Plus on est de fous…

Zoe Brisby · Chapitre 54 sur 57

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Plus on est de fous…

Chapitre 54

– 54 –

 

Une bien belle matinée pour en finir. Le soleil et les feuilles des arbres dessinaient un ballet d’ombres sur les pelouses parfaitement tondues de la clinique. Des gouttes de rosée, disposées comme autant de diamants éphémères sur les pétales des fleurs, ponctuaient le chemin gravillonné menant à l’entrée.

Luc regarda la demeure avec un mélange d’appréhension et de reconnaissance. C’était comme revoir une vieille amie avec qui l’on s’était disputé. Il y avait d’abord des relents de colère, puis le souvenir des moments heureux refaisait surface et on finissait par se serrer dans les bras.

Samedi. Jour des visites. À dix heures, Malik alla ouvrir les grilles en fer forgé. Toujours ce petit groupe d’habitués qui fonçait tête baissée sans faire attention aux bizarreries des pensionnaires pour qui le samedi était jour de représentation.

Et les autres, les primo-arrivants, qui ne savaient plus où donner de la tête tant le spectacle pouvait être impressionnant.

Des célébrités presque aussi vraies que nature, des personnages historiques, des amis imaginaires, des animaux tout aussi imaginaires, T.O.C. en tout genre… L’apanage d’un grand show psychiatrique.

Heureusement, les nouveaux étaient accueillis dès leur entrée dans le hall de la clinique par un homme en blouse au sourire bienveillant.

– Soyez les bienvenus !

Il ouvrait les bras comme un père accueillant le fils prodigue.

– Je vous propose de commencer par une visite de notre cher établissement avant de rejoindre vos proches. Vous pourrez ainsi profiter de nos nouvelles installations et constater que le bien-être des patients est notre priorité.

Un petit peu de publicité n’avait jamais fait de mal à personne.

– Commençons !

Il tournait le dos, faisant voler sa blouse. La petite troupe satisfaite d’avoir trouvé un leader se rangeait sagement deux par deux et suivait gentiment.

Luc rit. Rien n’avait changé. Jarod menait toujours les visites d’une main de maître. Il observa le groupe qui s’éloignait puis se dirigea vers la salle commune.

En chemin, il croisa Ernest qui portait une pelle sur son épaule.

– Tu vas t’enterrer vivant ?

– Non.

– T’assommer ?

– Non.

– Assommer quelqu’un ?

– Non plus.

– Alors que fais-tu avec cette pelle ?

– Je participe à l’atelier jardinage.

Ernest semblait plus jeune. Il avait troqué ses éternels pulls en cachemire pour une élégante chemise en lin parfaitement repassée. Il y avait quelque chose de nouveau dans son allure. Peut-être se tenait-il plus droit ? Souriait-il plus ? Ses yeux pétillaient-ils plus ?

Luc l’observa avec attention. Il avait l’air heureux. La mélancolie qui l’habitait avait enfin fini par déménager. Elle avait pris ses affaires et quitté les lieux, elle n’avait laissé que deux petites valises sous les yeux de son ancien bailleur.

– Tu ne te suicides plus ? demanda Luc, surpris par ce changement de comportement.

– Oh, tu sais, les suicides, c’est un peu dépassé. Et puis, cela devenait très difficile de se renouveler.

L’ex-suicidé en série sembla hésiter puis il continua :

– Notre discussion m’a beaucoup aidé. Tu m’as permis d’y voir plus clair par rapport à mon passé.

Luc était ému. Il avait recueilli les confidences de ses amis au cours de leur aventure commune et il était heureux que cela leur ait fait du bien. Il était même honoré d’avoir réussi à détourner Ernest d’un chemin funeste. Il devrait peut-être se lancer dans une carrière de psychologue…

Ernest changea sa pelle d’épaule. Il sortit un carré de chocolat comme ceux que l’on offre avec les cafés. Il enleva son emballage doré et le fourra avec délectation dans sa bouche.

– Tu en veux un ?

– Non, merci.

– Il paraît que le chocolat peut être terrible quand on est allergique. Une mort affreuse mais assez rapide. Henry Purcell, le célèbre compositeur anglais du e XVII siècle, serait mort d’un empoisonnement au chocolat.

