Plus on est de fous…

Zoe Brisby · Chapitre 35 sur 57

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Plus on est de fous…

Chapitre 35

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Une semaine qu’il avait quitté la clinique. Une semaine qu’il était sans nouvelles de ses patients. Le Dr Petitpas trépignait dans la grande salle de réunion. Des fauteuils trop grands, des actionnaires trop nombreux, des viennoiseries trop petites, des graphiques trop vagues. Une piètre mise en scène pour donner un sentiment d’infériorité. Avaient-ils oublié qu’ils faisaient face à l’un des meilleurs psychiatres du pays ? Ces minables petites astuces de psychologie d’entreprise ne l’atteignaient pas. Seul l’ennui le faisait.

Une semaine qu’il écoutait les récriminations de bureaucrates qui lui reprochaient la perte de profit.

Par réflexe, il tapota la poche de sa veste mais ses doigts ne trouvèrent que du vide. Où était-elle ? Il la gardait toujours sur lui pourtant. Il continua à chercher, plongeant au fond de la poche, longeant les coutures, grattant la doublure. Rien. La broche en forme de chouette qui ne le quittait jamais n’était pas là. Il fallait se rendre à l’évidence, il l’avait oubliée à la clinique, sans doute perturbé au moment de son départ.

C’était long. Il n’en pouvait plus de ces réunions interminables dans lesquelles on ne lui laissait pratiquement rien dire.

Il sentit une vibration. Son téléphone indiquait l’arrivée d’un nouveau message. Le Dr Petitpas regarda discrètement autour de lui. Personne ne lui prêtait la moindre attention. Il n’était là que pour la décoration. On le sortait de temps en temps, pour obtenir une caution scientifique. Mais lui ne voulait rien leur donner.

La curiosité l’emporta. Il regarda l’écran et eut la surprise de voir qu’il s’agissait du numéro de Marguerite. Surprise plus grande encore de constater l’émotion que cela lui procurait. Était-ce le fait de recevoir un message de la clinique ou bien de Marguerite ? Ce n’était pas le moment de se poser ce genre de question.

Il espérait qu’elle lui donnerait des nouvelles des patients. Comment supportaient-ils son absence ? Le nouveau directeur se montrait-il à la hauteur ? Marguerite lui avait envoyé, dès son arrivée, un message où elle laissait percevoir son inquiétude, mais depuis, aucune nouvelle.

Il appuya sur la notification et une photo s’afficha. Les patients posaient tous autour d’un arbre dans un parc. Ils souriaient. Ils devaient être en sortie. Il regarda son agenda pour confirmer. Oui, ils allaient au cinéma.

Le docteur soupira. Il aurait mille fois préféré être avec eux dans ce parc à sourire et faire des grimaces plutôt qu’avec ces hommes à l’esprit aussi étriqué que leurs costumes. Et s’il s’éclipsait ? Il pouvait bien s’absenter une journée. Il prétexterait une urgence à la clinique.

Il fit la moue. Le nouveau directeur le remplaçait justement pour gérer les urgences. Sa présence n’était pas indispensable. Il était plus utile ici à défendre ses projets pour l’établissement.

Il se concentra à nouveau sur les tableaux de gestion du budget qui étaient projetés sur l’écran. Des histogrammes avec leurs grandes barres de couleur marquaient les profits à venir. Un homme à la cravate de travers parlait de « restructuration », de « VIP », de « premium », de « qualité luxe ». Autant de qualifications qui ne s’accordaient pas avec le désir de soigner.

Le médecin avait beau essayer de se focaliser sur l’écran, il ne voyait que la cravate de côté. Il avait envie de se lever pour la remettre droite. Ce geste, pourtant de bon sens, serait interprété comme une pure folie ici, tandis qu’à Beausoleil il aurait été parfaitement normal.

La clinique lui manquait. Et puis, il y avait quelque chose d’étrange au fait que Marguerite lui ait envoyé la photo sans ajouter de texte. Cela ne lui ressemblait guère. Elle, d’habitude si joyeuse, si volubile, si dévouée aux patients, si pleine de vie et d’esprit…

Le Dr Petitpas secoua la tête pour chasser ces idées. Il ne pouvait partir en pleine réunion, cela ne se faisait pas. Il s’imagina, avec une joie dissimulée, se lever, quitter ce bureau dégoulinant d’orgueil, d’argent, de cynisme et claquer la porte sans rien dire.

Mais impossible de se permettre un tel écart de conduite. Pas maintenant qu’il était dans le collimateur des actionnaires qui lui reprochaient son trop-plein d’empathie pour les malades. Il fronça les sourcils et se concentra sur l’homme à la cravate de travers.

Quel temps perdu ! Il en avait assez. Il fit semblant de feuilleter l’épais dossier contenant le projet de restructuration de la clinique. C’était aberrant ! En d’autres occasions, il aurait crié au scandale, jeté ce dossier dans la première poubelle venue. On l’aurait menacé, conspué et peut-être même licencié. Son problème était que, s’il pouvait diriger n’importe quelle clinique, lui voulait celle-là. Les actionnaires ne savaient pas pourquoi mais avaient compris qu’ils le tenaient grâce à cet attachement hors norme.

Ils ignoraient que le docteur avait remué ciel et terre pour trouver cet établissement et en prendre la tête. Ils ne savaient pas que, pour lui, y travailler relevait d’une question de vie ou de mort.

Et maintenant, il se retrouvait coincé. Il tentait de leur expliquer ses projets, les avancées de ses patients. Il attrapa les documents qu’il avait apportés. Ceux qui constituaient sa défense. L’ensemble des preuves du bon fonctionnement de la clinique. Mais, quand lui parlait nouvelles thérapies, recherches publiées dans de grandes revues spécialisées, niveau record de satisfaction client, rapport de confiance avec les familles, on lui répondait par des chiffres et des diagrammes. Les hommes comptaient peu face aux chiffres.

Le Dr Petitpas tournait les pages de son dossier lorsqu’il tomba sur le trèfle à quatre feuilles offert par Marguerite à son départ. Il pensa à Calixte, Ernest, Jarod, Yoda, Jeanne-Élisabeth, Robin et tous les autres.

L’abattement qui l’accablait disparut soudain. Il retrouva toute l’énergie qui l’animait habituellement. Que faisait-il là à observer des listes de chiffres ? Il était médecin, pas comptable ! Il pouvait bien s’absenter un jour ou deux pour assurer le suivi de ses patients.

Il referma d’un coup sec le dossier remis par les actionnaires. L’homme à la cravate de travers s’interrompit. Le Dr Petitpas rassembla ses affaires et se leva. Il quitta la pièce sans rien dire mais le sourire aux lèvres.

Oui, les hommes étaient plus forts que les chiffres.

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