Toxic - t.2 (Dark romance) (French Edition)
Chapitre 3
Helena
J’ai mis du temps à m’endormir, tournant et retournant sans parvenir à
trouver le sommeil qui me manque pourtant cruellement. Le plus inquiétant
dans toute cette histoire, c’est que ce n’est pas le toxico qui m’a le plus
perturbée ce soir. Cela me questionne sur l’état de ma psyché. L’emprise de
cet homme maudit sur mon esprit est totale, presque maladive. Je ne pense
qu’à lui et son absence qui me brûle les entrailles, jusqu’à me rendre
dépressive. Je ne suis plus que l’ombre de moi-même. Le revoir m’a
achevée.
La haine viscérale que je ressentais à son propos il y a quelques heures
est redescendue comme un soufflé. Car s’il m’a laissé subir l’agression
sexuelle jusqu’à la limite de l’irréversible, il a, pour finir, mis un terme à
mon calvaire. Sa présence était si proche et pourtant si loin. Replonger dans
sa noirceur m’a chamboulée. Je ne peux étouffer cette partie de moi-même
qui meurt d’envie de le retrouver, de sentir à nouveau sa peau contre la
mienne. Je veux retrouver cette étincelle qui s’allume à l’intérieur de mon
être dès que nous sommes à proximité. L’obscurité qui engloutit mon âme
après avoir été rejetée si violemment me prend aux tripes. Rien n’est plus
difficile que de devoir réapprendre à vivre. À vivre, sans lui. Les moments
que j’ai passés chez les BM ont été à la fois les pires et les meilleurs de ma vie. Si je ne m’en rendais pas compte sur le moment, maintenant que j’en
suis éloignée, je ne peux qu’en faire le triste constat.
Pourquoi était-il là ? Cette question trotte en boucle dans mes
méninges et m’oblige à gamberger à l’excès. Nous sommes loin de
Memphis. S’il sait où je suis, c’est qu’il me fait suivre. Soit par ses
hommes, soit par lui-même…
Après une douche minutieuse et frénétique dans les vestiaires de la
salle de sport de la ville, dont j’ai forcé la porte, il m’a fallu reprendre la
route. Je dois rejoindre le centre de Jackson si je veux trouver une solution
pour rebondir. L’aube se lève à peine alors que j’entame une nouvelle
journée de marche contrainte. Après l’exil, les conditions atmosphériques
m’ont obligée à m’adapter très vite pour survivre au froid polaire de l’hiver,
Nass m’ayant jetée sans manteau, avec des fringues à moitié déchirées.
Heureusement, c’est devenu une habitude de vadrouiller et de vivre de
plans B. Alors même que mon cœur peinait à se remettre de la violence de
notre séparation, il m’a fallu dénicher de quoi me couvrir. Ma première
croisade a consisté à localiser un centre d’aide. Lorsqu’enfin j’en ai trouvé
un, j’ai été rassurée de voir que, comme présagé, une benne de dons
débordait de vêtements en tout genre. Il m’a été aisé de récupérer deux trois
trucs à l’hygiène douteuse, mais qui allait me protéger de la morsure du
froid qui attaquait déjà mon épiderme. En ce début mars, l’hiver, même s’il
touche à sa fin, reste cinglant. La nuit, la température chute drastiquement.
Depuis, je me promène avec ce fameux manteau d’homme trois fois trop
grand pour moi, mais qui me descend presque jusqu’aux genoux, ce qui
aide à me fondre dans le paysage pour m’éviter, normalement, les soucis
que j’ai rencontrés hier soir.
J’aime l’aube, lorsque le ciel se réveille et découvre doucement les
couleurs qui vont dépeindre son humeur. Le calme est total, la faune peine à émerger et seule la nature emplit l’atmosphère de sa propre aura mystique.
Aujourd’hui, vu l’orangé qui se dispute la place avec le bleu si particulier
de la galaxie, j’imagine que le soleil sera de la partie et viendra réchauffer
le glaçon qui entrave mon muscle cardiaque. Je profite de ce moment de
plénitude pour recharger mes batteries, car bien que la douleur des dernières
journées me cisaille régulièrement, je ne peux négliger cette sensation de
liberté qui me fait renaître en parallèle.