– Et tu es allergique ?

Ernest avala le chocolat qu’il avait tendu à Luc en haussant les épaules.

– Non.

Ils rejoignirent le reste du groupe confortablement installé dans les fauteuils de l’entrée. Ils semblaient tous profiter de l’effervescence de ce samedi matin. Ils observèrent Mme Darminoun très en forme qui dissertait avec de pauvres visiteurs perdus sur la construction des pyramides. Elvis se déhanchait à s’en luxer la hanche dans son beau costume blanc à paillettes. Napoléon, perché sur une chaise, motivait ses troupes, principalement constituées de Noé, le fils de Marguerite, coiffé d’un tricorne. Un samedi matin ordinaire à la clinique Beausoleil.

– Luc ! s’extasia Jeanne-Élisabeth en lui ouvrant les bras. Quel plaisir de vous revoir !

Luc s’assit sur le canapé en face de ses amis.

– Vous êtes toujours aussi élégante, ma chère Jeanne-Élisabeth. Comment allez-vous ?

L’aristocrate rougit poliment.

– Très bien. Je me suis lancée dans l’écriture d’un roman.

– Un roman ?

– Oui ! fit-elle tout excitée.

– De quoi parlera-t-il ?

– Ce sera l’histoire d’une bande d’amis qui vivent dans une clinique psychiatrique. Il leur arrivera plein d’aventures. J’ai déjà tous les personnages en tête.

– Ça me dit quelque chose, intervint Robin.

Il se gratta le front sous l’effet de la réflexion tout en faisant attention à ne pas faire tomber son chapeau en aluminium.

L’écrivain en herbe ne parut pas l’entendre et continua :

– Il y aura un gentil docteur qui dirige la clinique, des fous, une infirmière et un méchant directeur.

Elle eut un sourire de connivence pour Luc.

– Et puis, évidemment, il y aura une histoire d’amour.

Seul Luc connaissait la passion de Jeanne-Élisabeth pour les romans parfumés à l’eau de rose.

– Et toi, Yoda, comment va la galaxie ?

– Neuf cent un ans, j’ai. Mais en forme, je suis. Côté obscur de la Force, parti est.

– Parle-lui de tes cours, le pressa Calixte.

Yoda eut un sourire modeste.

– Cours de sabre laser le jeudi, je donne. Pas mal de succès, j’ai. Venir, tu devrais. Luke, bon Jedi tu es.

Luc sourit.

– Avec plaisir ! Je suis certain que tu as beaucoup de choses à m’apprendre.

– Et moi ? On parle de moi ? s’impatienta Robin.

Jarod les rejoignit et se laissa tomber dans le canapé à côté de Luc.

– Le Dr Petitpas a pris le relais. Il n’en a pas pour longtemps, j’ai fait le gros de la visite. C’est un bon groupe, ce matin.

Il regarda sa montre.

– J’ai une petite heure avant mes prochains patients.

Il s’étira et se cala confortablement entre les coussins.

– Le samedi, c’est toujours une journée de fous !

Ils se regardèrent et éclatèrent de rire.

Robin se leva.

– Bon, maintenant on peut parler de moi ?

– Et toi, Luc, que deviens-tu depuis que tu as quitté la clinique ? demanda Ernest sans prêter attention au complotiste.

– Je reprends petit à petit le cours de ma vie. Je passe de bons moments avec ma sœur, j’essaie de rattraper le temps perdu, de devenir celui que je suis au fond de moi.

– Et Pauline ? voulut savoir l’aristocrate romantique.

Luc eut un sourire mystérieux.

– Ça avance.

– Bon début, c’est. Toujours par avancer, commencer il faut.

– Dites-nous-en plus ! s’impatienta Jeanne-Élisabeth.

– Je me suis excusé, j’ai dit tout ce que j’avais sur le cœur. Rien n’est arrangé, rien n’est oublié mais la porte n’est pas fermée.

– Porte ouverte, bon signe, c’est. Yoda, écouter tu dois.

Robin profita du silence suivant cette sage déclaration pour s’interposer :

– Maintenant, il faut parler de moi. Parce que j’ai…

– Luc !

