Toxic - t.2 (Dark romance) (French Edition)
Chapitre 29
Helena
J’entends la porte de ma chambre claquer, mais ne peux vérifier qu’il
m’a en effet laissé l’opportunité de partir. Il vient de me menacer, et même
s’il est évident qu’il le fera, je n’ai aucun moyen de savoir quand sonnera le
glas de sa vengeance. Il est urgent que je quitte les lieux pour ma sécurité,
car je serais tout à fait aliénée d’imaginer qu’il ne me réserve pas un sort
funeste. Je sors de la douche d’un pas franc, me sèche, enfile des habits
disposés dans le dressing, sûrement dans le but que je les porte, puisque
l’armoire était vide la première fois que j’ai visité cette pièce. Je regarde à
peine ce que je revêts. Tout est à ma taille, je ne manquerai pas de
l’applaudir avant de lui claquer la porte au nez. Je suis ravie de trouver des
Converses basses que je chausse. Mes cheveux gouttent et provoquent la
moiteur du pull en cachemire que j’ai enfilé et qui risque d’être foutu. Je les
attache en un chignon grotesque, puis me hâte d’enclencher la poignée qui
s’ouvre sur le couloir sans surveillance.
La même énergie me pousse vers l’entrée où m’attend Nass, encore
habillé de sa simple serviette, et entouré d’une dizaine de ses hommes. Cela
m’oblige à perdre de la vitesse, sur le qui-vive, je ne leur accorde qu’un
bref regard avant de me diriger vers la porte de sortie.
— À bientôt, Helena, tonne mon maître chanteur.
Alors que je suis à moitié dehors, je tique. Je vais devoir rogner sur
mon départ digne d’une comédie dramatique, mais si j’ai une petite chance
de le faire abdiquer, je ne peux l’ignorer. Je me mords les lèvres tant je suis
honteuse de devoir quémander, puis me retourne, ce qui lui provoque un
haussement de sourcils. L’aura qu’il dégage, vautré dans son fauteuil, son
torse athlétique, encore luisant de l’eau de la douche sous laquelle il m’a
rejointe, me saisit.
— Est-ce que je peux récupérer mes affaires et mon téléphone ? marmonné-je en chassant les images libidineuses qui s’infiltrent contre ma volonté lorsque mes yeux glissent sur le V que sa serviette ne dissimule pas.
Les BM ricanent alors que leur leader se contente de me toiser comme
s’il réfléchissait à la question, avant de pencher la tête sur le côté, puis de
grimacer d’une mine contrite.
— Je crois que tu connais déjà la réponse malheureusement.
Non sans lui lancer l’œillade la plus mauvaise possible, je me retourne
et claque la porte sans regret.
En marchant vers le portail qui s’ouvre devant moi comme par magie,
je m’interroge sur le sens de ma vie. Comment je peux sans cesse me
retrouver dans des situations identiques année après année ? Pourquoi suis-
je si souvent recluse et pourquoi je perds si souvent mes repères ? Je ne
suis qu’une âme en mouvement, volant au gré du vent et de ses humeurs, à
l’image d’une feuille desséchée dont l’automne a décidé de se débarrasser
et qui tournoie sur elle-même cherchant sa future direction, seule, plus seule
que jamais. La boussole de ma vie déréglée peine à m’indiquer une
orientation fiable. Pendant que je marche vers une destination encore
inconnue, je me fais la réflexion que les mois se suivent et se ressemblent
d’une bien sinistre façon depuis qu’un criminel du grand banditisme a
pénétré mon existence. À ses côtés, tout n’est que désolation et destruction.
Ses radiations maléfiques ont le pouvoir de maudire l’air jusqu’à le rendre nocif pour quiconque la humerait. Alors, pourquoi est-ce si difficile de
m’en éloigner ? Pourquoi une micro-parcelle de mon être aurait aimé qu’il
me retienne ou pire, qu’il ne me laisse jamais repartir après m’avoir
récupérée de force auprès de Dimitri ?
Sans téléphone, il m’est impossible de joindre le mafieux, car je ne
connais pas son numéro et Chicago se situe à des centaines de kilomètres
d’ici. Je n’ai qu’une solution, marcher des heures pour me rendre jusqu’au
Highton, à moins que j’arrive à amadouer un chauffeur de bus pour me faire
gagner un temps précieux.
Le climat est doux en journée, mais les nuits sont glaciales. Je n’ai que
quelques heures devant moi avant d’être confrontée à ce problème, alors
j’espère trouver un moyen de repli d’ici là. Revenir chez Nass est
absolument exclu pour d’évidentes raisons d’amour propre. Pourtant, là
encore, j’ai peur de conduire une locomotive dont le chemin est tronqué et
qui me ramènera droit vers lui. Il est plus aisé d’obtenir tout ce que l’on
souhaite quand une ville entière se plie à votre volonté de crainte des
représailles. La tuerie du pub a dû convaincre les derniers réticents et
renforcer sa réputation.
