Plus on est de fous…
Chapitre 21
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Ne pas leur montrer qu’on avait peur. La règle de base avec les animaux sauvages devrait également s’appliquer aux patients.
Marguerite se racla la gorge et relut ses notes pendant que les participants s’installaient sur les chaises. Elle toussota pour être certaine que sa voix ne la trahirait pas.
– Vous avez mal à la gorge, très chère ? demanda Jeanne-Élisabeth.
– C’est à cause des produits chimiques qu’ils mettent dans la nourriture pour nous endormir, crut bon d’ajouter Robin.
– C’est peut-être un cancer de la gorge, craignit Calixte.
– Douloureux, cela doit être.
– Je vais chercher mon stéthoscope, décida Jarod en se levant.
– Tout va bien, fit l’infirmière avec un geste rassurant.
Elle balaya du regard l’assistance.
– Tout le monde est là, nous allons pouvoir commencer.
– Pourquoi c’est toi qui diriges la séance ? demanda Calixte.
– En effet, pourquoi n’est-ce pas le nouveau directeur qui s’en charge ? renchérit Jarod, suspicieux.
– Le Dr Petitpas revient bientôt ? J’ai quelques idées de suicide à lui soumettre… interrogea Ernest.
Marguerite sentit qu’il ne fallait pas laisser ce flot de questions s’installer. Elle devait les rassurer, c’était son rôle de chef, pour un jour certes, mais un jour quand même.
– Tout va bien…
– Si tout allait bien, je ne serais pas ici. Je ne suis pas fou, c’est une erreur, intervint Luc.
S’il n’avait pas réussi à convaincre le directeur, il parviendrait peut-être à faire entendre raison à sa remplaçante.
– Regardez-moi, reprit-il. Je ne suis pas comme les autres.
Il fit un geste pour montrer les patients.
– Sans vouloir vous offenser.
– Y a pas de mal, rétorqua Ernest.
– Moi non plus ! s’exclama Robin avec un clin d’œil de connivence à Luc. Je ne suis pas comme les autres ! C’est à cause de l’implant dans ma tête posé par les extraterrestres.
Marguerite perdait le fil de la séance. Elle devait reprendre le contrôle.
– Si vous le souhaitez, Luc, nous reparlerons de tout cela plus tard.
– Et moi ? demanda Robin.
– Et vous quoi ?
– Eh bien moi, on en reparlera aussi ?
Elle soupira et frappa dans ses mains pour se donner du courage.
– Le thème du jour : se représenter à travers le dessin.
– Vous ne posez pas la question rituelle ? s’étonna Jeanne-Élisabeth.
Mince ! Elle avait oublié la question rituelle. Cela risquait de les perturber. Diriger une séance ne semblait pas aussi difficile quand elle observait le directeur !
Marguerite essuya une goutte de transpiration sur son front et posa la fameuse question :
– Comment allez-vous aujourd’hui ?
– Ça va.
– Pas mal.
– Plutôt bien si on prend en compte les radiations toxiques envoyées par le gouvernement.
– Ça peut aller.
– Propre !
– Enfermé contre mon gré.
– Plutôt en forme, je suis. Quelques douleurs aux genoux, j’ai.
Marguerite plaqua un sourire rassurant sur son visage.
– Parfait ! Donc comme je le disais, la séance d’aujourd’hui sera consacrée à l’image que vous avez de vous-même. Malik va vous distribuer une feuille et des feutres ou de la peinture pour que vous puissiez laisser libre cours à votre imagination.
– Mais… s’inquiéta Robin.
Elle ne lui laissa pas le temps de répondre :
– Pour vous, Robin, j’ai prévu des crayons de couleur et de la peinture à l’eau.
– Oui, parce que les fabricants de peinture ajoutent du plomb dans la peinture, c’est bien connu.
Malik donna le matériel nécessaire aux autoportraits et tous se mirent au travail. Marguerite les laissa travailler tout en les rassurant par sa présence bienveillante. Elle accordait à chacun un petit moment, l’encourageant dans son choix de couleur, répétant la consigne, taillant un crayon au besoin.
Elle fut, une nouvelle fois, étonnée de constater à quel point une activité manuelle pouvait permettre à l’esprit de se libérer. Tous les participants étaient concentrés sur leur œuvre. Calixte avait même arrêté de se gratter et Robin ne jetait plus des regards inquiets de toutes parts.
Après leur avoir laissé suffisamment de temps pour terminer leurs autoportraits, elle frappa dans ses mains.
– Vous allez maintenant montrer au groupe vos réalisations. Qui veut commencer ?
– Je veux bien, proposa Ernest en se levant.
