Plus on est de fous…

Zoe Brisby · Chapitre 5 sur 57

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Plus on est de fous…

Chapitre 5

– 5 –

 

Onze heures, ateliers créatifs.

Les patients s’étaient regroupés dans la salle d’arts plastiques. De grandes reproductions de toiles célèbres étaient affichées sur les murs. La Joconde côtoyait les grands aplats de couleurs de Rothko.

Des bouts de ficelle, de la pâte à sel, de la peinture… tous les ingrédients étaient réunis pour permettre aux patients d’exprimer leur créativité. On appelait cela « l’art-thérapie ». Ils étaient encouragés à laisser libre cours à leurs émotions pour créer des œuvres qui seraient ensuite exposées dans la salle. C’était aussi l’occasion de s’en mettre partout et de faire des bêtises mais cela faisait également partie de la thérapie.

Chacun avait pris place devant l’atelier qui lui faisait envie. Tout le monde était très occupé. Tout le monde sauf un, le nouvel arrivant, prostré dans un coin de la salle et tournant le dos, le regard perdu dans le vide de la fenêtre. Les jambes recroquevillées contre son torse, il semblait essayer de se faire tout petit, comme s’il voulait disparaître.

Une main sur son épaule le fit sursauter autant que s’il avait reçu un électrochoc. Un petit homme aux grands yeux bienveillants le fixait. Il ressemblait un peu à une tortue. Il ne dit rien, il se contenta de le regarder. Le nouveau n’aurait su dire pourquoi mais il éprouva du soulagement. Cet homme paraissait tout à fait normal, qui sait s’il n’était pas lui aussi enfermé ici contre son gré. Il émanait de lui une grande douceur.

Le nouvel arrivant n’osait pas se l’avouer mais il avait peur des pensionnaires. Les fous, c’étaient comme les étrangers, ça effrayait. Mais cette fois, l’étranger, c’était lui. Il ne faisait pas partie de ce monde. Il n’était pas fou.

Il regarda les pensionnaires s’activer à leurs ateliers. Certains peignaient, si l’on pouvait appeler cela « peindre ». Une belle bande de cinglés, ou alors des adorateurs de Jackson Pollock. D’autres pétrissaient une sorte de pâte à modeler. On aurait dit une classe de maternelle peuplée d’adultes. Chérie, j’ai rétréci les fous.

L’homme était toujours là, à le fixer sans rien dire. Pour la première fois depuis son arrivée, le nouveau eut envie de parler à l’un d’eux. Il fallait qu’il lui parle. Il fallait qu’il parle à quelqu’un. Il devait demander de l’aide pour sortir d’ici.

– Bonjour, tenta-t-il.

L’homme se contenta de hocher la tête.

– Vous pouvez m’aider ?

Son interlocuteur haussa simplement les épaules.

– Je ne peux pas rester ici. C’est une erreur !

– Le côté obscur de la Force, redouter tu dois.

Génial, il était tombé sur un fan de Star Wars. Pauvre vieux, sa famille avait dû se débarrasser de lui en le faisant enfermer ici.

Il esquissa un geste dédaigneux vers les autres patients avant de continuer :

– Mais moi, je ne suis pas fou ! Regardez-les. Une belle brochette de maboules.

– Bonnes relations avec les Wookiees, j’entretiens.

Le nouveau fronça les sourcils. Ça, c’était un vrai fan !

– Je m’inquiète. Je ne peux pas rester trop longtemps ici. Ma tante est malade, je dois retourner à son chevet, elle n’en a plus pour très longtemps.

Il devait trouver un moyen de s’échapper. Il se rapprocha du vieux Jedi et murmura :

– Pouvez-vous m’aider à m’enfuir ?

Le vieil homme ferma les yeux avec un air pénétré. Le nouveau attendit pendant ce qui lui parut une éternité avant qu’il se décide enfin à les rouvrir pour livrer sa sagesse. Cet homme pouvait s’avérer providentiel. Il était là depuis plus longtemps que lui, il devait avoir remarqué des sorties, des failles dans la surveillance.

Ce matin, en tant que dernier arrivant à la clinique, il avait été reçu dans le bureau du Dr Petitpas. Il avait essayé de lui expliquer la situation mais le médecin n’avait rien voulu entendre. C’était à se demander qui n’était pas fou dans cet asile !

L’homme en face de lui représentait pour l’instant son seul espoir. Sorti de sa micro-sieste, il le pointa du doigt.

– La peur est le chemin vers le côté obscur : la peur mène à la colère, la colère mène à la haine, la haine mène à la souffrance.

– Oui, c’est très sage comme paroles mais, concrètement, je fais quoi ?

– Faim, j’ai.

L’homme tourna le dos pour lui faire comprendre que la conversation était terminée et s’éloigna à petits pas. Tout espoir disparut. Il fallait qu’il se rende à l’évidence, il était bel et bien face à un fou. Il avait besoin d’un allié, pas d’un conseiller spirituel avec un sabre laser. Qu’allait-il faire ? Comment sortir d’ici ? Il ne pouvait appeler personne, on lui avait confisqué toutes ses affaires.

Un toussotement le sortit de sa réflexion. Il se tourna en espérant que l’importun s’en irait de lui-même. Deuxième toussotement. Il ne bougea pas. Il avait entendu dire qu’il fallait rester immobile face à un serpent, peut-être fallait-il agir de même avec les fous ?

Troisième toussotement suivi d’un raclement de gorge. Il se décida à se retourner pour faire face à un homme grand, élégant, vêtu d’un pull en cachemire. Il ne ressemblait pas à un fou mais, en même temps, le Yoda des sanatoriums non plus. Mieux valait se méfier.

– Bonjour, je suis Ernest, dit l’homme en lui tendant la main.

Il ne fallait pas froisser l’autochtone. Il serra la main tendue. Elle était douce et fraîche.

L’autre semblait attendre une réponse.

– Je m’appelle Luc.

– Luc ? répéta l’homme avec un éclair amusé dans le regard. Alors ça, ça va plaire à Yoda.

– Yoda ?

– Oui, vous venez de lui parler. C’est un homme tout à fait charmant, vous verrez.

Ernest lui adressa un regard complice et ajouta :

– Il n’a pas toute sa tête.

L’homme se rapprocha de Luc et chuchota, une main sur le côté de sa bouche comme pour lui livrer un grand secret :

– Ils sont tous un peu cinglés ici.

Ernest partit dans un grand éclat de rire. Luc, lui, ne savait plus s’il devait rire ou pleurer.

– Vous verrez, vous allez vous plaire ici.

Luc se leva d’un bond.

– Mais non, justement ! Je ne veux pas rester. Je dois sortir.

– Vous avez raison, il faut vous aérer. Je m’apprêtais à aller me suicider. Je compte me pendre au grand pommier. Souhaitez-vous vous joindre à moi ?

Luc posa un regard désabusé sur cet homme. S’il l’avait croisé dans la rue, jamais il n’aurait imaginé se trouver face à un fou. Il était bien habillé et faisait bonne impression. Combien de fous avait-il pu croiser sans même s’en rendre compte ? L’habit ne faisait vraiment pas le moine, dans les asiles du moins.

– C’est gentil. Enfin… je crois. Mais je vais devoir refuser.

L’autre haussa les épaules.

– Peut-être demain. J’irai m’enterrer vivant. Ou après-demain, je servirai de cible pour le tir à l’arc.

Il s’en alla, laissant Luc seul face au vide béant de son espoir.

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