Toxic - t.2 (Dark romance) (French Edition)
Chapitre 17
Helena
À peine deux minutes après que Dimitri a lancé son ordre, une dizaine
d’hommes rapplique dans la pièce où deux corps gisent dans leur sang. La
flaque d’hémoglobine s’assombrit à vue d’œil créant une mélasse ignoble
contrastant avec leur pâleur de plus en plus horrifique. Aucun d’eux n’a
l’air de s’en émouvoir, tous attendent que leur patron prenne la parole.
Celui-ci se tient droit comme un piquet, les bras croisés sur la poitrine, me
camouflant de son dos imposant. Je ne peux que constater ses trapèzes se
contracter au rythme de sa respiration.
Il m’a protégée. Je dois cruellement manquer d’amour et d’attention
pour que cela me touche. J’ai dû rester seule trop longtemps pour
m’accrocher à des conditions aussi morbides jusqu’à en ressentir de la
gratitude. C’est pathétique que Dimitri soit la personne que je considère le
plus comme un allié. Il faut dire que c’est un combattant hors pair. J’ai
pensé à lui venir en aide si la situation dégénérait, mais je l’ai vu mettre à
terre son adversaire avec une rapidité déconcertante, et même si le coup
qu’il a reçu en plein flanc l’a blessé, il n’en a pas montré le moindre signe.
Je comprends mieux pourquoi les conflits entre les deux cousins ne sont
toujours pas résolus. Ils possèdent une force quasi équivalente, et ils doivent
le savoir.
— Comme vous pouvez le constater, Sven et Anton sont morts,
commence-t-il d’un ton si lugubre que j’ai du mal à le reconnaître.
Il joue son rôle à la perfection.
— La raison est simple. Ce soir, ils ont tenté de violer Helena.
D’emblée, les regards convergent vers moi. Je ne m’en offusque pas,
me retiens même d’esquisser un nouveau rictus de gloire. Je me demande ce
qu’ils diraient s’ils savaient qu’en réalité je suis coupable du trépas de l’un
des leurs, que j’ai réussi à en maîtriser un jusqu’à l’abattre et qu’ils
comprennent ce qu’ils risquent à s’en prendre à moi. Le destin m’a donnée
l’occasion de tester mes aptitudes renforcées grâce à l’équipe de trafiquants.
Ça en serait presque risible tant c’est ironique. Cependant, ma vie étant en
jeu, je garde pour moi mon cynisme et laisse Dimitri assurer notre plaidoirie
commune.
— J’avais pourtant exigé qu’aucun de vous ne s’approche d’elle. Vous
avez suffisamment de quoi faire ici pour vous vider, il me semble, tonne-t-
il.
Ses paroles me font tiquer, un éclair de dégoût traverse ma figure. Ses
mots me répugnent. Comment peuvent-ils traiter les femmes comme des
sex-toys ambulants ?
— Les ordres, putain de merde ! rugit-il si soudainement que j’en
sursaute. Depuis quand vous enfreignez les ordres ?
Il sort son arme et le pointe vers chacun de ses gars. Il n’y a aucun
cinéma dans son comportement. La rage qui l’habite est sanguinaire et
indomptable. La tension est palpable, mais les mafieux se tiennent toujours
aussi dignement, seuls leurs traits tirés témoignent de leur alerte.
Quelques secondes dans un silence lourd de sens se passent avant qu’il
le rompe finalement.
— Loris, nettoie-moi ce bordel, les autres, dégagez de là, mais je vous
jure que si ça se reproduit, je vous ferai pendre par les couilles.
Immédiatement, ceux-ci détalent dans des directions opposées.
Nous nous retrouvons seuls, même s’il me tourne toujours le dos. Je
culpabilise quelque peu de l’avoir mis dans une telle situation. Je ne connais
pas grand-chose aux codes de la mafia, mais je présume que tuer l’un des
siens est un acte terriblement grave et surtout rare. Je sais qu’il l’a fait pour
me protéger bien que je n’en comprenne pas le motif. Pour qu’il en soit
venu à cette extrémité, il doit forcément y avoir un enjeu important qui
m’inquiète encore plus sur la raison de ma présence ici.
