Toxic - t.2 (Dark romance) (French Edition)
Chapitre 4
Nass
À peine suis-je arrivé sur le tarmac de J.F.Kennedy que déjà je sens les
tensions qui chargent le ciel nocturne anormalement éclairé par les milliards
de spots lumineux de la grande pomme. Je ne suis ici, ni pour admirer
l’allée de Wall Street ni pour flâner parmi les badauds. Ça n’a rien d’une
visite amicale. Jay et Dan sur mes talons, nous quittons la piste
d’atterrissage où mon jet vient de se poser.
Aucun n’a fait de réflexion sur ma demande qui consistait à ce qu’ils
me rejoignent à Jackson pour embarquer de là-bas. Personne ne doit
connaître la raison de ma retraite soudaine dans notre ville voisine, hormis
l’homme payé pour m’informer du moindre fait et geste de celle que j’ai
fait l’erreur d’épargner trop souvent. À l’heure actuelle, elle devrait être
morte et enterrée. Si c’était le cas, je serais bien plus serein. Ma main a
dévié de son angle de tir in extremis, encore maintenant je le regrette. Pas
une fois dans toute une vie, je n’ai hésité à tuer quelqu’un. Je n’ai même
jamais épargné personne, hormis certains enfants. Ils sont ma seule
faiblesse et, vu que de toute évidence, un gamin de trois piges ou moins, à peu de chance de me poser des problèmes dans mon business, je n’ai jamais
vraiment cherché à la combattre.
Helena n’est pas une petite fille. Je peux donc officiellement la compter
comme la deuxième de mes défaillances. Je rumine dans ma barbe pendant
que je pense à elle, encore et toujours. Tout en sortant de ma poche une
clope que j’allume dans la foulée, j’ordonne à mes bras droits de monter
dans la berline qui doit nous emmener vers le QG de Brody Kolberg. Cet
Afro-Américain, chef d’un gang, voit d’un mauvais œil le marché lui
échapper depuis quelques mois.
Il souhaite me rencontrer pour établir des limites et commencer des
négociations de pourcentage. Il va être servi. Je souris en imaginant les
traits de son visage fondre comme la cire d’une bougie, dès qu’il
comprendra qu’aucune marge d’entente n’est possible. Nous roulons à
travers les bâtiments de style néo-gothique, aux façades en grès rouge si
caractéristiques. Mes yeux ne se fixent sur rien, mon esprit déambulant au
rythme de mes pensées. La sonnerie de mon portable retentit, je regarde le
numéro et décroche quand je le reconnais.
— Oui ?
Mes expressions faciales ne laissent rien présager, donc même si Jay
me lance des petits coups d’œil à peine discrets, il ne devinera jamais les
mots qui pourtant soulèvent une vague de fureur dans l’ensemble de mes
synapses. L’effort que me demande le fait de rester calme contracte mes
trapèzes supérieurs. Je ploie la nuque de gauche à droite. Ce geste
n’échappe pas à mes acolytes. Ils me connaissent et savent très bien quand
je suis à deux doigts de l’explosion.
— Vous avez six heures, tranché-je d’une voix blanche. Pas une de
plus, et je veux un compte rendu toutes les heures.
Je raccroche sans lui laisser le temps de répondre, puis en profite pour
faire cesser les questions silencieuses de Jay d’une simple œillade. Mon
sous-fifre comprend le message et se concentre sur l’extérieur.
— T’es sûr de ton coup avec Brody ? intervient Dan. J’ai des potes à
New York, et il est sur le terrain depuis des années.
Je ricane.
— Fais-moi confiance, il va s’aligner comme toutes les autres petites
putes de la côte. J’ai des rivaux bien plus coriaces sur le feu.
Je songe au gouverneur qui menace de suspendre toutes nos affaires si
ma part du deal n’est pas respectée. À savoir, lui céder Helena en tant
qu’esclave sexuelle. Je suis étonné qu’il y tienne tant. Mon intuition me
souffle qu’en plus d’être un vrai prédateur, cet homme est un putain de
cinglé. Il va falloir que je fouine dans ses placards pour dénicher les
cadavres qui y gisent. Ce serait très utile d’avoir deux trois scandales sous
ma cape.
Lorsque nous arrivons devant l’immeuble, je charge mes armes à
l’instar de mes deux sbires. Nous montons par l’escalier, à l’affût de
n’importe quel guet-apens. Rien à signaler, nous sommes accueillis par une
armoire à glace à laquelle je n’accorde pas même un regard.
— Nass !!!
Les bras écartés, Brody rit à gorge déployée en me voyant entrer,
découvrant ses dents affublées d’un grillz en or. Sa veste en tweed est
ouverte et laisse apparaître son gros ventre qui peine à être couvert par son
t-shirt XXL à l’effigie des KNICKS. Son attitude est à l’apogée de
l’hypocrisie, mais je m’efforce de lui rendre son rictus. Fais le malin, Rick
Ross, tu rigoleras moins dans une heure. Il me tend le poing pour que j’y
accole le mien et, une fois fait, nous nous installons dans son salon
spacieux.
Deux prostituées avancent pour se poser sur les accoudoirs de son
fauteuil et commencent à lui caresser le torse. Vu la taille du monstre, c’est
clair qu’elles ne doivent pas être trop de deux pour s’occuper de lui… Une
rousse à hauts talons, tout à fait nue, s’approche de moi avec sensualité. Je
l’étudie d’un œil animal se déplacer lascivement. Elle me sourit, le doigt
dans la bouche. Une fois arrivée devant moi, elle se penche, mais n’a pas le
temps d’aller plus loin que mon canon s’écrase entre les deux obus qui lui
servent de poitrine. Elle sursaute avant de lancer un petit cri de panique en
m’observant avec des yeux de biche effarouchée.
