Toxic - t.2 (Dark romance) (French Edition)
Chapitre 2
Helena
La mort. J’ai réellement vu la mort en face il y a quelques jours. J’ai
décelé la certitude dans ses yeux, la détermination de mettre un point final à
une histoire qui n’avait même pas commencé. J’ai prononcé le « je
t’aime » le plus dangereux de mon existence et rien n’arrive à apaiser
l’agonie dont je souffre depuis ce moment.
Je marche dans les rues de Jackson en me maudissant d’en être rendue
là. Cela marque mon échec cuisant à récupérer une vie normale, après une
enfance et une adolescence chaotique.
J’erre depuis près de sept jours sans savoir où aller. Évidemment, hors
de question que je retourne dans l’Oregon pour retrouver ma cinglée de
génitrice. Ah, je l’imagine bien rigoler si elle me voyait rentrer la queue
entre les jambes. Rien que de le visualiser jubiler avec sa voix rauque,
tenant à peine debout, j’ai une impassible envie de meurtre. De toute façon,
je n’ai rien pour m’orienter, mon téléphone étant resté au club, dans mon
manteau, je serais bien incapable de traverser la moitié des États-Unis pour
revenir à mes origines. Les forces me manquent, je marche sans fin, et les
nuits entrecoupées à dormir à droite à gauche, dans des endroits crasseux,
voire insécurisés, ont eu raison de mon état psychologique et physique.
Pour couronner le tout, les médias locaux ne cessent de traiter le
massacre du Palacio, me renvoyant sans cesse à cette nuit tragique et à
l’homme qui en est responsable. Les journalistes dépeignent l’attaque d’un
gang rival sur laquelle la police enquête « intensivement »… Bien sûr,
oui ! Si je m’en fie à la ribambelle de politiciens présents lors de la petite
sauterie de Nass il y a quelques mois, je doute que les charges finissent par
peser sur les bonnes personnes.
Penser à lui me ramène aussitôt des flashs en mémoire.
***
Le coup de feu me déchire les tympans,pourtant je m’étonne d’être en
vie. Par instinct de survie, je n’ai pas bougé d’un millimètre. Mes muscles
sont si tétanisés par l’adrénaline que je suis incapable de dire où je suis
blessée. En revanche, je sais avec certitude que mes paupières sont closes.
Dois-je les rouvrir ? Puis-je même le faire ? Il semble que oui, car en
moins de temps qu’il en faut pour le penser, je suis à nouveau consciente du
monde qui m’entoure.
La première chose que je distingue est ses yeux, transformés en
charbons ardents. Ensuite, c’est son arme, fumante, toujours dressée contre
moi. Il m’a évitée. Délibérément. Pourtant, à présent, la pommette me brûle,
et plus les secondes passent, plus celle-ci marque sa présence. À tel point
que je me demande s’il ne m’a juste pas loupée, car si son tir était
volontaire, sa précision frôle le mystique.
Je viens de lui avouer que je l’aimais, or, pour seule réponse, il m’a
tirée dessus.
Dans notre contact visuel, je lui transmets tout le ressentiment que
j’éprouve pour lui à cet instant. C’est réciproque. Jamais quelqu’un ne m’a
observée avec tant d’animosité et de malveillance. Comme mes larmes menacent de dégringoler, je brise notre lien, me retourne et m’enfuis à
toutes jambes.
***
Avec un effort surhumain, je chasse ces images qui me parasitent
depuis des heures. Je n’arrive pas à oublier la lueur cauchemardesque qui
brillait dans ses pupilles ni l’odeur âcre de la fumée du coup de feu qui
m’était destiné. C’est la première fois que l’on me tirait dessus. Je suis
persuadée à présent que cela va me poursuivre jusqu’à la fin de mes jours.
L’autre sujet qui me tourmente est Sooty, laissé-pour-compte, qui doit
être en train de mourir de faim après avoir sûrement été dégagé de mon
appartement par mon propriétaire. Je suis une maîtresse atroce, incapable de
protéger un simple chat. Comment ma vie a-t-elle pu virer de la sorte ?
Chaque fois que je crois avoir touché le fond, l’univers me prouve le
contraire. Cet homme m’a totalement dépouillée, or je suis là, à sangloter
pour ses beaux yeux dès que mon cerveau a le malheur de se connecter à de
mauvaises pensées. Ce qui arrive à peu près… tout le temps.
Il est tard. Même si je suis dans une ville craignos moins dangereuse
que Memphis, il ne fait pas bon être une femme, seule et affaiblie dans les
rues. Je me dépêche donc d’aller à la supérette du coin m’acheter de quoi
manger aujourd’hui. Je ne dispose que de l’argent qui se trouvait dans la
poche de mon jean ce soir-là. J’économise drastiquement, car je n’avais que
cinquante dollars. Il m’en reste à peine trente...