Il pivote vers moi, toujours aussi furieux, avant de me demander d’une
voix blanche d’aller me coucher. Je n’ai pas le temps de le remercier ou de
lui faire part de ma gratitude qu’il quitte les lieux, fuyant sûrement un
hypothétique contact. Mitigée et fatiguée de ce torrent d’émotions
contradictoires, je me dirige à mon tour vers l’étage.
Arrivée dans ma chambre, je me sens enfin à ma place. Au fil du
temps, cette pièce est devenue un refuge, un endroit accueillant dans lequel
je suis en sécurité. Ici, personne ne s’invite sans y être autorisé, j’en ai
maintenant l’explication. Dimitri avait anticipé que ses hommes pourraient
m’agresser sexuellement, c’est la raison pour laquelle l’autre pourriture
parlait à voix basse en tentant de se faire discret…
C’est en baissant la tête que l’état de mes fringues me percute de plein
fouet. Du sang les tapisse, et mes chaussures ont également viré à une
répugnante couleur carmin. Je me déshabille, avant de filer sous la douche
où je laisse les jets pacifier le tumulte de sentiments que je ne saurais
décrire. Ce soir, j’ai appris une chose : Nass ne m’a pas détruite, mon alter
ego ne s’est pas délié à son contact. Lorsque j’ai eu besoin de lui, il était là,
glissant la lame dans ma main pour tuer un ennemi. J’ai senti ce flux d’adrénaline m’envahir et apaiser les tonnes de blessures internes qui
saignent toujours abondamment. Pourquoi commettre des meurtres est la
seule manière que mon esprit tordu a trouvée pour renaître de ses cendres ?
Je me couche, puis m’endors comme une masse. Cependant, ma nuit
est agitée. Des flashs me hantent, perturbent les images psychédéliques
créées par mon inconscient. Le visage de ma meilleure amie, Jasmine,
revient sans cesse me tourmenter et provoque mon réveil en sursaut…
comme toujours. Je m’assieds et bois à grandes goulées la bouteille d’eau
qui traîne sur ma table basse. Cette dernière nuit, cet ultime meurtre, avant
que je quitte définitivement Orlando, continue de me pourchasser.
***
J’ai 20 ans, les dernières années sont passées avec une lenteur
interminable. Je compte les jours avant ma majorité, même si la maturité
m’a aidée à me défendre et à m’endurcir face aux pervers en tout genre qui
viennent se prendre des rails dans mon salon. Et puis, je ne suis plus aussi
jeune, alors il faut croire qu’ils sont moins intéressés. Ma génitrice, cette
raclure de l’humanité, fulmine de perdre l’emprise qu’elle exerçait sur moi.
Je me retiens de lui cracher dessus dès que nous nous croisons, mais j’ai
besoin d’un toit pour dormir, donc je me contente de serrer les dents en
attendant mon départ. J’ai remarqué que le chantage marchait
particulièrement bien avec ma mère. Elle craint plus la taule que sa propre
mort, c’est parfait pour moi. Quand elle m’emmerde, je lui susurre que je
n’ai qu’un appel à donner pour que les flics du coin perquisitionnent sa
baraque. Bien souvent, elle tente de me frapper en réaction, mais j’ai passé
l’âge, j’esquive facilement ses pathétiques attaques et déguerpis loin d’elle.
Jasmine et moi sommes plus proches que jamais, et c’est pour cette
raison que lorsque je vois son numéro apparaître sur mon téléphone à une heure si tardive, je réponds sur-le-champ. Une voix paniquée et chevrotante
me tire de mon demi-sommeil.
— Helena, il est devenu fou, il va me tuer. Viens me chercher, je t’en
supplie.
À ces mots, une rage sourde m’agrippe les tripes. Un sentiment
d’urgence naît dans ma poitrine. S’il la touche, il est mort. La bête prend le
contrôle. Je m’empare de mon jouet favori. Un cran d’arrêt procuré dans
une armurerie, grâce à la tune piquée dans la poche d’un camé
complètement défoncé au crack, qui gisait sur le sol de ma salle de bain.
