Plus on est de fous…

Zoe Brisby · Chapitre 24 sur 57

Pages du PDF

Plus on est de fous…

Chapitre 24

– 24 –

 

 

L’air était encore humide de la rosée du matin. Un doux parfum d’humus chatouillait leurs narines. Le soleil perçait entre les feuillages et venait réchauffer les deux suicidaires. Un silence serein régnait, seulement troublé par le crissement de quelques brindilles sous leurs pas.

Ernest avait l’air heureux d’être là, en bonne compagnie.

– Un temps parfait pour se suicider !

Luc n’était pas vraiment inquiet. Il savait que la forêt appartenait à la clinique, il n’y avait donc aucune raison pour que des chasseurs s’y trouvent. Ils ne couraient aucun danger. À part si des braconniers avaient bravé l’interdiction…

– Je n’entends aucun chasseur, indiqua-t-il pour se rassurer.

– Ils savent se faire silencieux.

Luc hésita à retourner à la clinique mais il se dit que, s’ils parlaient suffisamment fort, les braconniers les entendraient et ne leur tireraient pas dessus. Avec un peu de chance, ça devrait marcher.

Et puis, il aimait la compagnie d’Ernest. Il se demandait ce qu’un homme comme lui faisait dans un hôpital psychiatrique. Ils n’étaient que tous les deux dans cette forêt, conditions propices à des confidences.

– Ernest, je peux te demander quelque chose ?

– Bien sûr.

– Tu m’as l’air de quelqu’un de très bien…

– C’est gentil, merci.

– De quelqu’un de normal…

– Oh, regarde ! Une amanite tue-mouches ! L’un des champignons les plus toxiques au monde. Quelle chance !

Ernest se pencha pour ramasser le champignon rouge à points blancs. Il sortit un petit sac en plastique de sa poche.

– Heureusement que je suis prévoyant. On ne sait jamais sur quelle merveille on va tomber.

Il ferma le sac et reporta son attention sur Luc.

– Tu disais ?

Luc se mordit la lèvre. Tout compte fait, son compagnon n’était peut-être pas aussi sain d’esprit qu’il l’avait espéré.

– Euh… Je ne sais plus trop.

– Tu allais me demander ce qu’un gentleman comme moi faisait dans une clinique psychiatrique.

Luc ouvrit de grands yeux. Ernest rit.

– Ne fais pas cette tête. Tu es plutôt facile à décoder.

Luc ne dit rien, stupéfait d’avoir été ainsi percé à jour.

– Tu veux savoir, oui ou non ?

– Non. Enfin, oui. Si tu veux bien.

Ernest inspira profondément l’air de la forêt. D’ordinaire, il n’aimait pas se livrer. Il écoutait d’une oreille bienveillante les autres se confier sans jamais rien donner de lui-même. Il avait toujours été comme cela. Discret. Sa femme l’interpellait souvent : « Donne-moi la clé de ton jardin secret, j’aimerais cueillir quelques-uns de tes rêves. »

Il reprit la marche et Luc, resté en plan, dut le rattraper.

– Ma femme est morte.

Autant aller directement dans le vif du sujet. Il n’aimait pas les gens qui tournaient autour du pot.

Il ne parlait jamais de Lucie. C’était trop dur. Trop violent. Trop, tout simplement. Mais à cet instant précis, lorsque les mots tant intériorisés se furent échappés, il sentit qu’il fallait les laisser s’envoler. Ernest ne savait pas pourquoi, mais il était en confiance avec Luc. Aucun de ses amis à la clinique ne savait pour Lucie. Il n’avait jamais voulu en parler et tous avaient respecté sa décision. Prévenante attention pour des fous, non ?

Seuls Marguerite et le Dr Petitpas étaient au courant. Le directeur essayait de temps à autre de l’évoquer car il était persuadé qu’un problème ne pouvait pas se résoudre par l’inaction. Il avait raison, ce n’était pas en tournant le dos à ses conflits intérieurs qu’ils allaient miraculeusement disparaître. Et pourtant, depuis des années qu’il séjournait à la clinique, Ernest se sentait mieux. Il n’irait pas jusqu’à dire « en paix », mais en tout cas moins mal. Dans son cas, cela faisait une grosse différence.

Luc regardait Ernest qui semblait aux prises avec une intense réflexion. Il ne s’attendait certainement pas à une telle confession. Que répondre ? Comment réagir face à l’annonce d’un deuil au beau milieu des bois ? Devait-il poser la main sur l’épaule d’Ernest ? Il avait l’intuition que c’était ce qu’il y avait de mieux à faire mais quelque chose en lui l’en empêchait. Une sorte de pudeur acquise après des années de travail en terrain hostile à l’expression des sentiments.

Dans les affaires, on ne se faisait pas de cadeaux. Il ne fallait pas être gentil, il fallait être coriace, vorace, pugnace. Tous ces mots en « ace » qui riment avec « rapace ».

Au travail, celui qui montrait des signes d’empathie passait pour faible et se transformait en proie pour tous les autres.

