Plus on est de fous…
Chapitre 33
– 33 –
Dans la pénombre de la salle de cinéma, tous s’étaient tus. Confortablement installés dans les fauteuils rouges, les patients avaient le visage serein de ceux qui savent qu’ils vont passer un bon moment.
Tous, sauf Luc. Il ressassait son évasion manquée. Il avait été à deux doigts de réussir. Si seulement la vieille dame ne lui avait pas bouché le passage ! Il se demanda si elle ne faisait pas partie du complot qui visait à le garder enfermé.
Il secoua la tête et se massa les tempes. Il devenait comme Robin ! Il ne pouvait pas rester dans cette clinique, il allait devenir aussi fou que ses résidents.
Il regrettait de ne pas avoir eu l’occasion de parler au nouveau directeur. Ils auraient pu discuter et élaborer ensemble une stratégie. Mais M. Adam était resté cloîtré dans son bureau depuis son arrivée.
Il fronça les sourcils. L’occasion était trop belle. Il n’en aurait sûrement pas d’autres avant un moment. Il devait tenter quelque chose. Après tout, son plan pouvait toujours fonctionner. Il y avait peut-être une fenêtre dans les toilettes par laquelle il pourrait s’enfuir.
Il regarda Malik, assis à côté de lui. Il riait des facéties de Jacquouille la Fripouille. Luc envisagea un instant de l’assommer aux toilettes mais renonça vite en voyant l’épaisseur du biceps du gardien. Le mieux était encore de faire l’innocent.
Il tapa sur l’épaule anormalement ronde et dure de l’infirmier. Combien d’heures passait-il à la salle de sport pour avoir des épaules pareilles ?
– Je dois aller aux toilettes.
Malik soupira, il n’avait pas envie de manquer le moment où Jacquouille et Godefroy défonçaient une voiture de La Poste.
– Ça ne peut pas attendre ?
Luc prit un air contrit.
– Je ne suis pas sûr de tenir.
Pour appuyer son fait, il croisa les jambes et commença à se dandiner.
– Bon d’accord, on y va.
Installés en milieu de rangée, ils durent demander à quelques spectateurs de se lever, parmi lesquels Ernest, Yoda et Robin dont il capta la conversation à voix basse.
– Je n’avais jamais envisagé l’arc et les flèches pour un suicide. Très intéressant !
– Voyage dans le temps, possible est. La preuve, est.
– Incroyable ! Il m’est arrivé exactement la même chose !
Malik escorta Luc jusqu’aux toilettes à l’extérieur de la salle. Il s’arrêta devant la porte et demanda :
– Ça va aller ?
– Évidemment ! Je ne suis pas un enfant ! Vous pouvez retourner à l’intérieur, je vous rejoindrai.
L’infirmier fit la moue. Visiblement, il hésitait. Ce passage avec la voiture de La Poste le faisait toujours mourir de rire. Luc vit une éclaircie dans ses projets d’évasion.
Malik secoua la tête avec un regret manifeste.
– Je ne peux pas vous laisser seul. Faites vite !
– Je n’y arrive pas quand on me presse.
– Je ne vous presse pas, je vous dis de vous dépêcher.
– C’est pareil. Je n’y arriverai pas si vous me mettez la pression.
– C’est vous qui avez voulu sortir parce que c’était urgent.
– Oui mais là, je n’ai plus envie.
– Alors on y retourne.
– Ça peut revenir.
– Vous vous moquez de moi ?
– Non.
– Alors, pourquoi nous faire sortir si vous n’avez plus envie d’aller aux toilettes ?
– Parce que.
Luc ferma la porte pour cacher son sourire. Pour une fois que paraître fou pouvait lui servir ! Il déchanta rapidement quand il vit que les toilettes étaient constituées d’une seule pièce étroite éclairée par une lucarne minuscule. Jamais il ne pourrait passer par là.
Son plan avait échoué. Ses épaules s’affaissèrent à un niveau aussi bas que son moral.
Il cherchait un autre moyen d’évasion quand Malik frappa à la porte.
– On va rater tout le film ! Vous avez bientôt fini ?
Luc souffla et tira la chasse d’eau pour que l’infirmier n’ait pas de soupçons. Il rouvrit la porte.
– C’est pas trop tôt, râla le cinéphile frustré.
Ils se dirigèrent vers la salle d’où s’échappait une salve de rires.
– Et voilà, on a tout manqué !
– On le connaît par cœur, ce film.
– Et alors ? Ça ne l’empêche pas d’être drôle. Le rire, ce n’est pas la société de consommation. Tu ris, tu jettes, tu paies pour autre chose. Les vrais classiques, ceux qui restent dans l’histoire de la comédie sont justement ceux qui nous touchent, ceux qui parlent à tous.
Luc se sentit idiot tout à coup. De quel droit privait-il cet infirmier d’un peu de bon temps ? De toute façon, il n’avait aucun moyen de s’échapper. Il y avait une personne à la porte principale qui vérifiait les tickets et ne laissait personne entrer ou sortir pendant la séance. Pas de porte de derrière et une lucarne microscopique dans les toilettes.
– C’est bon, on y retourne.
Malik lui répondit par un franc sourire qui laissa voir la quasi-totalité de sa dentition anormalement blanche. Il devait avoir un abonnement chez le dentiste en plus de celui au sport…
Ils avaient la main sur la poignée en laiton, à l’ancienne, de la porte qui les séparait de la salle de projection quand Luc vit Jeanne-Élisabeth assise dans le hall, l’air triste. Il arrêta Malik et fit un signe de tête vers elle.
– Alors elle, on la laisse toute seule !
Malik haussa simplement les épaules et se dirigea vers l’âme solitaire qui reposait son royal postérieur sur une banquette rouge.