Pile au moment où mon pas s’accélère pour retrouver au plus vite la
caravane abandonnée qui me sert de dortoir depuis deux jours, je distingue
un homme adossé au mur d’une station-service, sûrement fermée depuis des
années vu la façade. Mes yeux aguerris remarquent très vite son état
psychotique. Il est sous influence de je ne sais quelle merde, alors il est
impératif que je m’éloigne de lui. Je suis armée, mais il est préférable d’éviter les ennuis. J’agrippe avec ténacité le couteau que j’ai chapardé
dans un squat, en priant pour ne pas avoir à m’en servir. À l’inverse des
BM, je ne sème pas des cadavres partout dans mon sillage, et puis je n’ai
jamais tué de sang-froid. Chaque fois, je me trouvais dans un état second,
serai-je capable d’utiliser la lame en cas de besoin ? Quelque chose au
fond de moi me chuchote que oui et qu’en plus, j’y prendrais du plaisir.
Raison de plus pour empêcher le conflit.
En pressant le pas, je traverse la rue, sauf qu’évidemment, cela a juste
pour effet d’attirer l’attention sur ma présence. Je peste contre moi-même
quand il tourne la tête dans ma direction. Mon cœur tambourine contre ma
poitrine, alors que mon cerveau reptilien allume les alarmes de détresse de
mon instinct de survie. Je prends sur moi pour ne pas partir en courant, ce
qui pourrait déclencher le mode prédateur de ce mec drogué jusqu’à la
moelle. Cependant, cela peut devenir un avantage. Avec de l’héroïne dans le
sang, les réactions sont exacerbées, mais la réalité, elle, est déformée.
Comme la meilleure défense est l’attaque, je continue de marcher sur le
trottoir d’en face, en le regardant droit dans les yeux, me faisant la plus
menaçante possible. Malheureusement, ça n’a pas l’effet escompté,
puisqu’il commence à avancer vers moi d’un pas actif. Mon inquiétude
croît, mais je ne laisse rien paraître sur mes traits. S’il me touche, je me
battrai de toutes mes forces. Grâce à l’adrénaline, ma fatigue s’envole, mon
corps reprend une énergie nouvelle, mon sang me martèle les veines, sous la
pulsation de mon cœur en total surchauffe.
— Salut, miss, dit-il d’un ton qu’il imagine sensuel. Tu fais quoi là ?
t’es toute seule ?
Je l’ignore puis garde la tête haute en marchant d’un air assuré. Son
attitude change aussitôt face à mon silence.
— Réponds-moi, salope, t’es toute seule, c’est ça ?
Le camé ricane, mais son insulte soudaine me prouve que la situation
risque très vite de dégénérer. Je le dépasse pendant qu’il me laisse passer en
m’observant salement. Je souffle un peu d’avoir réussi à poursuivre ma
route sans accroc quand, brusquement, un lancinement fulgurant m’arrache
l’arrière du crâne et me fait vaciller. Je hurle sous la surprise, puis tente de
me dégager de sa main qui retient mes cheveux. Je m’apprête à lui envoyer
mon coude dans les flancs, sauf que ses mouvements sont étonnamment
rapides, et je suis projetée au sol avec une force qui contraste avec son
gabarit. Mes cris redoublent d’intensité au moment où il s’allonge sur moi.
J’essaie de récupérer mon couteau, malheureusement, il entrave aussitôt
mes gestes.
Loin d’être résignée, je prends tout l’élan possible, pour lui balancer
mon front en plein nez. Un craquement résonne, puis un beuglement perce
les airs. J’exploite l’effet de surprise pour tenter de me soustraire de son
corps, cependant, étant en position de domination, il me bloque facilement
et m’adresse un puissant coup de poing en retour. Sa puissance est moindre
cette fois, donc je sens à peine la douleur grâce à l’état de folie dans lequel
je me trouve. Celui qui me transforme en bête sauvage. Je profite du fait
qu’il m’a lâchée pour pouvoir me frapper, mais… Fait chier, putain ! J’ai
une arme à quelques centimètres de moi, or je suis incapable de la saisir à
cause du manteau dix fois trop grand que j’ai chopé dans une benne de la
ville.
