Plus on est de fous…
Chapitre 38
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Il était assis sur un banc dans le parc de la clinique. À l’ombre du grand chêne, tel Saint Louis rendant la justice, le Dr Petitpas se demandait comment agir. Il n’était pas très à l’aise avec cette séance en plein air mais son bureau était dans un tel désordre qu’il aurait été bien incapable d’y recevoir qui que ce soit.
Il savait cette conversation très importante. Il ne voulait pas faire d’erreur, l’équilibre psychologique du patient en dépendait.
Le médecin passa une main dans ses cheveux et lissa le col de sa blouse. Après tout, le décor restait secondaire, l’important était la manière dont il allait conduire l’entretien.
Luc était à un moment charnière, il fallait qu’il le prenne avec douceur mais fermeté pour lui annoncer ce qu’il avait à annoncer. Ce n’était jamais facile. Certains patients devenaient violents, d’autres perdaient complètement pied avec la réalité et une petite proportion refaisait surface. Il espérait que Luc ferait partie de cette dernière catégorie.
Le docteur toucha par habitude la poche de sa blouse et fut soulagé d’y trouver la broche en forme de chouette que lui avait rendue Marguerite. Il caressa ses contours arrondis. Heureusement que l’infirmière l’avait retrouvée. Sans elle, la broche était perdue. Quel idiot il avait été de la laisser ainsi à son bureau. En même temps, il ne pouvait pas imaginer que le directeur par intérim s’y sente suffisamment à l’aise pour fouiller et jeter ses affaires.
Ils avaient eu une discussion la veille au soir après la fête d’anniversaire de Yoda. Il avait eu la surprise de trouver M. Adam les cheveux mouillés comme s’il sortait de la douche alors qu’il n’était que dix-sept heures trente. Son bureau était dans un état pitoyable, sens dessus dessous.
Le Dr Petitpas avait voulu en savoir plus sur les projets du nouveau directeur et sur son audit de la clinique. L’autre s’était montré arrogant et stupide à la fois. Insensible au bien-être des patients. Obnubilé par le profit. Imbuvable. Le ton était monté.
– Je tolère votre présence dans ma clinique à condition qu’elle soit provisoire, avait eu le culot d’annoncer Landry Adam.
– Ce n’est pas votre clinique. Je vous rappelle que vous ne faites qu’en assurer l’intérim.
Le nouveau directeur avait eu un sourire mauvais.
– Pour l’instant. Mais je sens que les choses vont vite évoluer.
Le médecin se serait bien jeté sur lui, uniquement pour lui enlever ce sourire narquois. Une droite dans la mâchoire aurait bien suffi. L’autre avait dû le sentir car il avait ajouté :
– Je vous déconseille d’agir de manière inconsidérée. Je me suis renseigné sur vous. Vous auriez pu diriger n’importe quelle clinique prestigieuse et vous avez choisi de venir vous enterrer ici. Vous vous cachez, docteur. De quoi ? De qui ? Ne me donnez pas trop envie de fouiller dans votre passé, je pourrais y trouver de vilaines choses…
Le docteur avait été estomaqué par l’attaque. Il aurait bien voulu lancer quelque chose à la tête de cet être abject mais, curieusement, il n’avait rien trouvé sur le bureau qui aurait pu servir de projectile.
Sous le chêne, il ferma les yeux pour se concentrer sur l’instant présent. Il devait oublier ses problèmes pour le moment et concentrer toute son attention sur Luc. Il inspira profondément pour se remettre les idées en place. Les paupières toujours closes, il sentit la brise légère venir lui caresser les joues, il entendit le bruissement des feuilles du chêne, savoura la chaleur du soleil sur sa peau.
– Nous avions bien rendez-vous à dix heures ?
La voix de Luc le sortit de sa méditation. Il toussota pour se donner une contenance.
– Tout à fait. Je vous en prie, Luc, asseyez-vous.