L’avantage des États-Unis c’est qu’on peut en trouver dans n’importe quelle
supérette du coin. Je n’ai cependant pas pu m’acheter un révolver, n’étant
pas majeure. Donc, OK pour l’arme blanche, mais pas celles à feu. Bref, je
ne vais pas me plaindre, grâce aux lois particulièrement bancales de mon
pays, je peux tuer comme j’en ai envie.
Je cours vers la maison de mon amie, un mauvais pressentiment dans le
cœur. D’ailleurs, celui-ci tambourine si fort que son écho monte jusqu’à
mes tympans. L’anxiété me comprime le thorax, et même si je sens mes
muscles peu habitués brûler par l’intensité de l’exercice demandé, je ne
ralentis pas.
Les cris de son fils de pute de paternel résonnent jusqu’au trottoir sur
lequel je m’arrête une demi-seconde. Aussitôt après, j’ouvre la porte
d’entrée à la volée qui, Dieu soit loué, n’est pas fermée. D’un rapide coup
d’œil, je repère la fratrie de Jasmine recroquevillée dans le coin du salon,
leur mère assise sur le canapé, les yeux fermés, remuant les lèvres pour
prier un Créateur qui les a de toute évidence délaissés depuis un long
moment. Je ne tergiverse pas plus sur la lâcheté de cette mère de famille qui
préfère se réfugier dans sa religion pour fuir la monstruosité de son taré de
mari, quitte à abandonner sa fille aux mains du diable en personne. Les larmes du dernier d’à peine deux ans dans les bras de sa sœur de sept ans
me pulvérisent de chagrin. J’entends le vacarme assourdissant qui provient
de la chambre de Jasmine. Sans plus attendre, je monte à l’étage en avalant
les marches, mais lorsque je pénètre dans la pièce, mes jambes cessent de
me porter.
Encore à l’heure actuelle, j’ignore où j’ai puisé la force de ne pas
sombrer face aux images qui se sont incrustées pour toujours dans mon
esprit, mais voir la figure broyée, de celle que j’aimais comme une sœur
m’a arraché à jamais un morceau de mon âme.
Le père de la pauvre victime pivote au bruit de la porte qui se referme
derrière moi. Son visage tordu d’une folie meurtrière reste pétrifié un court
instant, et ce moment de flottement insensé entre nous deux est le
déclencheur de ma névrose. Ai-je pleuré en martelant le corps du géniteur
de Jasmine ? Je ne sais plus. À vrai dire, la seule chose dont je me
souvienne avec précision est la seconde où il s’est jeté sur moi, tel un lion
sautant sur sa proie. Malheureusement pour lui, je n’étais pas sans défense,
et surtout, je possédais une détermination que rien n’aurait pu essouffler.
L’énergie du désespoir. L’instant d’après, son corps sans vie reposait à mes
pieds, le bide tellement troué de coups de couteau que l’intégralité du
contenu de sa cavité ventrale s’étalait sur le sol à côté du cadavre de
Jasmine.
Je me souviens avoir déposé un baiser sur la main de celle-ci avant de
descendre les marches, dans un état second. Le cri hystérique de la mère de
famille qui venait sûrement d’entrer dans la pièce de l’horreur a réussi à me
happer et continue de s’insinuer dans mes cauchemars nocturnes.
Toujours en mode automatique, je suis retournée au lycée. J’ai fini par
confesser ce qui s’était passé la veille, ainsi que tous les épisodes de mon
pathétique et cruel début de vie, à mon professeur de physique, l’un des seuls que j’appréciais. Je ne lui ai cependant pas avoué les meurtres que j’ai
commis avant et ai nuancé le dernier en mentant sur son déroulé, hurlant à
la légitime défense. Sous le choc de mes révélations, l’homme de science a
malgré tout réagi avec un sang-froid remarquable. Quelques jours plus tard,
il me glissait dans la main un passeport me vieillissant d’un an, me
permettant de quitter le territoire dès que je le souhaiterais. Je n’oublierai
jamais ce que cet homme a fait pour moi.