Je gesticule avec véhémence, pendant qu’il tente de récupérer mon
poignet. Je dois arrêter de perdre du temps à essayer de trouver le canif et
que j’improvise. Il faut que je me défende comme une lionne. J’attrape son
visage avec mes mains, plante les ongles sur ses paupières en serrant de
toutes mes forces. Le clodo se débat farouchement, même s’il reste malgré
tout le plus robuste de nous deux. Très vite, mon adversaire parvient à m’entraver de nouveau, mais je me console en observant sa sale gueule,
dorénavant aussi rayée que le pelage d’un zèbre. Le salopard n’abandonne
pas et, tout en m’écrasant de son poids, se fraie un passage entre mes
cuisses. Comme je ne perds pas en énergie et que je demeure une boule de
fureur, il m’assène une gifle virulente. Là encore, mon cerveau en mode
danger mortel refoule toutes souffrances, alors je continue de me débattre
avec acharnement en hurlant de plus belle.
Toutefois, l’horreur de cette situation qui est en train de très, très mal
tourner libère en moi un flux d’émotions diverses. Le regret se mêle à la
hargne. J’aurais dû rester sous la protection des BM. J’aurais dû me
conformer, me plier à leurs règles. J’ai voulu ma liberté, en voici son prix.
Si j’étais dans les rues de la ville qui m’est à présent interdite, j’aurais juste
eu à prononcer son nom pour que ce fils de pute me lâche aussitôt. Mais ici,
je n’ai aucune protection. Ici, nous sommes trop loin de Memphis.
Le toxico tente maintenant de se débarrasser de mon pantalon. Son
odeur d’urine emplit l’air et je crache de dégoût. Debout, j’aurais
assurément vomi. Je vais me faire violer, encore une fois. Mon sempiternel
dessein se reproduit. J’ai l’impression d’être bloquée dans une boucle
spatio-temporelle où je suis forcée de revivre chaque fois les mêmes
traumatismes, inlassablement.
Je m’effondre en larmes. Il a réussi à me déshabiller et, à l’aide de ses
membres supérieurs qui compriment les miens, il me l’ôte entièrement. Il
faut que je me déconnecte du moment présent. Je sais le faire, alors
pourquoi ça ne vient pas ? Pourquoi suis-je encore totalement
consciente ? Quand je tourne la tête sur le côté, je réalise que mon nez
saigne abondamment. Mes souvenirs se mêlent, mon esprit déraille. C’est
pourtant moi qui lui ai cassé le sien, non ? Ah oui, le coup de poing… Ceci
dit, le sien dégage également des fluides hémorragiques. Nos sangs se mélangent. Cette fois, je ne peux me retenir de vomir. Tant pis si je
m’étouffe avec, cela aura au moins le mérite de stopper cet enfer dans
lequel j’erre depuis l’enfance. Ma bile s’échoue dans mes cheveux et
l’odeur nauséabonde s’ajoute maintenant à celle du camé.
Tout à coup, je crois voir une hallucination. Au loin, dans l’ombre, face
à la station, une forme fantomatique m’apparaît. Un spectre aux yeux
océan. Ceux d’un homme qui ne peut vivre que dans mes souvenirs.
Nass.
Mes paupières clignent rapidement, en même temps qu’elles se plissent
pour perfectionner ma vision, et alors mon cœur loupe un battement. Il est
là. Bel et bien là. Mes poumons se dégonflent de soulagement. Ma joie frise
l’hystérie, jamais je n’ai été si heureuse de le voir. Je crie son nom.
Apercevant enfin une issue de secours à ce cauchemar, tout mon corps se
remet en marche.
— NASS !!!
Le temps se fige. Alors que mon souffle se perd dans ma gorge, une
intense souffrance prend place dans ma cage thoracique. En effet, malgré
ma détresse évidente, mon ex-amant reste statique, nonchalamment appuyé
contre le mur. Ses jambes sont écartées, et ses mains, dont l’une tient
pourtant son révolver, sont croisées devant sa ceinture. Il se contente de
nous examiner avec calme, l’air concentré, mais pas affecté.
Est-il sérieux ? Va-t-il le laisser me violer ? Rien ne l’empêche de le
faire. J’ai conscience que cet homme ne ressent strictement rien. Ni pour
moi ni pour personne. Et comme je ne « travaille » plus pour lui, il n’a
aucune raison de me défendre ou de me protéger. L’horreur se déverse dans
mes veines à une vitesse vertigineuse. Les lèvres entrouvertes, je retiens la
seconde déferlante de supplication que je brûle de lui adresser. Il crèvera en
enfer avant que je me rabaisse à lui quémander son aide.
L’homme, qui se débattait encore avec son propre jean, n’apprécie pas
franchement ce regain de vigueur et m’assène une nouvelle gifle avant
d’écraser sa paume encrassée contre ma bouche. Le goût salé de sa main
qui frotte contre mes dents me dégoûte, alors je secoue frénétiquement la
tête pour me dégager, en hurlant dans mon bâillon.