Pour autant, ce matin, je ne suis pas aussi méditative que d’habitude. Je
me sens épiée et passe mon temps à regarder derrière mon épaule. C’est
sûrement lié au fait que je suis dorénavant avertie que Nass rôde dans les
parages, or cette idée m’excite plus qu’elle le devrait. Si je me retourne tant,
c’est que je meure d’envie de le voir apparaître d’un instant à l’autre. Sans
succès. Je suis plus seule que jamais dans cette route bordée de forêts.
Le bruit lointain d’un moteur me fait bifurquer vers le fossé. Je laisse la
place au véhicule pour me dépasser, toujours perdue dans mes pensées
tortueuses, mais alors qu’il devrait garder un rythme de croisière
dynamique, mes épaules se tendent quand je l’entends ralentir. Je me
retourne, persuadée de voir une Porsche dans mon champ de vision,
toutefois je fronce les sourcils quand un autre bolide allemand s’arrête à
mon niveau. Je recule, prête à m’enfoncer dans les bosquets au moindre
signe de danger, et tout à coup, un frisson me parcourt l’échine. Je plisse le
front un peu plus sérieusement en reconnaissant clairement la voiture que
j’avais remarquée à plusieurs reprises m’épier à Memphis.
Sans plus réfléchir, je me tourne vers les bois et m’enfuis à toutes
jambes. J’ai déjà parcouru quelques mètres quand j’entends une voix grave
tonner mon prénom. Je m’arrête net, plus surprise qu’inquiète. Je pivote
vers l’origine du son qui a percé le silence tranquille de ce début de matinée. Sa silhouette élancée se dessine entre les troncs alors qu’il avance
vers moi d’un pas déterminé.
Dimitri.
Il n’a pas d’arme en main et ne dégage aucune hostilité. Ses traits sont
sérieux, voire concentrés, ce qui contraste avec son habituel air mesquin.
Mon corps est figé, les sens en alerte, prêts à reprendre ma course effrénée
au besoin. Que me veut-il ? Si c’est bien lui qui me suivait depuis tant de
temps, quelle en était la raison ?
Il arrive jusqu’à moi et me lance enfin le sourire qui le définit tant.
C’est étrange qu’il soit cousin avec Nass, car ils sont tout à fait opposés.
Autant dans le physique que dans le caractère. La seule chose qu’ils ont en
commun, c’est leur bestialité. Si Dimitri est solaire en apparence, il n’en
reste pas moins un criminel aguerri. Je me souviens très bien de leur
confrontation dans le casino. Il n’y avait aucune lueur de peur ou
d’intimidation dans les pupilles des deux hommes. Ils sont du même
gabarit, ont été élevés ensemble et aucun n’impressionne l’autre. Je n’ai pas
non plus oublié son attitude dans la voiture et l’excitation qui enflait dans
l’habitacle pendant que l’un des mecs s’avançait vers moi.
Si j’ai réellement cru qu’ils allaient s’entretuer ce soir-là, c’est que j’ai
vu la détermination sur leur visage. J’ai senti l’appel au meurtre. J’ignore
pour quelle raison Nass s’est rétracté, mais il n’en reste pas moins que
l’homme face à moi actuellement est aussi dangereux que son rival.
— Bonjour, mademoiselle Spencer.
Il a les cheveux relevés en chignon et une barbe de quelques jours
encadre les contours de sa mâchoire carrée. La couleur polaire de ses iris est
toujours si saisissante. Son manteau noir remonte jusqu’à son menton et il
porte des gants en cuir que je zieute d’un air suspect. Il éclate de rire.
— Tu crois vraiment que j’aurais besoin de masquer mes empreintes si
je décidais de te tuer, ma biche ?
Je papillonne des cils, gênée qu’il ait deviné mes pensées.
— Qu’est-ce que tu fais ici, Dimitri ?
Je reste sur la défensive, le buste légèrement en arrière. Même s’il ne
elle n’est pas visible, je sais très bien qu’il porte son arme près de lui et
qu’il n’est pas seul. Je distingue vaguement des mouvements dans
l’habitacle. Il maintient le silence quelques secondes avant de se racler la
gorge.
