Toxic - t.2 (Dark romance) (French Edition)

Joyce Kitten · Chapitre 27 sur 59

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Toxic - t.2 (Dark romance) (French Edition)

Chapitre 24

Helena

 

Le trajet a été long et glacial. Le mécontentement de Dimitri doit naître

du fait que Nass contrecarre ses hypothétiques plans. Notre rapprochement

pendant le combat ne lui a pas plu, il a été tout à fait clair à ce sujet.

Ma robe me colle à la peau et, pour m’aider à évacuer le stress qui

m’envahit, je passe frénétiquement les doigts sur les sequins de la tenue

haute couture qui me sied parfaitement. Mes mains sont moites, mon cœur

travaille plus vite qu’une turbine d’usine. La dernière fois que je suis venue

en ces lieux, j’ai fait l’amour avec Nass. Nos corps se sont unis après qu’il a

failli me tuer d’un jeté de couteau en plein front. Je me rappelle comme si

c’était hier de ce moment de fusion totale, que j’ai redécouvert la nuit

précédente.

Après mon exil forcé de Memphis, j’ai passé des heures à tenter de

retrouver les sensations exquises de ses doigts à l’intérieur de moi, du goût

de sa peau et son odeur enivrante. S’il m’était difficile de l’oublier, je

n’imagine pas ce que je vais ressentir à revoir ces lieux chargés de

souvenirs pénibles.

Quand nous franchissons les barrières de sécurité du quartier, avec

l’autorisation du gardien cette fois-ci, l’évidence de ne plus pouvoir faire

marche arrière me percute de plein fouet. Un relent de bile afflux vers mon œsophage, mes doigts tremblent et se crispent au tissu grisé de ma tenue.

Dimitri le remarque, mais ne m’accorde qu’un bref regard hostile. La

demeure apparaît bien trop vite à mon goût, et lorsque le portail s’actionne,

j’enfonce le dos dans le cuir du siège.

Heureusement, Nass n’est pas sur le portique, je peux donc tâcher de

reprendre une constance factice. L’homme de main de la mafia vient

m’ouvrir la portière et je suis tentée un instant de la refermer. Pourtant,

muée par un désir de curiosité, mes pieds chaussés d’escarpins vertigineux

entament leur descente sur le sol goudronné. J’accepte le bras que me tend

Dimitri, soucieuse de jouer mon rôle de fiancée avec le plus de crédit

possible. Ses muscles sont bandés, tout son corps me tient à distance. Peut-

être qu’il est plus fâché que je le soupçonnais. Son index se plante sur la

sonnette, alors ma respiration se coupe. Elle ne reprend que lorsqu’une

splendide jeune femme nous ouvre la porte. Brune comme moi, elle dispose

d’une taille à faire pâlir les mannequins hollywoodiennes. Ses yeux bleus

polaires dont la couleur ressemble étrangement à ceux de mon « fiancé »

me laissent pantoise. L’inconnue nous adresse un magnifique sourire qui

n’est pas sans me rappeler celui de la belle blonde que Nass avait sauté dans

sa salle de réception. C’est d’ailleurs à ce moment que ce dernier daigne

apparaître. Je pourrais m’écrouler de nervosité, si je n’étais pas aussi

stupéfaite de le voir enlacer la taille de celle qui nous regarde toujours avec

chaleur.

— Bienvenue mes amis, claironne-t-il d’une voix joyeuse que je ne lui

reconnais pas.

Il ne feint pas son expression ravie. Je comprends à la lueur

démoniaque qui anime ses pupilles qu’il mijote quelque chose et que cela

l’excite au plus haut point. Toutefois, je me suis fait la promesse d’agir à

l’opposé de ses attentes.

Tu veux jouer avec nous ? Compte sur moi pour être une partenaire

redoutable.

C’est avec ce mantra en tête que je libère l’avant-bras de Dimitri pour

esquisser un pas et saluer à mon tour le joli couple face à nous.