Quant à la maman de Jasmine, elle ne m’a jamais dénoncée. J’ai été
interrogée par la police pour témoigner de la violence que subissait la
famille Khalil. J’ai appris en fouinant sur Internet qu’Isma, la génitrice,
avait été inculpée pour meurtre, avant d’être disculpée peu de temps après,
le juge ayant reconnu la légitime défense. J’ai pleuré pendant des jours suite
à cela. Il faut croire que le courage de cette femme a éclos après la mort de
son mari, dommage que la vie de son aînée ait dû être sacrifiée pour
qu’enfin elle se comporte comme une mère de famille. Je lui ai envoyé des
tonnes de lettres pour la remercier de son geste et pour épancher le deuil de
ma camarade. Je n’ai jamais eu de réponse…
Les yeux vers le plafond, je me sens vide, comme chaque fois que je
laisse mes démons me noyer. Je devrais tourner la page, brûler le livre, pour
ne conserver que le nom de ma précieuse amie, mais rien n’y fait. Ces
souvenirs sont scellés en moi et me tiennent comme une seconde peau
immuable.
Je ne t’oublierai jamais Jasmine, et un jour, nous nous retrouverons.
J’espère que tu es en paix là où tu te trouves, moi, je puise un brin de la
mienne en sachant tes frères et sœurs en sécurité.
***
Pensive, je ne remarque pas que le soleil a modifié la luminosité de
mon lieu de vie. Ce n’est que lorsqu’une femme de chambre entre dans la pièce que je relève qu’en effet, le jour est déjà levé.
— Mademoiselle, pardonnez-moi, je viens seulement vous apporter vos
draps.
— Merci et, s’il vous plaît, cessez de m’appeler mademoiselle,
grommelé-je, de mauvaise humeur à cause du manque de sommeil.
La pauvre rougit, incline la tête, puis referme la porte derrière elle.
J’aurai des remords plus tard. Pour l’heure, je suis encore trop maussade
pour me soucier des sentiments des autres. Plus que maussade, je me sens
presque déprimée, ressassant sans cesse les piètres moments de mon
existence. Cela ne m’inquiète pas outre mesure, quand bien même c’est
agaçant. Je suis souvent sensible selon mon taux hormonal. Mon humeur
me rappelle que je vais peut-être tout simplement avoir mes règles.
Soudain, je me redresse d’un coup sec. Aussitôt, je calcule, cherchant en
moi un élément contradictoire qui me rassurerait, mais rien n’y fait, c’est
trop loin, bien trop loin, horriblement trop loin. En alerte maximum, mon
cœur bondit dans ma poitrine à une telle cadence, que c’en est douloureux
et je manque de faire un malaise vagal tant le sang déserte mon cerveau.
Oh non, pas ça, je vous en supplie, pas ça.
Je sors du lit, jetant les draps par-dessus mes jambes, puis cours à la
porte avant de héler d’une voix fébrile à travers le hall que je surplombe de
ma chambre.
— Excusez-moi, appelé-je, sous l’œil ignorant des gardes qui se
tiennent devant l’entrée. J’ai besoin d’une femme de toute urgence !
Je sautille d’un pied sur l’autre devant mon impatience qui croisse en
flèche.
Bien heureusement, la domestique que je viens de rabrouer remontre sa
tête.
— Vous souhaitiez autre chose, made…
Elle se ravise, mais pour l’instant, je me fous de la façon dont elle allait
me nommer. D’un geste frénétique de la main, je lui indique de revenir vers
moi au plus vite. Lorsque nous sommes suffisamment proches, je lui
explique rapidement ce dont j’ai besoin. Elle acquiesce et me confirme
qu’elle sera de retour dans une demi-heure, le temps d’aller acheter le
matériel nécessaire. Je n’ose pas la supplier de faire au plus vite, pendant
que des suées me couvrent le dos et la peau fine du cuir chevelu. Je suis
bonne pour retourner à la douche.
Après un moment qui semble avoir duré une éternité, elle revient enfin,
et je lui arrache presque des mains l’objet tant convoité. Je la remercie
avant de lui claquer la porte au nez et de courir jusqu’à la salle de bain pour
me défaire de ma tâche.
Si j’ai trouvé le temps long pour attendre l’employée, ce n’est rien en
comparaison de cet instant-là, totalement suspendu. Pour finir, le couperet
tombe, catastrophique, et je reste là, épouvantée, assise sur les toilettes,
devant le « + » indiquant que ma vie vient de prendre un tournant dans
l’horreur comme jamais auparavant.
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