Seule sa tante lui témoignait de l’affection. Lorsqu’il franchissait le seuil de la maison dans laquelle il avait grandi, il redevenait cet enfant doux et timide qui se cachait au tréfonds de son être. Qu’il était bon de le laisser sortir de temps en temps.

Sa tante avait gardé la maison malgré l’empire colossal qu’elle avait construit. Des palaces, elle aurait pu s’en offrir cent ! Mais elle avait toujours insisté pour rester dans cette petite maison. Luc se demanda si elle n’avait pas fait cela pour lui, pour l’empêcher d’oublier celui qu’il était il y a longtemps.

Sa sœur aussi, autrefois, était douce et attentionnée. Elle était sa grande sœur, après tout. Elle veillait sur lui. Il avait eu de la chance d’avoir deux anges gardiens pour s’occuper de lui. Comment avait-elle pu changer ainsi ? Comment pouvait-elle l’enfermer dans une clinique psychiatrique pour toucher seule l’héritage ? L’argent était une chose, mais le priver des adieux à leur tante… Tout cela ne lui ressemblait pas. En tout cas, pas à celle qu’elle était avant.

Certes, cela faisait un moment qu’ils ne s’étaient pas vus. Si leur tante n’avait pas été malade, ils auraient probablement échangé des cartes d’anniversaire et continué à vivre leur vie chacun de son côté. Comment avaient-ils pu s’éloigner ainsi ?

Il connaissait la réponse mais ne voulait pas se l’avouer. Tout était sa faute. Jeté à corps perdu dans le travail, il avait voulu se montrer à la hauteur. Prouver à ces deux femmes fortes qu’il n’était plus le petit garçon sensible qu’elles avaient toujours protégé. Devenu froid et distant, il ne parlait plus, il négociait. Il ne ressentait plus, il manipulait.

Sa sœur avait voulu lui présenter son fiancé, il lui avait simplement envoyé un e-mail pour la féliciter. Il n’avait même pas prévu de lui faire rencontrer Pauline.

Ernest s’était arrêté. Luc vit une larme indiscrète sur la joue de l’homme pourtant si pudique. C’était contagieux, les larmes, il ne lui en fallut pas plus pour laisser le flot d’émotions qui le submergeait se déverser. Il sentit des gouttes salées qui dégoulinaient sur ses joues pour finir au coin de ses lèvres. Le goût de la tristesse, mais, paradoxalement, la saveur de la prise de conscience salutaire pour Luc et du lâcher-prise pour Ernest.

Les deux hommes s’accordèrent quelques minutes de sanglots. Puis, les yeux humides, Luc se tourna vers Ernest.

– Elle a un drôle d’effet cette forêt, non ?

– Ce doit être les pollens.

– Oui, sûrement.

Ils se frottèrent les paupières et reprirent leur marche en silence. Une fois l’atmosphère moins chargée en émotions, Luc posa enfin la main sur l’épaule de son ami.

– Je suis désolé pour ta femme.

Ernest eut un sourire triste.

– Merci, c’est gentil.

Il passa une main sur ses yeux gris et dit dans un murmure :

– Tu sais, elle était tout pour moi. Mon univers a volé en éclats quand elle est partie.

Il secoua la tête.

– Je lui en ai tellement voulu. Parfois, je sens encore des bouffées de rage me submerger. Mais, en réalité, c’est contre moi que je suis en colère.

– C’est pour cela que tu tentes de te suicider tous les jours ?

Ernest haussa les épaules.

– Non, ça, je le faisais avant.

Il vit l’air consterné de Luc et pouffa :

– Je plaisante, voyons !

Luc eut une mine boudeuse.

– J’avais compris.

Ils se regardèrent et rirent de bon cœur. Cela faisait du bien. Tellement de bien. Un rire serein et libérateur. À la fois triste et gai.

– Elle est vraiment bizarre, cette forêt, insista Luc qui rendait l’environnement responsable de leur attitude.

– Oui, assez déconcertante.

Ils marchèrent encore quelques pas avant que Luc n’ose poser la question :

– Comment était-elle ?

– Lucie ?

Luc hocha la tête.

– Elle était merveilleuse. Un être exceptionnel. La fille du Soleil descendue sur Terre. Sa simple présence illuminait toute une pièce. Elle a éclairé ma vie.

Les yeux perdus dans ses souvenirs, il s’assit sur un banc. Luc l’imita et se tut en attendant la suite.

– Nous n’avons jamais réussi à avoir d’enfant. Elle ne pouvait pas. Elle se sentait vide, je la trouvais unique.

Luc estima qu’il s’agissait du plus beau des compliments. Était-il unique aux yeux de Pauline ? Continuerait-elle à l’aimer s’il ne pouvait pas lui donner les enfants qu’elle désirait tant ? Être unique pour quelqu’un d’autre, quel sentiment fantastique ! Elle l’était pour lui, mais pourquoi avait-il l’intuition étrange que cela n’était pas réciproque ? Comme un air de déjà-vu. Il secoua la tête pour chasser ses pensées de son esprit et se concentra sur son voisin.

– J’aurais aimé la connaître.

Ernest le regarda avec gratitude.