— Bonjour, Nass, m’exclamé-je en le fixant. Je suis ravie d’être ici, en

compagnie de mon fiancé, et d’ailleurs, nous tenions à te remercier

sincèrement pour cette invitation.

Mon immense sourire, qui égale celui de sa compagne, crispe pendant

un instant fugace le visage de notre hôte du soir, ce qui accentue mon rictus.

La belle brune, quant à elle, me prend chaleureusement par les épaules pour

m’accorder une embrassade que je lui rends. Les cousins se serrent la main

plus froidement qu’ils l’auraient voulu, à mon avis, et nous entrons dans le

magnifique patio de la maison. Les gardes qui nous suivent évaluent les

gangsters, qui répliquent par œillades dégoulinantes de haine. Je sens que la

soirée va être riche en émotions…

Nous avançons vers une salle dans laquelle je ne suis jamais allée, ce

qui me réjouit. Au moins, aucun souvenir ne viendra perturber le rôle dans

lequel je me suis glissée. Toutefois, quand nous passons près de l’escalier,

je refoule aussitôt l’envie d’y lever les yeux. Mes talons claquent sur le sol

marbré en concert avec les escarpins de celle dont je ne connais toujours

pas le prénom. Ma robe suit le mouvement imposé par la marche, en

tombant autour de ma peau avec sensualité, je me réjouis de l’assurance que

me procurent ces produits de luxe.

D’ailleurs, lorsque Nass ouvre la porte d’une salle à manger, je ne

manque pas son regard qui glisse le long de mon corps, et je me mords

l’intérieur des lèvres pour ne pas ricaner de satisfaction. Au lieu de ça,

j’accorde mon attention à la décoration des lieux, qui encore une fois

témoigne de la richesse du propriétaire. La table en chêne brut dressée au milieu pourrait recevoir pas moins de vingt invités, et les fauteuils en tissu

marron donnent envie de s’y poser pour y finir nos jours. Cela pourrait

paraître ridicule si le choix de la vaisselle n’était pas si somptueux. Un

chandelier débordant de fleurs est entouré de bougies suscitant une

ambiance qui pourrait presque être intime si les conditions n’étaient pas les

mêmes. Ici, nous récréons une pièce de théâtre où chacun possède un rôle

crucial à la survie des autres. La mort nous attend au tournant, patientant les

mains croisées que l’un de nous esquisse un pas du mauvais côté de la

scène.

Dimitri tire une chaise pour me convier à m’y asseoir tout en

m’effleurant l’épaule au passage. Je le remercie pendant qu’il s’installe à

ma gauche, et entends la garde rapprochée des deux clans s’inviter dans les

lieux pour se placer à des points stratégiques de la salle à manger. Nass

imite son cousin en s’établissant face à moi, tandis que la belle brune se

positionne devant Dimitri. Mon ex-tortionnaire plante ses iris dans les

miennes, dans une expression indéchiffrable, et je lui retourne ce contact

visuel qui intensifie ma hargne de le vaincre. Le raclement de la jeune

femme nous force à défaire notre lien.

— Tu devrais peut-être me présenter, qu’en dis-tu ? glisse-t-elle en

déposant sa main sur celle de Nass qui la retire comme si elle venait de le

brûler.

La pauvre rougit, puis fait osciller le regard de Dimitri à moi, d’un air

gêné, espérant sûrement que l’on ne se soit aperçus de rien. Au contraire,

les traits du gangster s’illuminent avant de prendre la parole, alors que son

œillade traîne encore dans la mienne. Première balle en approche. Mes

épaules se tendent, prêtes à encaisser le coup qui va nous frapper.

— En effet, Célia. Tu as raison, ma chérie.

Ma chérie ?

— Quel hôte je fais, s’esclaffe-t-il. Dimitri, Helena, je vous présente

mon épouse, Célia Hall.