— Je viens te proposer mon aide, annonce-t-il d’un timbre tout à fait
sérieux. Tu n’as nulle part où aller si je ne me trompe pas ?
Mes sourcils se lèvent sous l’effet de la surprise.
— Comment sais-tu ça et pourquoi m’aiderais-tu ?
Il incline le menton, se frotte l’arête du nez, et aussitôt le visage de son
cousin se superpose au sien. Aucun doute, ils font partie de la même
famille… il pointe sa voiture du doigt.
— On en parlera à l’intérieur si tu veux bien.
Il commence déjà à se diriger vers elle, comme si c’était une évidence
que j’allais le suivre, alors qu’il est hors de question que je sois sortie d’une
prison pour plonger la tête baissée dans une autre.
— Merci, Dimitri, mais je n’ai pas besoin de toi. Je suis très bien toute
seule.
Il pivote vers moi et hausse les sourcils, dédaigneux.
— Ah bon, s’exclame-t-il. Et tu crois faire quoi quand t’auras plus un
centime en poche ? Tu comptes danser avec les oiseaux et les écureuils
dans la forêt enchantée ?
À mon tour de marquer un temps d’arrêt face à ses arguments. Je
m’apprête à répliquer, sauf qu’il a raison. Je n’ai presque plus rien, et c’est tout à fait illusoire de considérer que je vais pouvoir avancer plus loin sans
aucun moyen financier. Pire encore, je n’ai pas pensé à cela, préférant
occulter le côté le plus critique de ma situation. Si je n’ai plus aucun
revenu, il va me falloir en gagner à nouveau, or je ne connais pas beaucoup
de façon d’y arriver rapidement. L’une d’elles me donnant clairement envie
de gerber sur-le-champ.
Est-ce raisonnable de faire confiance au mafieux ? Ai-je une autre
solution ? La dernière fois que je l’ai vu, il m’a sauvé la vie, mais celle
d’avant, il m’a violée. Ce constat devrait être suffisant pour me convaincre
de refuser, pourtant son offre est alléchante. Je suis épuisée, et chaque jour
de plus dans cette galère est un jour où je risque de mourir. Si hier, Nass
m’a préservée de l’assaut du clochard, ce ne sera pas toujours le cas. Il me
faut un endroit pour souffler et reprendre mes esprits. Rien ne m’obligera à
rester près de lui, je repartirai dès que je serai plus en forme.
Je soupire d’agacement avant d’entamer, résignée, le chemin qui mène
à la route.
Il me précède et je sens la puissance de son corps me pousser en avant.
Lorsque je m’approche, je vois effectivement des hommes dans la
voiture, dont un à la place conducteur. Il a le crâne rasé et frôle la
cinquantaine d’années. Son visage ne pivote pas vers moi, malgré tout, il
m’effraie d’office. Je n’ai jamais imaginé me trouver avec des membres de
la mafia, mais si je l’avais fait, c’est à quelqu’un comme lui que j’aurais
pensé.
Je lance un bref regard au Russe, qui me désigne la porte arrière d’un
geste de la main. Je m’engouffre dans l’habitacle avant qu’il m’imite, et
aussitôt le confort du siège couplé au chauffage qui pulse un air tiède
salvateur me détend. Dimitri s’installe à mes côtés en dézippant son blazer,
sans prendre la peine de respecter une distance de courtoisie entre nous. Ses lèvres s’étirent malicieusement pendant qu’il se vautre, déploie ses grands
bras musclés pour entourer les deux têtières, dont l’une soutient mon crâne.
Pour finir, il écarte les cuisses jusqu’à ce l’une d’elles touche la mienne.
Son manteau rejeté en arrière me permet d’apercevoir la crosse de son
flingue placée contre son rein.
Je feins de ne pas l’avoir remarquée, d’autant qu’il ne cherche pas à me
montrer qu’il est armé. Je ne comprends pas son intérêt à m’aider, mais
comme mon nouvel « allié » l’a très justement souligné, je ne suis pas
vraiment en mesure de faire la fine bouche, alors je laisse la voiture
redémarrer pour m’emmener, soit vers mon refuge, soit vers ma perdition.
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