Toxic - t.2 (Dark romance) (French Edition)
Chapitre 31
Dimitri
Dimitri, 8 ans
— Nass, t’es là ? chuchoté-je à travers la porte de sa chambre. Vite,
ouvre-moi avant qu’oncle Vlad arrive.
— Hum, me répond une voix ensommeillée, avant que le déclic de la
serrure me rassure.
J’attends qu’il l’entrebâille pour la pousser de toutes mes forces et me
faufiler avant de la refermer du plat de la main, essoufflé.
Mon cousin retourne déjà se blottir dans son lit, mais je sais qu’il me
laissera une place à son côté. Il le fait chaque fois. Chaque nuit. Je
m’installe, encore tremblotant du cauchemar que je viens de faire. On n’a
pas la liberté de dormir ensemble, mais je n’ai que cinq ans et pas de
maman à rejoindre. Mon papa est parti, un jour. Je crois qu’il a fait une
grosse bêtise, car je suis souvent frappé ou insulté de « fils de bâtard ». Je
n’ai plus le droit de m’amuser dehors et on m’a confisqué tous mes jouets.
Seul mon oncle Vlad est gentil avec moi. Lui et Nass, mon cousin qui
n’est pas vraiment mon cousin. N’empêche que je l’aime beaucoup, moi. Il
me laisse me coucher avec lui dès que j’ai peur et on joue à la guerre en
secret. Parfois il gagne, d’autre fois, c’est moi. On a le même âge, c’est trop
cool. S’il est d’accord pour qu’on dorme ensemble, c’est que lui aussi peut
faire de grosses crises dans son sommeil. Quand c’est comme ça, je dois me glisser sous le lit, car peu de temps après, une des dames qui s’occupent de
nous arrive pour le réconforter. Moi, personne ne vient me voir, donc je
compte sur Nass.
Ses cauchemars à lui sont si impressionnants qu’ils me font peur, alors
je chouine, planqué sous les lattes, donc on trouve ma cachette. Aussitôt, je
reçois une fessée avant qu’on me ramène dans ma chambre en me traînant
par le bras. Dans ces moments-là, je suis fâché contre mon cousin, je suis
jaloux aussi. Lui non plus n’a plus son papa et sa maman, pourtant tout le
monde l’aime. Pourquoi pas moi ?
***
Aujourd’hui est un grand jour, c’est mon anniversaire, j’ai eu huit ans,
juste un peu après Nass. On ne me le souhaite jamais en général, mais
chaque année, j’espère que quelqu’un, hormis mon cousin, s’en souviendra.
Je me réveille, puis fonce dans sa chambre. Une fois dedans, j’attrape un
coussin que je frappe sur son crâne enfoui dans le sien, avant de le pousser
dans le dos. Bizarrement, il n’y a que moi qui peux le toucher. C’est
sûrement pour ça qu’on nous autorise désormais à dormir ensemble, car
quand ses cauchemars, qui sont toujours aussi puissants, le saisissent dans
la nuit, je suis maintenant le seul à pouvoir le calmer. Une fois, il a planté
son petit couteau qu’on lui avait offert dans la gorge de la servante qui
s’occupait de lui parce qu’elle lui avait frôlé le bras sans le faire exprès. Je
n’ai pas pu l’approcher pendant des jours après cet incident. Il s’est
renfermé sur lui-même et a refusé de parler à quiconque. Je crois qu’il
l’aimait bien, Anna…
Là, tout de suite, il est joyeux. Mon attaque le fait rire, alors aussitôt, il
réplique. On joue jusqu’à se disputer quand, par inadvertance, il me met un
coup de coude dans le nez. Je saigne et ravale mes larmes tandis qu’il
s’excuse. Trop tard, vexé, je le pousse à mon tour, mais le bruit rameute Borya. Lorsqu’il entre dans la pièce, j’ai peur. Il s’approche, j’ai très envie
de faire pipi. Je crois que c’est ce que je fais quand sa grande main frappe
mon visage et que je tombe au sol.
— Ava, emmenez-le dans sa chambre et qu’il y reste pour la journée. Je
ne veux pas le voir dans les parages.