J’ai l’impression qu’une centaine de mains me baffe les joues tant je

dois rougir sous le coup de l’émotion. Une bouffée de chaleur m’assomme

et je porte d’instinct les doigts vers mes lèvres, comme pour vérifier

qu’aucun cri de stupeur ne s’en est échappé. Toutefois, quand je vois la

victoire s’exhiber sur les traits de Nass, je me ressaisis aussitôt pour afficher

une mine rayonnante, mais Dimitri me prend de court en réagissant plus

vite que je n’ai su le faire.

— À quoi tu joues ? souffle-t-il. C’est qui cette greluche ?

À ces mots, si le mien s’est miraculeusement coincé dans ma gorge, le

hoquet d’hébétude de ladite Célia résonne entre les murs, atténué par le

bruit des armes qui nous mettent tous les quatre en joue. Les BM ont

dégainé leurs flingues, suivis de près par les hommes de la mafia. Cela n’a

l’air d’inquiéter aucun des deux individus qui continuent à se toiser

silencieusement, jusqu’à ce que Nass claque des doigts à l’attention de

quelqu’un que je ne vois pas, mais qui ne tarde pas à arriver avec

empressement.

— Sers-nous une bouteille de Saint-Émilion et rapporte les documents

que j’ai déposés dans le salon.

Dimitri dont le menton est calé sur ses phalanges entrelacées affiche un

air morne et concentré, à des années-lumière de la sournoiserie qui le

caractérise d’habitude. J’ignore pourquoi ce changement radical de

comportement. Comme si, dorénavant, il se battait pour une cause, comme

si, désormais, il avait quelqu’un à perdre…

— Pour notre entente mutuelle, tu devrais éviter d’insulter mon épouse

à l’avenir, reprend Nass.

Je tressaille à ce mot qui m’envoie un uppercut en plein estomac. Je me

répète en boucle que c’est ce qu’il cherche, toutefois, si cela me permet de

faire bonne figure, ça ne m’aide pas à rendre la douleur de cette annonce

moins cinglante.

— Ne m’offense pas en imaginant pouvoir me faire avaler que tu es

capable de te marier. De plus, tu ne peux pas prendre une décision pareille

sans en informer Borya.

L’éclat de rire de Nass me fait presque sursauter tant il est inattendu.

Malgré tout, en entendant ce nom son rictus narquois a disparu, remplacé

par une haine fugace.

— Informer Borya ? Tu me crois encore aux bottes du parrain ? Si

c’est le cas, tu as négligé quelques épisodes des dernières années, cousin.

L’échange est interrompu par le serveur qui tend une enveloppe à son

patron avant de servir le vin. Je n’ose intervenir pour indiquer que je ne

souhaite pas d’alcool, de peur d’éveiller des soupçons malvenus.

— Mais maintenant que tu parles de ça, c’est marrant, je n’ai pas le

souvenir, quand je l’ai eu au téléphone, qu’il était au courant que tu allais

épouser Helena.

Les phalanges toujours entrecroisées de Dimitri blanchissent, alors que

son visage ne bouge pas d’un millimètre.

— Ne me dis pas que vous m’auriez menti, s’insurge-t-il faussement,

en portant une main sur son cœur.

À mon tour de devancer Dimitri.

— Est-ce trop difficile à supporter que je puisse choisir un autre

homme que toi, quand bien même nous avons couché ensemble pas plus

tard qu’hier soir ?

Le sourire de Célia qui avait déjà trépassé depuis l’insulte de Dimitri

n’est pas près de renaître de sitôt. Mais cette dernière que je devine soucieuse de son image se racle la voix en se contentant de boire une gorgée

de vin rouge, ignorant ma réplique cinglante. Mon interlocuteur, quant à lui,

réaffiche un rictus franc, dévoilant ses fossettes insolentes.

— Je te retourne la question ?

Mes lèvres imitent les siennes alors que je ne prends pas la peine de

répondre.

— Revenons-en à nos moutons si tu le veux bien, Helena. J’ai dans

cette enveloppe les documents du mariage, nous informe-t-il en extirpant

une masse de feuilles blanches du papier kraft, avant de les pointer sous nos

nez.