— Dégage de là, sale pute !
Jay et Dan rigolent avec les hommes du clan adverse.
La nana s’éclipse à la vitesse de la lumière, ce qui me redonne la vision
de mon rival en train de se faire tailler une pipe. Je croyais avoir vu
suffisamment d’horreurs depuis ma naissance, mais apparemment, je me
trompais. Je réprime une grimace de dégoût, avant de lancer les hostilités.
— Tu voulais me parler, Brody ? J’ai entendu dire que t’étais pas
satisfait de notre précédent accord ?
Mon ton ironique n’échappe à personne. Très vite, les masques
tombent, et son sourire de façade s’effrite. Parfait.
— Tu sais ce que j’ai entendu dire moi, Nass ? me répond-il tout aussi
froidement. Que tes hommes vendaient sur la 5e et la 10e avenue.
Il hausse les épaules, faussement interrogatif.
— Étrange, n’est-ce pas ? Tu empiètes sur mes plates-bandes ou je
deviens paranoïaque ?
Il s’esclaffe à nouveau. Je lui ferais bien fermer son claquet à coup de
crosse, juste pour ne plus l’écouter se bidonner comme un gros porc.
— Non, tu ne l’es pas, confirmé-je. Et d’ailleurs, puisqu’on en est à
parler business, à partir de maintenant, tu te contenteras de la 3e et de la 4e.
Il dégage ses putes d’un violent revers de la main. Celles-ci s’affalent
au sol en couinant de stupeur. La bite à l’air, il se statufie quelques secondes
avant de repartir d’un éclat de rire jaune. Ma poigne se resserre sur ma
crosse.
Allez, Nass, contrôle-toi, la victoire n’en sera que plus belle.
— J’ai dû mal entendre, siffle-t-il. Tu sais qui règne ici, espèce de
petite merde ? Sais-tu à qui tu t’adresses, au moins ?
Mes lèvres s’étirent sournoisement. Ce qu’il ignore, lui, c’est que,
pendant qu’il était occupé à baiser toutes les gonzesses de Brooklyn et
bénéficiait de l’opulence que lui a apportée son business florissant, moi, je
gérais les affaires. Voilà ce qui arrive quand on se croit au sommet, lorsque
l’on pense toucher le ciel jusqu’à en être imbattable. Relâche-toi une
seconde, repose-toi un moment, et un autre en profitera pour charbonner à
ta place. La tête dans la luxure, on en oublie de rester sur ses gardes. Ce
guignol est là, le froc aux chevilles et il s’imagine encore être digne du
moindre respect.
— Je sais à qui je m’adresse, en effet, je réponds calmement. Au sous-
fifre qui me devra 30 % de ses recettes en plus s’il veut avoir l’autorisation
de bosser dans ma zone.
Cette fois, c’en est trop pour lui. Il sort une arme de la poche de son
sweat, imité par ses plus fidèles sbires. Aussitôt, en riposte, une vingtaine
d’hommes le tient en joue. Il cligne des paupières, en observant son équipe
se mobiliser contre lui. Fou de rage, ses globes oculaires s’écarquillent tant
que je crains qu’il fasse un AVC avant la fin de la conversation. La
désertion de son propre clan manque de le rendre totalement hystérique.
Ç’a été si facile… mes gars n’ont même pas mis deux mois avant de les
convaincre de nous rejoindre. La corruption est une vraie plaie dans notre
milieu, alors je paie cher pour qu’on me reste dévoué. L’argent mêlé à ma réputation suffit à ce que les traîtrises soient si exceptionnelles que leurs
conséquences sont encore gravées dans les mémoires.
Il hurle en visant un à un les hommes qui viennent de se retourner
contre lui, mais je ne lui laisse pas le temps de passer à l’acte, je tire une
balle sur ses bijoux de famille toujours à la vue du monde. Cette vision
n’était vraiment plus possible. Il jette aussitôt son révolver en gueulant
comme un damné, avant de s’écrouler au sol, les paumes plaquées sur son
entrejambe qui déverse un flot de sang pouvant faire pâlir les chutes du
Niagara. Si ça peut le consoler, sa mort sera rapide.
Les deux gars qui lui étaient encore loyaux et qui ignoraient tout de
mon stratagème, commencent à paniquer. L’un d’eux abdique, lâche son
arme avec lenteur, puis lève les mains. Malheureusement pour eux, il est
tout à fait proscrit que je garde dans mes rangs des hommes déloyaux. Or,
ils le seront forcément un jour ou l’autre. Leur perte sera actée avant que je
quitte la pièce. J’adresse un signe de la tête à Jay pour le lui faire
comprendre. Dan et lui resteront ici pendant quelques semaines pour mettre
en place toutes les nouvelles stratégies du réseau criminel.
Je lance un dernier regard sur l’ogre au sol, qui se débat
remarquablement contre la mort. Il geint comme un porc qu’on égorge, les
cornées révulsées et son pénis transformé en une immense plaie béante.
Cette fois-ci, je ne réprime pas mon rictus d’écœurement en tournant les
talons, direction l’aéroport. Il est temps que je reparte à Jackson.
OceanofPDF.com