Toxic - t.2 (Dark romance) (French Edition)

Joyce Kitten · Chapitre 38 sur 59

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Toxic - t.2 (Dark romance) (French Edition)

Chapitre 35

Helena

 

Se réveiller avec un homme presque inconnu dans sa chambre pourrait

en décontenancer plus d’une. J’observe Juan qui n’a pas conscience que je

suis éveillée, les yeux rivés sur son téléphone. Je crois qu’il s’occupe à

l’aide d’un jeu addictif que l’on trouve en masse sur les applications. Quand

je me racle la gorge, il se tend comme un arc, prêt à me bondir dessus.

Heureusement que j’ai pensé à enfiler un des pyjamas rangés dans le

dressing avant de m’endormir.

— Ne t’en fais pas, je n’ai pas prévu de m’enfuir en me faufilant entre

tes jambes, me moqué-je.

Il se frotte la barbe, ne sachant quoi répondre ni quoi faire.

— Je suis désolé, Nass m’a ordonné de te surveiller, mais si tu as

besoin d’intimité, je peux sortir deux minutes.

L’entendre prononcer ce prénom me provoque une décharge de

cortisol. Les pensées tourbillonnent à mille à l’heure dans ma cervelle. Nass

a exigé notre mariage, et je le connais assez pour savoir que je n’ai aucune

chance de m’y soustraire. Ou si peut-être une…

Si j’admets être enceinte de lui, il est possible que cette information le

perturbe suffisamment pour qu’il remette nos vœux à plus tard. Toutefois, je

ne suis pas prête à le lui dire. L’entendre avouer qu’il a menacé le bébé de Célia pour parvenir à ses fins prouve qu’il est capable du pire. J’ai peur de

ce qu’il pourrait décider quand il l’apprendra. Pas pour moi. Pour l’enfant.

Plus les jours passent, plus l’envie de retirer cette vie qui prend racine dans

mes entrailles me paraît difficile. Cependant, il me faudra le protéger de son

père coûte que coûte. C’est la raison pour laquelle il ne doit pas savoir.

J’ai dans l’idée qu’un homme tel que lui ne peut tolérer une

descendance, au risque de le rendre trop vulnérable. Je me demande

d’ailleurs dans quel but il souhaite avoir une épouse. Enfin, si, j’imagine

que comme il n’éprouve rien envers moi, si je suis tuée par ses ennemis

pour l’atteindre, l’effet tombera à l’eau puisqu’il continuera sa route en

enjambant mon corps à moitié chaud.

Malheureusement, tôt ou tard, mon ventre s’arrondira et il le verra par

lui-même. Je n’ai pas encore de solutions à ces futurs problèmes techniques.

Dans l’heure, j’ai besoin de bouger, de me dégourdir les jambes et de visiter

les lieux dans lesquels je suis condamnée à habiter.

— J’aimerais me promener un peu, s’il te plaît.

Il tique, puis ses lèvres se pincent. Il va devoir demander l’autorisation

à son patron. Mes yeux roulent dans leurs orbites, ça me fatigue de

dépendre de la volonté de Nass pour un oui ou un non.

— Écoute, je te promets de ne rien faire de stupide. C’est lui qui veut

que je vive ici, n’est-ce pas ? Alors pourquoi refuserait-il que je me

déplace dans ma propre maison ?

Mon argument a l’air de le faire réfléchir, ce qui me questionne sur son

intelligence. Il est évident que jamais son chef n’accepterait que je circule à

ma guise dans son intimité...

— OK, mais pas trop longtemps. Je préfère que tu sois dans ta chambre

quand il se réveillera.

Pour éviter d’éveiller des soupçons, je ne relève pas sa dernière phrase,

pourtant elle m’interpelle. Nass est donc rentré ? quelle heure peut-il bien

être au juste ? Je jure qu’au moment où je le revois, je lui arrache sa

montre du poignet s’il refuse de me rendre mon téléphone.

Je sens le regard de Juan peser sur mes épaules pendant que j’avance

dans le long couloir qui me ramène vers l’entrée de la maison. De là,

plusieurs choix s’offrent à moi : visiter le reste du rez-de-chaussée ou aller

en haut pour essayer d’en découvrir plus sur lui. D’un pas lent, je continue

d’explorer cet étage. Mes yeux glissent sur les sculptures et les peintures

qui décorent l’immense vestibule. Je me revois, ici même, paniquée après

ma tentative de fuite avortée par Jay. J’entends de nouveau les talons d’Éva

claquer contre le carrelage avec une grâce inégalable. Je me rappelle

également la direction à prendre pour retourner dans le sous-sol qui abrite le

casino clandestin dans lequel j’ai été violée par Dimitri et Vlad. Dans cet

endroit, les souvenirs funestes ont fleuri comme une graine sous le soleil

méditerranéen. Que l’on m’annonce que je vais devoir, en plus, épouser

celui qui les a plantés me plonge dans des tourments sans fin.