– Parfait, pouvez-vous nous présenter votre dessin ?
Ernest, manifestement assez fier de lui, dévoila son chef-d’œuvre. Un homme pendu au bout d’une corde sur la branche d’un grand arbre.
– Intéressant, analysa Marguerite en se frottant les tempes.
– C’est moi.
– J’avais compris.
– Pendu.
– J’avais saisi.
– Très réaliste, commenta Jarod.
– Bel arbre, c’est. Le grand chêne, c’est ?
– Si l’on considère ta taille, ton poids, le diamètre de la corde et que l’on s’appuie sur la circonférence de la branche, il y a un petit défaut d’échelle, détailla Calixte toujours aussi précis.
– Très jolie, cette petite fleur à vos pieds, complimenta Jeanne-Élisabeth.
– Passons au portrait suivant, continua l’infirmière. Robin ?
– D’accord.
Le complotiste se leva tout en gardant sa feuille collée contre son torse.
– Il faut montrer le dessin aux autres, l’encouragea Marguerite.
Robin regarda son œuvre.
– C’est que… c’est assez personnel.
– Ne vous inquiétez pas, nous sommes tous là pour partager nos émotions dans la bienveillance et le respect.
Elle jeta un regard circulaire sur l’assemblée avant d’ajouter :
– Sans jugement.
Les participants hochèrent la tête en chœur. Rassuré, Robin tourna la feuille afin que le groupe puisse voir sa peinture.
– Voilà.
On pouvait y observer un homme en train de courir dans un champ pourchassé par un avion.
– Belle harmonie de couleurs, commenta Jeanne-Élisabeth.
– C’est un épisode qui m’est arrivé avant que je vienne ici. J’ai été pris pour un espion, enlevé et pourchassé.
– Laisse-moi deviner. Ensuite tu as rencontré une charmante blonde ? proposa Jarod.
– Oui, comment le sais-tu ?
– C’est l’affiche de La Mort aux trousses d’Alfred Hitchcock.
Robin haussa les épaules.
– Connais pas.
Marguerite prit quelques notes tout en se disant qu’elle devait revoir ses classiques.
– Jeanne-Élisabeth, à vous ?
– Volontiers.
L’aristocrate se leva pour exposer son croquis. On y voyait une princesse en haut de la tour d’un château.
– Quelques réminiscences d’une vie antérieure.
– Très beau château, c’est. Haute, la tour est.
– C’est exactement toi, on te reconnaît parfaitement, applaudit Calixte.
– Surtout la robe de princesse, se moqua gentiment Jarod.
Jeanne-Élisabeth regarda ses vêtements. Elle portait un tailleur-pantalon assorti à son serre-tête.
– Ici, je suis obligée de m’habiller en guenilles mais chez moi, c’est autre chose.
– Je vous comprends tout à fait, renchérit Ernest en enlevant une peluche de son pull en cachemire.
– Au suivant ! intervint Marguerite en rebouchant son stylo.
– Moi ! s’exclama Calixte, enthousiaste.
Le jeune patient se leva et tendit aux autres son autoportrait.
– Au milieu, je pense que c’est toi, mais autour, qu’est-ce que c’est ? demanda Marguerite.
En effet, une multitude de taches constellait la feuille autour d’un personnage tout petit.
– Des microbes.
– Ah oui, j’aurais dû m’en douter.
– Notre monde est envahi par les micro-organismes. Bactéries, acariens, virus… Ils colonisent notre peau et se nourrissent de nos cellules mortes.
– On a compris, répondit l’infirmière sans se rendre compte qu’elle se grattait.
– Ils sont partout.
– Exactement ! Comme les nanoparticules, s’emballa Robin.
– Je trouve toutes ces petites taches de couleur charmantes, complimenta Jeanne-Élisabeth. Tu es très doué, Calixte.
– Quelqu’un d’autre ? proposa Marguerite qui commençait à avoir mal à la tête.
– Volontaire, je suis.
Yoda se leva, il regarda son dessin avec un air pénétré puis le montra au reste du groupe qui put découvrir une sorte de hutte dans une forêt.
– Qu’est-ce que c’est ? demanda Jarod.
– Dagobah. Chez moi, c’est.
Il lança un regard entendu à Luc comme si ce lieu devait lui rappeler quelque chose.
– Tu vis dans les bois ? s’étonna Calixte. C’est plein de bêtes là-dedans…
Il se mit à se gratter compulsivement par-dessus ses multiples couches de vêtements.
– Une résidence secondaire à la campagne, peut-être ? suggéra Jeanne-Élisabeth.
– Mais vous ne vous êtes pas représenté sur le dessin, remarqua Marguerite.
– Timide, je suis.
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