– Tout va bien, Jeanne-Élisabeth ?
Perdue dans ses pensées, elle ne l’avait pas vu arriver. Elle sembla surprise comme si elle ne s’attendait pas à se trouver là, comme si elle se réveillait d’un sommeil plein de rêves.
– Oui, Malik, merci beaucoup, ça va aller. Je suis juste un peu fatiguée.
Son regard balaya le hall du cinéma et se posa sur Luc, la main toujours fixée sur la poignée de la porte.
– Je vais parler à Luc, ça me fera du bien.
Luc fut aussi étonné que Malik. Pourquoi lui plutôt que l’infirmier ? Malik capitula. Il pouvait tirer une croix sur le film. Il s’éloigna pour laisser suffisamment d’intimité au duo tout en gardant son patient en vue.
Jeanne-Élisabeth fit signe à Luc de venir la rejoindre sur la banquette. Ils restèrent un moment silencieux, laissant l’atmosphère chargée de rires et d’odeur de pop-corn les envelopper. Ce fut Jeanne-Élisabeth qui décida de rompre le silence. Cela faisait sans doute partie de ses prérogatives nobiliaires.
– Je sens que vous êtes quelqu’un à qui je peux me confier.
– Moi ?
Elle lui répondit par un sourire bienveillant.
Luc se demanda pourquoi ses charmants aliénés lui faisaient aussi facilement confiance. Qu’avait-il fait pour mériter un tel cadeau ? Il avait déjà recueilli les confidences d’Ernest dans la forêt, et maintenant il sentait Jeanne-Élisabeth sur le point de lui livrer un lourd secret.
Peut-être était-ce justement parce qu’il venait d’arriver ? Il était parfois plus simple de se confier à un inconnu. Surtout quand, comme lui, il ne faisait qu’un bref passage dans notre vie.
Luc se sentit investi d’une mission. Il savait qu’il finirait bien par sortir de cette clinique. Tôt ou tard, sa chère Pauline le tirerait de ce mauvais pas. Il eut un frisson en pensant à sa future femme. Il se souvint de leur premier cinéma, de l’émotion qui l’avait envahi lorsqu’il avait attrapé sa main. L’obscurité de la salle pour complice. Le pop-corn pour alibi.
Pauline était entrée dans sa vie un soir d’orage. Il n’avait pas de parapluie, elle en avait un. Le destin. Son futur s’était joué sur des gouttes de pluie, partition mouillée de son bonheur. Il l’avait immédiatement aimée. Sa tante lui avait raconté mille histoires sur le Grand Amour, celui avec des majuscules. Était-ce justement parce qu’elle-même ne l’avait pas trouvé qu’elle le vénérait tellement ? Toute sa vie, elle l’avait cherché. Toute sa vie, elle avait cru en lui. Pourtant, il ne s’était jamais manifesté. Mais elle n’avait jamais renoncé.
Luc avait été imprégné par ce fol espoir qu’un jour il rencontrerait la bonne. Elle portait une robe à fleurs bleue et un parapluie. Elle s’appelait Pauline et c’était la femme de sa vie. Depuis combien de temps ne lui avait-il pas dit qu’il l’aimait ?
Son enfermement lui permettait de se rendre compte de son attachement profond à elle mais aussi de la distance qu’il avait mise entre eux. Toujours occupé, toujours préoccupé. Son travail lui prenait tout son temps. Il l’avait délaissée. Il était devenu irritable, anxieux, triste. Elle, si lumineuse, comment avait-elle pu supporter la noirceur qui l’avait envahi ?
Mais il allait tout changer. Quand il sortirait de cette clinique, il s’excuserait, il lui dirait qu’il l’aimait et ils partiraient faire un beau voyage. Oui, ils rattraperaient le temps perdu, seuls sur une plage paradisiaque. Loin du tumulte du monde. Loin du travail, des tantes malades, des sœurs cupides. Loin des malades mentaux, des médecins, des infirmiers body-buildés et des bureaucrates amateurs de prestations premiums.
Cette question réglée dans sa tête, Luc put laisser de la place à autre chose. Il concentra à nouveau son attention sur Jeanne-Élisabeth. Elle le fixait de ses yeux bleu roi.
Il fit un geste qui le surprit. Il lui attrapa la main. Il n’était pourtant pas très tactile mais il sentait que c’était ce qu’il y avait à faire. Sa nouvelle amie avait besoin d’un contact physique pour la ramener à la réalité. Pour la soutenir.
– Oui, je suis quelqu’un à qui vous pouvez vous confier.
Elle sourit.
– Je le savais. Vous l’aviez oublié mais moi, je le savais.
Luc se rappela alors qu’avant, effectivement, il était ce genre de personne. Ouvert. Accueillant. Tout petit déjà, il était celui à qui on racontait ses secrets, à qui on confiait ses chagrins et ses joies. Puis, devenu adulte, dans le train ou dans le bus, de parfaits inconnus se livraient à lui.
Il avait le don de permettre aux autres de se libérer de leurs peines. Mais il n’avait pas su l’entretenir. Il s’était passé quelque chose qui l’avait fait changer. Submergé par les sentiments, il avait construit une barrière entre lui et les autres sans comprendre qu’il s’éloignait en même temps de lui-même. Mais là, à cet instant précis, dans ce cinéma de village à entendre les fous rire des facéties de Jean Reno et Christian Clavier, il sut qu’il avait retrouvé son don.
– Que se passe-t-il, Jeanne-Élisabeth ?
– Je vous préviens, c’est une histoire un peu triste.
Une nouvelle vague de rires leur parvint.
– Il y a toujours un peu de tristesse dans les bonnes histoires.
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