— Mais, c’est son anniversaire, réplique la jeune voix de mon cousin.
J’ai le temps d’entendre la réponse du parrain, alors que je suis
trimbalé de force dans le couloir, les doigts sur ma joue endolorie.
— Nass, petit, tu apprendras qu’on ne fête jamais les anniversaires des
rejetons de traître.
***
— T’as peur ? ricane mon cousin.
— Pas du tout. C’est juste que tu ne m’avais pas dit que ce serait si
haut.
On est en Sardaigne, pour des affaires que mes oncles doivent régler.
On a douze ans, et je crois qu’ils ont abandonné l’idée de nous séparer,
alors on passe notre temps ensemble, même si je reste l’ombre de l’aîné. À
l’entraînement, si lui a droit aux meilleurs hommes de main de Borya, moi,
je dois me débrouiller avec les sacs de frappe de la salle. Heureusement,
Vlad vient souvent jouer mon ennemi, et grâce à lui, j’apprends beaucoup.
Nass et moi avons filé en direction d’une calanque dans les bordures de
Cala Gonone. Je mets toujours un point d’honneur à accepter les défis que
me lance mon compère, car il excelle dans presque tous les domaines. Le
plus agaçant est qu’il ne s’en vante pas ni ne me nargue, ce qui fait que je
n’ai pas de raison de laisser cette colère envers lui m’envahir de mois en
mois. Pourtant, je ne peux pas l’empêcher ni la ralentir. Plus le temps passe,
plus je souhaite qu’il disparaisse, mais j’ignore si j’arriverais à vivre ici
sans lui. Seul. Ces contradictions me font culpabiliser jusqu’à m’angoisser. D’autant que je suis le premier à savoir qu’il ne se satisfait pas de cette
situation. Nass n’aime pas mes oncles et ne fait pas d’effort pour le cacher.
Il est élevé et traité comme un prince, un prince qui rejette sa couronne. Il
s’entraîne dur, ne rechigne jamais à effectuer les ordres, ne refuse pas non
plus les accolades que Borya imagine les rapprocher, néanmoins, jamais les
pupilles de son poulain ne s’allument d’une quelconque affection. Cela dit,
mon oncle n’a pas à être jaloux, c’est le cas pour toute la famille. Toute la
famille sauf moi.
Une fois, Nass a piqué une bouteille de whisky, enfin il m’a expliqué
l’avoir volée, pourtant je suis presque sûr que le parrain la lui avait offerte.
Bien souvent, il me ment pour ne pas me blesser, moi qui ne suis même pas
autorisé à manger avec le reste du réseau. Alors qu’on avait bu la moitié et
qu’on était complètement saouls, il m’a confié en balbutiant que jamais il
ne pardonnerait à la mafia la mort de ses parents. Qu’il ferait semblant
jusqu’à être assez fort pour s’enfuir. Ensuite, il m’a glissé qu’il
m’emmènerait, car j’étais comme son frère. Ce soir-là, j’ai eu du mal à
m’endormir pour faire taire la honte que je ressentais à souhaiter, parfois,
quand j’étais battu à sang, qu’il disparaisse de nos vies.
— Bon, je saute et tu me rejoins, OK ? me lance-t-il.
Il n’attend pas ma réponse. Son corps souple et finement musclé
s’élance dans les airs, en croix. Ses jambes sont les premières à frapper
l’eau à toute vitesse, puis la mer l’engloutit, comme une immense bouche
affamée. J’admire les vaguelettes et la mousse pleine de sel marin auréoler
sur la surface de l’océan, avant que la tête de Nass en ressorte et qu’il
m’adresse un de ses sourires qui me font tant de bien. Même si je lui dois
l’ombre dans laquelle je peine à émerger, il est également l’unique rayon de
soleil qui éclaire les ténèbres de ma vie.
Puisant ma force dans son regard riche d’une amitié dont je suis le seul
à avoir le droit, je recule, prends de l’élan, puis défie à mon tour les lois de
l’apesanteur, n’imaginant pas qu’on passe là, nos derniers moments de
fraternité.
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