Je peux donc examiner le contrat signé des mains de Nass et Célia, et

j’ai toutes les peines du monde à ne pas réagir. Il le faut pourtant, c’est

crucial.

Ne lui donne pas ce qu’il désire, ne le laisse pas manier les fils qu’il

pense avoir tissés entre nous telles des marionnettes désarticulées, contente-

toi de les couper sans qu’il s’en aperçoive.

Je leur adresse une œillade pleine de fausse gentillesse, récupère mon

verre et le porte dans les airs.

— Eh bien, on ne peut que constater la véracité de cette union, gloussé-

je. Toutes mes félicitations. Je vous souhaite beaucoup de bonheur, et ne

t’en fais pas, Célia, je suis propre comme un sou neuf, il ne doit plus rester

aucune trace du sperme de ton mari entre mes cuisses.

Le silence s’abat, et le rictus de Nass s’élargit encore, alors que nous

entendons la chaise de son épouse racler sur le sol.

— Excusez-moi, il faut que j’aille prendre l’air, murmure-t-elle.

L’époux infidèle ne cherche même pas à retenir sa dulcinée qui nous

quitte avec empressement. Ses yeux ne la suivent pas, pressés de s’infiltrer

en moi tel un serpent venimeux. Dimitri, dont la sonnerie de téléphone vient de retentir se lève à son tour. Je pivote vers lui, en même temps qu’il me

toise brièvement. Il est si grand que je dois déployer le cou au maximum

pour croiser son regard acide. Il pose le cellulaire sur son oreille avant de se

diriger vers la sortie, à l’instar de Célia.

— Je dois répondre. Math, appelle-t-il. Surveille-la.

Surveille-la ? Je hausse les sourcils sous l’énervement, mais je refuse

d’offrir le spectacle d’une dispute à mon adversaire, avec lequel je me

retrouve maintenant en tête à tête. Ce dernier porte le verre à sa bouche tout

en m’étudiant avec insistance.

— Tu es encore plus sublime que dans mes souvenirs.

Mes lèvres se retroussent alors que mes yeux le foudroient.

— Je croyais que si je remettais un pied dans cette ville, je finirais au

bout d’une corde. Tu as changé d’avis finalement ? rétorqué-je en faisant

semblant de boire une lampée de vin à mon tour.

Il hausse les épaules comme si cela n’avait aucune importance.

— C’est l’avantage de décréter les règles, bébé, elles se plient à tous

nos désirs.

La connotation à double sens de sa répartie ne m’échappe pas, et je

hoche la tête.

— Je vais te demander d’en éditer une nouvelle, s’il te plaît, et de la

respecter. Ne m’approche plus. Je t’avais prévenu, ce soir-là, que ta

décision serait irréversible et je vais ajouter quelque chose : tu aurais dû me

tuer quand tu en avais l’occasion, car dorénavant, tu n’auras plus jamais le

moindre contrôle sur moi.

Ses pupilles se détachent des miennes pour glisser sur chaque autre

centimètre de mon faciès. Ses expressions sont redevenues impénétrables

depuis qu’il a fait tomber son sourire de façade.

— Malheureusement, je crains de ne pas pouvoir répondre à ta requête,

confesse-t-il. Ce soir-là, comme tu le dis, je ne t’ai jamais autorisée à

rejoindre un membre de ma famille. Or, Dimitri a lancé une partie qu’il

m’intéresse de gagner.

Tout ça n’est qu’une guerre d’ego. Un combat de coqs dont je suis la

récompense, au péril de ma santé ou de mon bonheur. Quand bien même je

finis en morceaux, écartelée par les mains des deux hommes, tant qu’il reste

un os à grappiller pour se déclarer vainqueur, le jeu en vaut la chandelle.

— Alors ce sera toujours toi contre moi, annoncé-je.

— C’est une image, je suppose ? Car je ne demande que ça, ricane-t-

il.

Je le toise froidement avant de reposer les lèvres contre le cristal du

verre.

 

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