— Ta gueule, ferme ta gueule, salope !
Je redouble d’efforts, lançant des coups de pied sur n’importe quel
endroit accessible, en vain. Il réussit à extirper de son caleçon son sexe, qui
bute sur ma cuisse. Cette sensation me paralyse. Mes yeux rencontrent ceux
du monstre à l’échelon supérieur, qui continue de nous fixer sans faire un
mouvement. Ses pupilles m’emprisonnent de leur sempiternelle aura
maléfique, mais le coup de grâce advient lorsque je distingue le coin de ses
lèvres s’étirer en un léger sourire.
Il jubile. Je vais me faire violer devant lui et ce sera ma « punition ».
De toute évidence, celle d’avoir été bannie de ma propre ville ne suffisait
pas. Qu’à ne cela ne tienne. Je ne le lâche pas des yeux pendant que mon
agresseur s’attaque à ma culotte pour arriver à ses fins. Je m’accroche au
regard de l’homme que j’aimais à la folie. Celui-là même qui ne me rendra
jamais cette passion. Il m’a fait tomber follement amoureuse sans même
l’avoir cherché. Les paroles de Rina me reviennent comme un boomerang.
Quelle femme a suffisamment de force pour lui résister ?
Il devra m’observer être violée, mon attention rivée sur lui. Je ne
lâcherai pas. J’attends donc l’inévitable, en le toisant sans vraiment le voir.
J’ai réussi. Mon cerveau déconnecte petit à petit. Enfin…
Quand je sens son sexe acculer mon vagin, j’abdique, n’étant plus
maître de mon corps. Mes paupières se closent, coupant ainsi notre combat
visuel. Je perds cette bataille, mais il est vital que je me préserve des images
qui me hanteront jusqu’à la fin de mes jours.
Admire ça, connard. Branle-toi comme il faut quand tu y repenseras.
Pourtant, je rouvre les yeux, luttant contre moi-même, incapable de ne
pas gérer la suite des évènements, alors que mon violeur cherche
pathétiquement à entrer dans mon conduit sec comme le désert. Mais tout à
coup, tandis que son visage n’exprime toujours aucune émotion, Nass lève
sa main armée dans notre direction. J’ai à peine le temps de tourner mon
visage en prévision de ce qui va suivre, qu’une explosion se fait entendre,
avant qu’un raz de marée de sang, d’os, de cervelle se déverse sur ma figure
et mon cou quelque peu épargnés grâce à mes avant-bras. La substance
gélatineuse coule contre mes cheveux, déjà tâchés de mon vomi. Tous les
fluides humains possibles sont sur le sol en ce moment même, mais je n’ai
jamais été si heureuse de voir un cadavre de toute ma vie.
Malgré tout, le corps gisant contre le mien pèse une tonne. Pour
l’instant, je m’en soucie peu. Je reste là, à terre, à regarder le ciel,
tremblante. Mon soulagement est immédiat, le cauchemar prend fin. J’ai
envie de pleurer tant je me sens délivrée.
Passé le temps de la libération, un sentiment bien plus vicieux fait
place dans ma cavité cérébrale. La rage. Je vais le tuer. Nass. Je l’étriperai
de mes propres mains, je le jure.
Quand j’arrive enfin à me dépêtrer des kilos de chairs mortes qui
m’entravent, je remonte mon pantalon, puis m’élance pour lui courir après.
Je veux le frapper, le gifler, lui arracher son putain de cœur de pierre.
Néanmoins, très vite, je dois m’arrêter, je tourne la tête de tous les côtés. Il
a disparu. Plus personne n’est face à moi. Si le cadavre derrière moi n’en
témoignait pas, j’aurais pensé avoir halluciné sa présence.
Espèce de fumier. Tu lui as permis de me toucher devant tes yeux. Tu
m’as laissée endurer ça.
Une haine immense prend vie dans mes tripes. Une fureur sourde. Des
larmes de rage reprennent leur course sur mes joues.
— Connard, reviens ici si t’es un homme !
Le silence me répond, donc je demeure seule, haletante sous l’effet de
la colère, la moitié du corps peinturluré de sang humain. Il faut que je me
défoule, que j’évacue ce trop-plein d’émotion si je ne veux pas sombrer
dans une aliénation qui causerait ma perte. Je m’approche de la dépouille du
violeur et lui assène le plus de coups de pied possible avant de lui cracher
au visage, ou tout du moins, ce qu’il en reste.
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