Quand j’arrive à l’arrêt de bus qui m’intéresse, je me pose pour
réfléchir à mes possibilités. Si je supplie Rina de m’héberger, le fera-t-
elle ? En ce qui concerne Pedro, il n’est même pas utile de tenter. Car peu
importe où je logerai, Nass en aura connaissance. Pedro finirait donc au
fond d’une benne à ordures avant que j’aie le temps de franchir le seuil de
son domicile. Mais Rina ? Pour quelle raison lui refuserait-il de
m’accueillir ? Toutefois, je sais à quel point elle craint son patron, et il est
de notoriété publique que je suis un sujet sensible le concernant. Il va être
rude de la convaincre, pourtant elle reste mon unique solution.
Le bus se gare face à moi, et malgré ma cicatrice frontale peu
attractive, j’espère avoir conservé un physique avantageux. On va le
découvrir très vite. Lorsque les portes s’ouvrent, mon estomac se contracte
à la vue non pas d’un conducteur, mais d’une conductrice. J’entre, peu sûre
de moi, puis avance à sa rencontre.
— Bonjour, madame, commencé-je. Accepteriez-vous de me déposer au terminus, je n’ai aucun moyen de me déplacer et ma blessure m’empêche de marcher trop longtemps.
La chauffeuse m’observe quelques secondes, puis examine ma plaie
avant de faire une moue contrariée, mais finit par souffler en balayant l’air
d’une main nonchalante.
— Allez-y, c’est bon, râle-t-elle pour la forme. Toutefois, en cas de contrôle, on ne se connaît pas, ma petite dame.
La porte se referme dans mon dos, je m’installe alors sur le premier
siège en soupirant de soulagement. Je vais gagner un temps qui me sera
crucial.
Après une demi-heure de trajet, le bus s’arrête pour la dernière fois,
avant d’évacuer le peu de voyageurs qu’il reste. La bienfaitrice m’adresse
un signe du menton, sort du véhicule, puis s’allume une clope sur le trottoir.
Ce geste pourtant banal m’évoque un visage que j’efface aussi sec. Le cœur
au bord des lèvres, je m’extirpe à mon tour du bus. D’ici, il ne me faudra
pas longtemps pour arriver au Highton, mais je n’ai pas connaissance de
l’heure qu’il peut être. Je hèle la fumeuse, qui regarde par-dessus son épaule
en m’entendant, et lui pose la question. Elle jette un œil à son téléphone que
je suis tentée de lui arracher des mains, mais sa gentillesse envers moi
m’empêche de m’abandonner à cette bassesse.
— Quinze heures trente.
Cette information me fait ciller. J’ai dormi une bonne partie de la
journée, vu que je ne suis réveillée que depuis une heure ou deux. Je m’éclipse après l’avoir remerciée, et marche d’un pas entraînant vers la 4 th
Street. Dans cette zone, je suis épiée par des hommes tous plus louches les
uns que les autres, mais personne ne me siffle ou ne m’interpelle. Je me
déplace à l’image d’une reine d’un roi tyrannique, l’influence de Nass n’est
pas étrangère à ce traitement de faveur qui me permet de déambuler ici sans
risques. Ce constat m’indique que le leader des BM n’a pas dû faire part de
sa décision de m’interdire l’accès à la ville, car il est impossible que tous
ses sbires soient au courant de ma réintégration aussi vite. S’il avait donné
l’ordre de me faire tuer, comme il me l’a expliqué le soir de mon exil, je le
serais depuis plusieurs minutes.
Ne pas savoir l’heure me rend nerveuse et me force à accélérer le pas.
La route est longue et pentue, je me fatigue alors que je devrais conserver
des forces dans l’éventualité ou Rina ne m’accorde pas l’asile. Des voitures
passent à toute allure près de moi, me narguant, voire m’intimidant, mais
aucune ne s’arrête à mon niveau. Le tabassage de Franck a dû laisser des
traces dans les esprits.
Une fois devant l’enseigne, un sourire vainqueur traverse mes traits
rougis par l’effort. J’y suis arrivée et seule. Le club est fermé au public, vu
que nous sommes encore en après-midi, toutefois quand je frappe sur la
porte métallique, celle-ci ne met pas longtemps à s’ouvrir. Je retiens un
souffle de stupeur lorsque je découvre ledit Franck, un bandage sur le front,
mais l’allure toujours aussi solide. Ses prunelles affichent également un
éclair de surprise avant que la haine y transparaisse. J’hésite à reculer pour
m’enfuir en courant, sauf que, dans ce cas, non seulement je pourrais dire
adieu à son respect, mais en plus, je n’aurais plus qu’à dormir dans la rue
jusqu’à ce que mort s’ensuive. Le dos droit et le regard fixe, je le toise
avant d’entrer sans sa permission.
