Plus on est de fous…
Chapitre 19
– 19 –
Au grand chêne, elle en serait à son troisième tour.
Le souffle un peu court, Marguerite faisait son footing dans les jardins de la clinique. Elle arrivait très tôt pour profiter du calme et de la quiétude de l’endroit encore vide de ses occupants endormis.
C’était un moment nécessaire pour se ressourcer et se focaliser sur les points importants de sa journée. Faire le vide pour faire le plein ensuite. Un peu contradictoire mais efficace.
Un casque vissé sur les oreilles, elle écoutait distraitement les chansons qui passaient à la radio. Les musiques entraînantes lui donnaient le rythme. Un pied puis l’autre malgré un point de côté débutant.
It’s raining men ! clamaient les Weather Girls. Si seulement c’était si facile ! Elles minimisaient la difficulté de trouver l’âme sœur pour une mère célibataire. Mais elles savaient sacrément bien donner du tonus.
La mélodie enjouée lui permit de grimper la petite côte qui menait à la bâtisse principale plus facilement. Hallelujah !
Quatrième tour. Douleur à la poitrine. Pourquoi s’imposait-elle cette torture ?
Somebody to Love par George Michael et Queen. Était-ce pour cela qu’elle s’escrimait à courir ainsi ? Elle se laissa le solo de guitare pour réfléchir. Quelqu’un à aimer ? Elle aimait déjà son fils.
Elle souffla. Elle savait qu’il ne s’agissait pas de la même chose. Le soir, en rentrant, elle n’avait personne avec qui partager sa journée de travail. Personne pour la réconforter en lui disant que demain serait un jour meilleur. Personne pour réchauffer ses pieds glacés dans son lit beaucoup trop grand pour elle. Personne pour lui tenir la main au cinéma ou lui voler un baiser.
Holding Out for a Hero. Bonnie Tyler avait raison ! Elle ne voulait pas de n’importe qui. N’importe qui pouvait lui réchauffer les pieds, une bouillotte faisait parfaitement l’affaire. Elle laissa ses pensées divaguer sans même se rendre compte qu’elle accélérait sa foulée. « Where have all the good men gone ? » demandait Bonnie. Tellement vrai. Où étaient-ils passés ?
En tout cas, pas chez elle. Son ex-mari refaisait sa vie avec son assistante. Grand bien leur fasse ! « Refaire sa vie », elle détestait cette expression. Comme si c’était possible. On efface tout et on recommence ? Pour les hommes peut-être, pas pour les femmes qui écopaient de toutes les responsabilités.
« Refaire sa vie », pour quoi faire ? Elle était très bien, sa vie. Au milieu de ce parc magnifique, entourée de gens bienveillants, certes fous mais gentils quand même.
« He’s gotta be sure, And he’s gotta soon, And he’s gotta be larger than life ! » Bien dit, Bonnie ! Après avoir vécu la Bérézina, on ne se méfiait plus. Napoléon, à l’intérieur de la clinique, en savait quelque chose. Maintenant, elle ne se contenterait plus d’un homme, elle voulait un Homme. Le bon ou rien. Quitte à lui faire passer des tests avant. Le restaurant en était déjà un. Paierait-il la note ? Parlerait-il gentiment à la serveuse ? Lui tiendrait-il la porte ?
« It’s gonna take a Superman to sweep me off my feet. » Là, tu exagères, Bonnie. Superman, c’est un peu fort. Pas besoin de savoir voler et d’adorer les slips rouges sur collants bleus. Juste être là quand il le faut. Avoir les épaules solides. Et le sens de l’humour, c’était important, surtout lorsqu’on travaillait dans une clinique psychiatrique.
De qui se moquait-elle ? Elle énumérait les qualités de l’homme invisible. Cela faisait quatre ans qu’elle avait trente-cinq ans. La supercherie ne durerait plus bien longtemps.
Cinquième tour. Le dernier. Only You, The Platters. C’en était trop. Qui avait constitué cette playlist ? Meetic ?
Elle retira ses écouteurs. Elle courait pour se détendre, pas pour entamer des réflexions existentielles déprimantes. Elle devrait changer de sport. La boxe peut-être ?
L’infirmière donna quelques coups de poing dans le vide et se sentit un peu mieux. Elle vit au loin la silhouette de la grande demeure et se concentra sur son emploi du temps. Grosse journée !
Le nouveau directeur qui aurait dû arriver l’après-midi de la veille n’était pas là. Il lui avait envoyé un e-mail pour la prévenir. Un coup de téléphone aurait été plus courtois mais bon, il n’avait sans doute pas eu le temps.
Depuis le départ du Dr Petitpas et en l’absence de son remplaçant, elle faisait office de chef de clinique. Charge à la fois grisante et inquiétante. Elle ne s’était jamais imaginée en chef. En avait-elle les capacités ? En même temps, ces nouvelles responsabilités ne lui incomberaient que vingt-quatre heures. Elle saurait bien faire face. Comme toujours. Laisser passer le tsunami, avoir peur ensuite.
Elle fit signe à Robin, le plus matinal de tous les patients. Il sondait les bosquets à l’aide d’un détecteur de métal. Ernest était déjà réveillé également. Il se dirigeait vers le fond du jardin avec une pelle. Il allait sûrement tenter de s’enterrer vivant.
Marguerite regarda sa montre. Elle devait se dépêcher. Elle voulait prendre une douche et régler les affaires courantes avant la séance qu’elle animerait tout à l’heure. Sa première thérapie de groupe ! La pression était forte mais elle pensait aux patients et souhaitait avant tout être à la hauteur de ce défi.
Elle monta les marches de l’entrée pour rejoindre le hall. Elle croisa Jarod vêtu d’une large chemise écrue, flottante, tachée de peinture. Sur sa tête, un canotier en paille. Les bras chargés d’un grand chevalet et les poches pleines de tubes de peinture et de pinceaux, il la salua d’un mouvement de tête. Il avait poussé le déguisement jusqu’à l’ajout d’un ensemble barbe-moustache gris et d’une perruque. Un vrai impressionniste du e XIX siècle ! Avec son talent, il serait capable de revenir avec une parfaite copie d’Impression, soleil levant.
Marguerite se dépêcha de rentrer avant qu’il ne tente de vendre sa toile au marché noir.
OceanofPDF.com