Il désigna une place libre sur le banc en face du sien. Il avait eu l’idée de placer les bancs les uns en face des autres, assez proches pour inviter à la discussion tout en permettant à chacun de garder un espace privé. Il s’en félicitait maintenant qu’il n’avait plus de bureau où exercer.
Luc s’assit et patienta. Il voulait laisser l’initiative au médecin. Il ne savait pas à quoi s’attendre. Allait-il lui dire qu’il pouvait enfin s’en aller ? Pauline était-elle là ? La police avait-elle été prévenue de son internement forcé ? Bizarrement, le médecin n’avait pas l’air très à l’aise. Allait-il lui annoncer une mauvaise nouvelle, finalement ?
– Merci d’être venu, Luc.
Comme s’il avait eu le choix…
– Je souhaiterais d’abord vous féliciter pour votre rapide intégration. Vous avez su créer des liens, accepter les règles, vous faire des amis.
Normal, il était sain d’esprit.
– L’important dans une clinique comme la nôtre, c’est…
Il ne l’écoutait déjà plus.
– Le traitement doit passer par…
Encore un discours de médecin.
– L’acceptation de sa maladie est une étape…
Luc n’en pouvait plus. On aurait dit que le docteur voulait lui vendre la clinique. Il était médecin ou agent immobilier ? Luc s’en fichait bien des salles aux équipements dernier cri ou des nouveaux traitements. Il n’était pas fou.
– Vous avez des nouvelles de Pauline ? Elle viendra bientôt me voir ? coupa-t-il.
Le Dr Petitpas eut l’air ennuyé. Il tâta sa poche sans pour autant rien en sortir.
– Il est trop tôt. Vous êtes encore dans votre premier mois d’internement.
– Vous ne comprenez pas ! Il faut que je la voie.
– Je vous assure que si. Vous vous retrouvez seul dans un environnement étranger, vous êtes effrayé et aimeriez retrouver une tête familière. C’est tout à fait normal.
– Elle est tout pour moi !
Le médecin secoua la tête.
– Vous ne pouvez pas dire une telle chose.
Luc fronça les sourcils mais ne dit rien. Le psychiatre continua son explication :
– Personne ne doit être tout pour vous. Vous pouvez aimer une personne mais elle ne doit pas représenter votre univers. Vous devez être le centre de votre monde et ne pas déléguer ce pouvoir à quelqu’un d’autre. C’est dangereux pour vous et c’est également donner une responsabilité trop grande à l’autre. Dans ce cas, c’est de la dépendance, pas de l’amour.
Luc croisa les bras. Il n’était pas là pour une thérapie de couple. Ce qu’il voulait, c’était seulement s’en aller d’ici. Le Dr Petitpas le regardait avec attention, Luc se sentit déstabilisé. Il voyait bien que le médecin avait plus à lui révéler que ses conseils matrimoniaux.
– Dites-moi ce qui se passe vraiment.
Le praticien fronça les sourcils.
– Luc, je dois vous annoncer une mauvaise nouvelle.
– …
– Votre tante est morte.
Le temps sembla suspendu. Même une abeille qui passait par là arrêta son mouvement, stoppée en plein vol par la violence des paroles qui venaient d’être prononcées.
Les mots se révélaient parfois bien plus dangereux que les armes. Si on était blessé à la cuisse par une balle ou un couteau, on allait à l’hôpital, mais si on était attaqué par des mots, touché en plein cœur par une mauvaise nouvelle, où fallait-il aller ?
Ce que redoutait Luc depuis ce stupide internement était arrivé. Sa tante n’avait pas pu attendre qu’il sorte de là, elle était morte sans qu’il lui tienne la main.
Avec la perte de sa tante, c’était toute une partie de sa vie qui s’éteignait. On n’enterrerait pas uniquement une personne, on mettrait en terre des souvenirs, de l’amour, des rires, des genoux soignés à la Betadine, des rendez-vous chez le dentiste, des mauvaises blagues qui ne faisaient rire qu’eux, des plateaux-télé, des bisous avant de s’endormir… C’était le temps des bras qui le serraient quand il en avait besoin, de l’odeur de rose sur sa peau, du battement de son cœur contre le sien.