Pourtant, les souvenirs ne sont pas les seuls à avoir germé, mes

sentiments, profonds eux aussi, ont trouvé racine dans les plus infimes

failles de mon cœur. À l’instant où il me touche ou qu’il m’embrasse, je ne

sens plus l’air autour de moi ni n’entends les sons alentour. Plus rien

n’existe, hormis lui, cet homme qui m’envoûte comme aucun autre. Il

absorbe toute mon énergie, récupère ma sève, extirpe mon âme, pour ne

laisser de moi qu’une enveloppe ternie quand il s’éloigne. Il me manque dès

qu’il quitte une pièce, dès qu’il n’est plus là. Son absence après m’avoir

exilée a été l’une des pires souffrances qu’il m’ait infligées, et m’avouer

cela est presque tout aussi douloureux.

J’aurais tant préféré tomber amoureuse d’un autre. Un homme comme

Dimitri qui, même si je n’étais à ses yeux qu’un moyen d’arriver à ses fins,

me respectait. Chez lui, je ne me sentais ni prisonnière ni soumise à ses

volontés, je me suis retrouvée. Les heures passées à me battre, à

m’entraîner, à lutter contre un ennemi qui ne se situait que dans ma

mémoire, ont été galvanisantes. Il m’a rendu une part de mon être que je

pensais perdue à jamais, coincée dans la chambre d’adolescente de Jasmine.

Ma combativité. Ma hargne et mon assurance.

C’est quand je me trouve dans le couloir moquetté que je réalise que

mes jambes viennent de me porter jusque-là. Dans un demi-tour, je vérifie

que personne ne me suit. Je souris dans ma barbe en songeant que si je le

souhaitais, je pourrais abattre Nass dans son sommeil en ayant eu le feu vert

de son bras droit. Sa stupidité ne fait plus aucun doute à présent. Mon

avancée discrète l’est d’autant plus que le revêtement du sol me permet une

totale transparence, et mon rictus n’en est que plus sournois.

La vision de la porte du fond me provoque une nuée de frissons. C’est

dans cette pièce digne d’un mauvais film d’horreur que j’ai failli être tuée

ou je ne sais quoi d’autre et que, pourtant, j’ai expérimenté le moment le

plus fort de ma vie. Depuis que mon corps à découvert le plaisir que peut

me prodiguer cet amant, j’ai peur de ne pas vivre suffisamment longtemps

pour en profiter encore. La fellation que je lui ai faite, tout à l’heure, avait

pour seul but de me réapproprier son désir. Avoir vu Célia lui asséner un

orgasme aussi puissant m’a mortifiée. Il était hors de question qu’une autre

que moi soit la dernière à l’avoir fait jouir de cette manière. Je réalise à

présent que nous avons un nouveau point commun tous les deux : la

possessivité.

J’entrouvre au hasard une porte, et tombe sur une chambre. Vide. Cette

dernière ressemble à la mienne à l’exception de la décoration plus colorée. Je la referme avec le plus de douceur possible, guettant le moindre bruit qui

me trahirait, avant de continuer mon circuit. Quand je passe à la suivante, je

réitère mon stratagème, mais cette fois, la serrure résiste. Il n’est pas

envisageable d’entrer ici, et si la frustration me gagne, si je veux demeurer

discrète, j’ai tout intérêt à abandonner.

De toute façon, mon échec précédent est très vite oublié, quand

j’abaisse une poignée et que je tombe sur le dos nu et magnifiquement

sculpté de Nass. Le gangster est plongé dans le sommeil, le seul état dans

lequel je l’ai vu qui trahisse son humanité. Si je l’avais découvert en plein

rituel satanique, des cornes de bélier plantées dans le crâne, j’en aurais été

moins surprise. Sa respiration lente et profonde m’indique qu’il est

suffisamment endormi pour ne pas remarquer ma présence. Mon

observation devient intrusive quand je décide d’entrer, et contourne son

immense lit king size pour venir détailler ses paupières closes. Lorsque je

m’approche, son regard perce le mien, et dans la seconde, il se relève, arme

au poing. Quand il me reconnaît, une lueur que je n’ai pas le temps

d’analyser traverse ses pupilles avant qu’il range son révolver.

— Tu ne devrais pas baisser la garde si facilement, lui conseillé-je

d’une voix blanche. Tu ne sais pas dans quel but je suis venue jusqu’ici.

Notre contact visuel devient plus intense dans la pénombre de la nuit,

où seule la lune projette quelques éclats de lumière.