Le Dr Petitpas et Marguerite se joignirent au groupe.

Le médecin serra l’épaule de Calixte en passant et s’assit à côté de Marguerite dans les fauteuils voisins. Luc remarqua une certaine proximité entre les deux mais il n’aurait su dire si elle était volontaire ou simplement due aux coussins défoncés des fauteuils.

– Vous êtes redevenu directeur de la clinique ? s’étonna Luc.

– Parce que, quand même, j’ai sauvé la clinique ! intervint Robin sur le point d’exploser.

– C’est un peu exagéré, tempéra Ernest.

– C’est grâce à moi que cette clinique n’a pas fermé !

– C’est vite dit…

Robin posa son chapeau en aluminium sur le côté pour qu’il ne se froisse pas dans la bataille et se dirigea d’un pas déterminé vers son rival.

– Cessez vos chamailleries, les arrêta Jeanne-Élisabeth avec un ton de maîtresse d’école exaspérée.

– Expliquez-moi ce qui s’est passé, demanda Luc qui n’en savait toujours pas plus.

Il se souvenait qu’ils n’avaient pas pu assister à la réunion qui décidait du sort de la clinique en raison de la piqûre de Calixte. L’ambulance l’avait emmené à l’hôpital, ils avaient tous voulu l’accompagner mais le Dr Petitpas avait insisté pour que Marguerite les ramène à la clinique.

Luc avait ensuite passé quelques jours avec eux pour se remettre de ses émotions et s’éclaircir les idées. Il avait dû faire le tri entre les souvenirs inventés, ceux que son cerveau avait fabriqués pour le protéger, et la vérité.

Puis sa sœur était venue le chercher. Il craignait sa réaction, avait peur qu’elle lui en veuille après son attitude impardonnable. Mais quand elle l’avait vu, elle s’était mise à pleurer et lui avait simplement tendu les bras. Il s’y était réfugié et avait ressenti la douce sécurité qui l’avait tant de fois protégé enfant. Elle portait le parfum de leur tante, il en fut profondément ému. Ils s’étaient retrouvés comme deux madeleines larmoyantes mais heureuses.

Il avait quitté la clinique, soulagé de retourner à une vie normale mais inquiet pour l’avenir de ses amis. Il était rassuré d’apprendre que le Dr Petitpas avait récupéré son poste mais ne savait pas comment ce miracle s’était produit. Robin avait-il vraiment quelque chose à voir là-dedans ou était-ce encore une de ses théories fumeuses ?

Marguerite prit le commandement et expliqua :

– Les administrateurs ont reçu un étrange dossier.

Robin afficha un sourire satisfait. L’infirmière continua :

– À l’intérieur, il y avait plusieurs documents signés de la main du nouveau directeur.

– Des documents compromettants, jugea bon d’expliquer Robin.

– Des factures pour l’installation de caméras minuscules dans les parties communes mais également dans les chambres.

– Je vous avais bien dit qu’il s’agissait de caméras ! Mais personne ne m’écoute dans cette clinique…

– Le directeur Adam était un voyeur ? s’étonna Luc.

– Pas du tout, le détrompa Marguerite. Il utilisait les données récoltées pour réaliser des statistiques. Par exemple, le nombre d’heures de sommeil de chaque patient après l’ingestion de tel type de médicament, les sujets de conversation récurrents, les marques préférées des résidents… Même les dossiers médicaux ont été vendus à des entreprises spécialisées dans la gestion de données marketing.

– C’est une violation du secret professionnel et c’est illégal ! s’offusqua Luc.

– Parfaitement. Les administrateurs, qui étaient prêts à vendre la clinique à un groupe hôtelier pour la transformer en une sorte de cure de repos pour célébrités, ont eu peur de la mauvaise publicité si tout ceci venait à se savoir.

Le Dr Petitpas se redressa dans son fauteuil.

– J’ai fait pression pour reprendre la direction. J’ai menacé de révéler toute l’affaire. Les administrateurs ont jugé plus prudent de faire comme si rien ne s’était passé et m’ont confié à nouveau la clinique.

– Et la lettre ? Parlez de la lettre ! s’impatienta Robin surexcité.