— Rina est-elle présente ?
Mon ennemi juré se contente de soutenir mon contact visuel, les bras
croisés sur son imposant thorax.
— Va te faire foutre, craché-je avant d’accéder au pub et de partir à sa recherche moi-même.
J’en profite pour lever le menton vers l’horloge murale qui indique déjà
17 h 30. Je tique. Il me faut la trouver rapidement, si mon ancienne collègue
commence son service avant que je sois chez elle, je n’aurai d’autre
solution que de séjourner dans le club jusqu’à ce qu’elle termine. Autant
dire que cette perspective revient à quémander l’aumône à Nass, de la
même manière que rester dans sa résidence personnelle. D’ailleurs, c’est
étrange qu’il ne m’ait pas obligée à retourner bosser pour lui…
Dans ma quête, je découvre Sylvia, l’une des stripteaseuses. Elle aussi
semble étonnée de me voir et presque apeurée. Finalement peut-être que
tout le monde était au courant que je n’étais plus censée revenir sous peine
d’exécution.
— Helena ? M. Hall sait que tu es là ? s’inquiète-t-elle en lançant des coups d’œil de gauche à droite.
— Considère qu’il l’est, tranché-je, pressée d’en venir au fait. Peux-tu me dire où est Rina ?
— Euh, chez elle, je suppose.
Fait chier.
— Elle habite où ?
— Dans la 3e. Attends, je dois avoir son adresse sur mon tél, mais… hésite-t-elle soudain. Tu ne vas pas lui apporter de problème, hein ?
Elle me toise, la bouche ouverte comme une idiote, avec ses grandes
billes bien trop maquillées et je me surprends à me demander si elle a déjà
couché avec lui.
— Bien sûr que non, soufflé-je en tentant de cacher mon agacement. S’il te plaît, donne-moi son adresse, je suis pressée.
Elle s’exécute, me permettant de quitter les lieux en envoyant une
œillade acerbe à Franck au passage.
***
La troisième avenue n’est pas éloignée de la quatrième, mais le chemin
est tout aussi sinueux et physique. De plus, la faim me tenaille jusqu’à me
provoquer des spasmes douloureux. Je n’ai rien avalé depuis le repas d’hier
soir qui s’est soldé avant que nous attaquions le dessert. Sans argent, je ne
peux ni m’alimenter ni m’hydrater, Nass a bien prévu son coup. Il se doutait
que je partirais sans réfléchir aux conséquences. Des vertiges me forcent à
m’arrêter pour me poser quelques minutes au bord de la route. Plusieurs
passants me regardent soit dégoûtés, soit désabusés ou parfois inquiets.
— Ça va aller, mademoiselle ? me demande justement un homme d’une quarantaine d’années.
— Oui, je vous remercie, le rassuré-je, alors que je suis à moitié avachie.
Son front plissé m’informe que j’ai échoué, et quand il sort de son
portefeuille un billet de vingt dollars, c’est le mien qui se fronce.
— Tenez, vous m’avez l’air affaiblie. Allez vous acheter de quoi manger.
Puis l’homme se volatilise sous mon regard curieux et reconnaissant.
Cet élan de générosité me redonne du baume au cœur ainsi que l’énergie de
reprendre mon périple.
J’arrive enfin devant l’adresse de Rina, et c’est presque en pleurant de
joie que je frappe chez elle. Déjà, le soleil camouflé par des nuages de plus
en plus sombres se fait moins intense pour laisser la nuit gagner du terrain.
Leur combat prend fin, et la garce récupère son trône avant de devoir le
céder à la prochaine aube. Nous ne sommes qu’au début du printemps, alors
les chaleurs estivales peinent à s’installer de manière plus pérenne.
Le silence qui répond à mes sollicitations m’inquiète. Je finis par
sonner, mais là encore, personne ne vient ouvrir, au bout de quelques
minutes, je me rends à l’évidence, le logement est vide. Comme si l’univers
riait de ma turpitude, des gouttelettes me tombent sur le sommet du front.
Quand je lève les yeux vers le ciel qui se fout de moi depuis ma naissance,
je visualise la noirceur de l’amas de condensation suspendue dans
l’atmosphère.
— C’est une putain de blague, j’espère ?
Si Nass pouvait contrôler la météo, je jurerais que c’est son œuvre.
Pour répondre à mon insulte, les gouttes s’écrasent sur le sol en un «
ploc » distinctif, avant que le tonnerre ajoute son grain de sel en grondant,
nous avertissant que le cosmos est capable de s’écrouler sur nos misérables
petites personnes insignifiantes pour la voûte céleste.
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