— T’avais dans l’objectif de me tuer ? ricane-t-il. Alors pourquoi

suis-je encore en vie ? Il me semblait pourtant que tu étais douée pour

égorger tes victimes quand elles ne s’y attendaient pas.

Voyez-vous la vitesse d’un avion en plein vol ? Imaginez-le

maintenant vous fonçant droit dessus. Ma vision se brouille à l’instant où je

tangue et où mon sang se fige. Je jurerais sentir le sol trembler sous mes

pieds nus.

Il sait.

Comment ?

Je n’ai laissé aucun indice, n’ai jamais été suspectée par la police. La

seule personne pouvant témoigner du monstre qui m’habite est la mère de

Jasmine, mais si elle s’était décidée à parler, Nass serait le dernier de mes

soucis. Alors comment est-ce possible ? Mon silence éloquent, couplé à

mon teint probablement devenu cadavérique, lui offre tous les aveux dont il

n’a de toute façon pas besoin.

— Eh oui, chérie. Toi et moi, on n’est pas si différents, n’est-ce pas ?

C’était bien la peine de me faire tes beaux discours moralisateurs, «

comment fais-tu pour te regarder dans un miroir », m’imite-t-il alors que je

ne suis plus qu’une grosse flaque d’eau en suspension dans les airs,

cherchant le sol pour se disloquer.

Toutefois, il a tort. On est loin, très loin d’être semblables.

— Tu ne sais rien, craché-je. Tu crois tout savoir, mais tu te trompes.

Toi, tu assassines pour l’orgueil, pour l’ascension, pour de l’argent dont tu

n’as même plus besoin. Moi, j’ai tué pour venger mon honneur, pour expier

des souffrances que tu n’imagines pas. Quand je me faisais sodomiser à sec

par des camés, alors que j’avais à peine dix ans, toi tu faisais quoi, hein ?

Tu dormais dans de jolis draps soyeux au fin fond de la Russie avec ton

papa mafieux, riche comme Crésus.

L’index est pointé sur son visage, je suis à deux doigts de le toucher, et

je prends alors conscience que j’ai avancé jusqu’à lui, la rage comme seul

moteur.

— Toi et moi, on n’a rien à voir, je poursuis. Ne redis plus jamais ça.

Tu as menacé un bébé pour obtenir un foutu acte de mariage à la con, alors

ne me…

— Je les tuerais tous. Chacun de ceux que tu n’as pas assassinés toi-

même. Donne-moi n’importe quoi, une description, une adresse ou même la

putain de couleur de leur caleçon et tu recevras leur tête.

Mon souffle se bloque dans ma trachée, alors que je continue à le fixer.

Ses yeux n’ont plus rien de rieur. La moquerie a été remplacée par une

expression que je connais bien chez lui. La soif de sang.

— Tu penses que j’ai été élevé dans des draps en satin ?

— Je dis que…

— Je ne sais rien, mais toi non plus. Crois-moi, mon enfance, si elle

diffère de la tienne, n’a rien à envier.

L’azur de ses iris m’oblige à chavirer, je m’assieds sur son lit, les talons

sous les fesses, puis pose une main tremblante sur son torse.

— Pourquoi suis-je la seule personne à pouvoir te toucher ?

Ses traits s’assombrissent, alors qu’il recule et que ma paume retombe

contre ma cuisse.

— Nos démons restent, ils ne nous quittent jamais, commence-t-il

d’une voix si menaçante que j’en frémis. Un matin, ma mère m’a serré dans

ses bras avec une telle force que j’ai cru qu’elle allait m’étouffer. C’était

juste avant de se faire arracher par les cheveux pour être éventrée devant

mes yeux. Ses boyaux se sont écrasés sur mes pieds. Depuis, j’ai un peu de

mal à associer le toucher à quelque chose de positif.

Je cille, le cœur au bord des lèvres. Que répondre à ça ? Nous avons

deux mères à l’opposé l’une de l’autre, pourtant, la tragédie est gravée dans

nos ADN. Aussitôt, je pense à notre bébé, dont la présence va faire basculer

ma vie.

— Nos démons sont nos meilleurs alliés, dis-je finalement.

Deux coups frappés à la porte interrompent notre parenthèse hors du

temps.

— Tout est prêt, monsieur Hall, informe une voix camouflée par le

battant en bois.

— Prêt pour quoi ? le questionné-je.

— Ne me dis pas que tu as déjà oublié quand même ? susurre-t-il,

chassant toute la dureté dont il faisait preuve quelques secondes avant. Dans

quelques minutes, tu vas devenir une femme honnête.

Puis, en me balançant un clin d’œil, il se redresse pour me planter là et

filer en direction de ce que je devine être sa douche.

 

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