Le docteur eut l’air un peu gêné.

– Oui, il y avait une lettre étrange qui accompagnait le dossier.

– Que disait-elle ? demanda Luc.

– Il s’agissait d’une série de théories du complot et d’accusations farfelues. Le directeur Adam serait l’émissaire des extraterrestres venus coloniser notre planète. Le gouvernement serait complice. Un témoin aurait vu une soucoupe volante atterrir dans le jardin de la clinique le jour de l’arrivée du directeur…

– Véridique, assura Robin avec un hochement de tête.

Luc rit et prit un moment pour assimiler toutes ces informations.

– Et qu’est-il arrivé à M. Adam, alors ?

Robin ne répondit pas mais pointa son index vers le ciel. Ernest pouffa.

Marguerite passa une main dans ses cheveux pour replacer une mèche indisciplinée.

– Nous ne savons pas vraiment. Il a été arrêté par la police sur la route le matin même où vous vous êtes enfuis. Nous ne savons pas ce qu’il faisait là.

Les ex-fugitifs échangèrent un regard complice. Ils n’avaient peut-être pas dit toute la vérité au docteur et à l’infirmière.

Marguerite continua ses explications :

– Apparemment, il avait un discours incohérent et un comportement erratique. Ils ont été obligés de le placer en observation. Depuis, pas de nouvelles.

– Pas de nouvelles, bonne nouvelle ! conclut Calixte.

– Bon débarras ! renchérit Jeanne-Élisabeth.

– Du mauvais côté de la Force, était.

Luc frappa dans ses mains.

– Eh bien, quelle histoire !

– Heureusement, les choses ont fini par rentrer dans l’ordre, se félicita Ernest.

– Même si le gouvernement ne nous dit toujours pas la vérité…

Jeanne-Élisabeth l’ignora et jeta un regard vers le médecin puis vers Calixte.

– Et il n’y a plus de secret.

Luc eut soudain l’air mal à l’aise.

– Que se passe-t-il ? l’interrogea le docteur dont le professionnalisme reprenait le dessus.

Luc se mordit la lèvre. Devait-il leur dire ? Surtout devant le Dr Petitpas… Ne risquait-il pas de l’enfermer à nouveau ?

Une vie sans secret était quand même bien plus facile. Et puis, il se trouvait au meilleur endroit pour faire cette confession.

– Je dois vous avouer une chose…

– Tu es un extraterrestre ! Je le savais depuis le début ! s’extasia Robin.

– Non !

– Un espion russe ?

– Non plus.

– Tu travailles pour les impôts ? Ce serait encore pire…

– Laisse-le parler ! s’interposa Ernest.

Il attrapa Robin pour le faire taire. Luc put continuer. Il inspira et avoua :

– Tout le temps que j’ai passé ici, j’ai entendu une voix dans le réfectoire !

Ses amis n’eurent pas l’air surpris. Même Malik, qui venait de se joindre à eux, semblait attendre la suite.

– C’était une voix invisible. Une voix, comme dans ma tête, qui me disait de choisir tel plat plutôt qu’un autre. Ça a commencé avec la mousse au chocolat et le flan, et ça s’est poursuivi avec la blanquette de veau…

– Oui, c’est normal, l’informa Jarod.

– Normal ?

– C’est Bastien. Un sacré gourmand, celui-là. Il se cache dans les placards sous la glissière des plateaux. C’est sa manière d’avoir du rab ! Il ne fallait pas l’écouter.

– J’ai cru que j’entendais des voix !

– Ah ! Tu les entends, toi aussi ? Elles te parlent en quelle langue ? Moi, en martien crypté, c’est très difficile à comprendre.

– C’est parce que tu règles mal ta radio, Robin… expliqua Ernest.

Robin ne parut pas convaincu.

– Pendant un moment, j’ai cru que je perdais l’esprit, admit Luc.

– Frontière entre folie et raison, très relative est.

Luc sembla soulagé d’un énorme poids. Il essuya la transpiration qui s’accumulait sur son front.

– Alors, je ne suis pas fou ?

Le groupe se regarda et se mit à rire.

– Pas plus que nous !

FIN

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