Il était rapidement devenu plus grand qu’elle mais elle l’avait toujours dépassé. Privilège des grandes dames, des tantes qui élèvent leur neveu comme s’il s’agissait de leur fils.
Luc avait la gorge nouée. Pour une fois il comprenait le sens réel de cette expression. Il avait littéralement un nœud dans la gorge. Quelqu’un était-il en train de l’étrangler ? Oui, le poids du passé lui enserrait le cou, les erreurs commises l’empêchaient de respirer.
Il croyait défaillir quand il fut sauvé par une bouffée de rage. Cette colère qui venait du plus profond de ses tripes libéra sa gorge et lui permit enfin de respirer. La haine était un pansement efficace contre la peine.
Il était coincé ici à cause de la cupidité de sa sœur. Il avait manqué les derniers instants de sa tante à cause de sa sœur. Il était privé de Pauline à cause de sa sœur.
Qu’avait pensé sa tante au tout dernier moment ? Avait-elle cru qu’il l’avait oubliée ? Luc sentit une larme prête à sauter du plongeoir de sa paupière. Ne pas la laisser passer. Remplacer la douleur par la colère.
Que devait-il faire maintenant ? Hurler ? Prier ? S’effondrer ? Arracher la blouse du médecin qui le regardait avec une empathie qui lui donnait envie de vomir ?
– Quand aura lieu son enterrement ?
– Dans trois jours.
– Je veux y assister.
– Ce n’est malheureusement pas possible.
– Quoi ? ! hurla Luc au bord de l’implosion.
– Vous devez rester ici jusqu’à la fin de votre traitement.
Luc se leva. La pression était trop forte pour rester assis. Seuls les inactifs, les mous, les faibles restaient assis en de telles circonstances. Il se rendit compte qu’il avait toujours pris ses plus grandes décisions debout.
– Mais je ne suis pas fou !
– Non, vous ne l’êtes pas.
Il vint s’asseoir à côté du psychiatre.
– Vous le reconnaissez enfin. Donc, je peux sortir ?
– Malheureusement, non. C’est contre le règlement de la clinique. Je vous assure que c’est pour votre bien. Sortir serait très mauvais pour vous. Vous n’êtes pas prêt.
Luc se releva et vint se planter face au médecin avec un doigt accusateur.
– Vous êtes dans le coup, c’est ça ? Combien vous a-t-elle payé ?
– Il n’y a aucun complot contre vous. Votre sœur tient à vous.
Ce fut la phrase de trop. Celle qui fait passer de la normalité à la folie. Celle qui fait exploser quelque chose dans le cerveau. Celle qui sert de déclencheur.
Luc se jeta sur le Dr Petitpas, qui ne s’attendait pas à une telle agressivité. Il savait que l’information serait très difficile à digérer mais il n’avait pas cru que le patient se montrerait violent.
Quand Luc le gifla, le médecin fut étonné par sa propre réaction. Il ne se focalisa pas sur la douleur mais sur son diagnostic raté. Quels symptômes avait-il manqués ? Était-il perturbé par les problèmes de la clinique au point de délaisser ses patients ?
Il fut violemment ramené à la réalité lorsque Luc le jeta à terre. Il se protégea avec ses coudes de la pluie de coups qui s’abattait sur lui. Impossible de riposter, il ne voulait pas blesser un malade. Et encore moins un patient en deuil.
Quand Luc fut soulevé de terre, le médecin fut soulagé. Malik et un groupe d’infirmiers maintenaient le forcené debout tandis que Marguerite lui plantait une seringue dans le bras.
Juste avant de sombrer dans un sommeil artificiel, Luc eut le temps de prendre une décision. Il quitterait cette clinique. De gré ou de force, mais il quitterait cette clinique. Il se rendrait sur la tombe de sa tante.
Il avait toujours pris ses plus grandes décisions debout.
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