– Tu l’aurais appréciée, j’en suis sûr. Avec elle, tout devenait plus beau, plus joyeux, plus brillant, plus…

Il hésita avant d’ajouter tristement :

– Plus vivant.

Il se mordit la lèvre et se demanda s’il devait continuer. Il inspira profondément. Après tout, il n’avait rien à perdre. Il était déjà en hôpital psychiatrique et tentait de se suicider tous les jours, que pouvait-il lui arriver de pire ? Il avait déjà tout perdu puisqu’il n’avait plus Lucie.

Il agrippa de ses mains le rebord en bois du banc, comme s’il avait besoin de se raccrocher à quelque chose de solide.

– Elle ne m’a rien dit lorsqu’elle a su qu’elle avait un cancer. Elle ne voulait pas m’inquiéter. Elle prétextait des cours de gymnastique pour expliquer ses absences et sa perte de poids. Quand elle a coupé ses cheveux très court, elle a avancé qu’elle voulait du changement. Et moi, comme un idiot, je l’ai crue.

– Tu ne peux pas t’en vouloir. Elle a fait ça pour t’épargner.

– Mais je ne voulais pas être épargné, moi ! J’aurais voulu être avec elle. Nous étions mariés. « Pour le meilleur et pour le pire », ça veut bien dire ce que ça veut dire, non ?

– C’était justement parce qu’elle t’aimait.

– Tu ne te rends pas compte ! C’était le pire des cadeaux, la pire des preuves d’amour.

Luc ne dit rien. Il attendit que l’orage passe. Il fallait laisser de l’espace à une telle confidence. Quand il sentit le moment, il demanda :

– Comment l’as-tu appris ?

– Quand il était trop tard. Elle était tellement faible et bientôt il a fallu l’hospitaliser. Il ne nous restait que peu de temps. Je n’ai pas pu lui faire de véritables adieux. J’aurais voulu que nous profitions ensemble des derniers mois, mais elle avait choisi de se battre seule. Elle avait vraiment cru qu’elle vaincrait mais la maladie avait été plus forte. Le combat était inégal. Que pouvait la fille du Soleil contre le fils du Diable ? J’aurais aimé célébrer la vie une dernière fois avec elle devant un soleil couchant au bord d’une plage. Mais tout ce que nous avons eu, c’est une chambre d’hôpital aseptisée. Le bip des moniteurs à la place du ressac de la mer. Les néons au lieu des rayons de l’astre divin.

– Au moins, tu étais avec elle à la fin.

– Oui. Je lui ai tenu la main, impossible de la lâcher. Je craignais de m’endormir, je n’osais plus aller à la salle de bains, je ne mangeais plus, je ne voulais pas la laisser un seul instant. J’étais poussé par ce fol espoir que si je restais auprès de Lucie, elle ne pourrait pas mourir. Mais que valent les rêves d’un vieil amoureux face au cruel destin ? Implacable, violent, insensible, indifférent destin.

Ses doigts se serrèrent plus encore sur le rebord du banc, comme si la douleur physique pouvait remplacer la douleur psychologique. Une fois ses articulations complètement blanchies, il s’autorisa à continuer.

– J’avais prévu de la suivre après son départ. Je culpabilisais tellement. Et puis, une vie sans Lucie ne méritait pas d’être vécue. Mais elle me connaissait trop bien. Dans ses derniers instants, elle m’a fait promettre de vivre. Vivre pour elle. Faire comme si elle était toujours là. Une amie invisible qui resterait toujours à mes côtés. Elle disait que l’amour rendait éternel. Elle avait raison, Lucie n’est pas morte puisqu’elle vit encore avec moi. Je la vois tous les jours, j’entends sa douce voix me souhaiter une bonne nuit, je perçois toujours son rire…

– Mais alors, pourquoi les suicides à répétition ?

– C’est une pénitence. Je meurs un peu chaque jour guidé par l’espoir de la retrouver. Mais, chaque fois, ma promesse me rattrape en même temps que la vie.

Ernest se leva d’un bond comme pour couper court à cette confidence. Comme s’il fallait rompre le charme, trancher cette intimité née d’une complicité sylvestre.

Il épousseta son pull en cachemire et se remit en marche. Voyant que Luc restait sur le banc, abasourdi par ce qui venait de se passer, il l’interpella :

– Allez, viens ! Apparemment, les chasseurs ne sont pas de sortie ce matin. Nous ferions mieux de nous dépêcher, le déjeuner va être servi. Tu ne connais pas bien les fous encore, mais je peux te dire qu’ils savent apprécier un bon repas.

Luc ne bougeait toujours pas. Ernest se rapprocha.

– Tu es déçu, c’est ça ? Ne t’inquiète pas, tu pourras m’accompagner pour mon suicide de demain si tu en as envie. Je compte m’électrocuter avec le sèche-cheveux de Mme Darminoun. Elle me le prête de temps en temps pour me suicider. Elle est un peu folle mais elle a le cœur sur la main. Quand elle ne veut pas nous jeter aux crocodiles, bien sûr.

Ernest tourna le dos et s’en alla, du pas léger du suicidaire épanoui.

OceanofPDF.com