des cauchemars toute la nuit.

– Ça arrive. Moi-même, j’en fais beaucoup.

– Ah bon ?

Luc était soulagé de ne pas être le seul mais, en même temps, devait-il être rassuré d’avoir des troubles semblables à ceux d’un malade mental ?

– Je termine mon petit déjeuner et je vais me suicider dans la forêt.

Voilà qui répondait à l’interrogation de Luc.

Ernest but une gorgée de thé en levant un petit doigt très distingué. Il s’essuya délicatement la bouche avec sa serviette.

– Souhaites-tu m’accompagner ?

– Quel type de suicide aujourd’hui ?

– C’est l’ouverture de la chasse. Je compte marcher dans la forêt en espérant me faire tirer dessus par un chasseur. Veux-tu te joindre à moi ?

Luc observa son voisin. Si l’on exceptait ses velléités suicidaires à répétition, c’était un homme tout à fait normal. Charmant, même. Cultivé, poli, respectueux. Dans un autre contexte, ils ne se seraient jamais rencontrés. Il ne fréquentait que des hommes d’affaires comme lui. Ses « amis » étaient d’anciens camarades d’école de commerce qui pensaient plus à réseauter qu’à prendre des nouvelles.

Depuis quand n’avait-il pas eu une vraie conversation avec une personne réellement intéressée par lui et non par sa position au sein de son entreprise ou par son futur héritage ?

Ils parlaient chiffres, résultats, projections, coûts marketing… Jamais émotions, sens de la vie, littérature ou cinéma. N’était-ce pas ce que faisaient les amis ?

– Tu te sens bien, Luc ? Tu as l’air bizarre. Veux-tu que j’appelle une infirmière ?

Ernest avait sincèrement l’air de se soucier de lui. Il ne faisait pas que lui demander par habitude comment il allait. Il voulait vraiment savoir. Aucun de ses amis au travail ne faisait cela.

Luc lui sourit.

– Je serais ravi de venir me suicider avec toi.

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