Toxic - t.2 (Dark romance) (French Edition)

Joyce Kitten · Chapitre 22 sur 59

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Toxic - t.2 (Dark romance) (French Edition)

Chapitre 19

Helena

 

Every Breath You Take – Chase Holfelder

 

On dit qu’à l’annonce d’une mauvaise nouvelle, l’instant présent se

fige en une multitude d’autres dimensions. Depuis combien de temps suis-je

adossée au mur glacé de cette salle de bain qui ne m’appartient pas ?

Combien de secondes, de minutes, d’heures dans cet état à la limite de la

catatonie ? Je l’ignore. La découverte de cette grossesse est l’uppercut de

trop. Le coup dans une boîte crânienne trop près de l’implosion. À l’instar

d’un boxer K.O., je reste assommée, plus proche que jamais d’une folie qui

me guette depuis des années.

Il me faut trouver une solution, j’en ai conscience. La raison me hurle

de me relever au plus vite et de courir vers l’hôpital voisin. La réponse est

tellement simple, évidente. Pourquoi alors, me sens-je si mal à cette idée

que j’en vomis pour la troisième fois consécutive ? Je suis déjà une

meurtrière, donc un de plus, un de moins… l’issue est là, toute proche. Je

peux la toucher du bout des doigts, pourtant je reste prostrée comme un

chien blessé dans sa niche.

Je me suis jurée dès l’enfance de ne jamais engendrer une descendance

qui pourrait elle aussi souffrir de la cruauté humaine. Je ne serais pas une

bonne mère, comment le pourrais-je avec celle que j’ai eue ? Sans cesse, le fil de ces dernières semaines se joue dans mes méninges. Je tente de

remettre les morceaux en place, de comprendre quand j’ai négligé cette

satanée pilule, l’ai-je seulement prise ? Oui, oui, je me revois devant le

miroir de mon évier gober cette bille hormonale qui devait me préserver de

cette catastrophe. Mais les images se superposent, se brouillent. Je ne sais

plus, je fouille dans mes souvenirs à la recherche d’un soir où j’aurais

oublié ma précieuse protection, mais j’en demande trop à ma mémoire qui

peinent à rétropédaler aussi loin en arrière.

De rage, je hurle à m’en écorcher les cordes vocales. Lorsque mon

souffle me force à stopper ma crise d’hystérie, je fonds enfin en larmes.

Évidemment, peu après, on frappe à la porte. Comme je ne réponds pas, je

l’entends s’ouvrir à la volée, suivie de près par celle de la salle de bain dans

laquelle je suis terrée. J’aperçois vaguement une arme pointée dans ma

direction, avant de s’abaisser aussitôt.

— Pourquoi avez-vous crié ?

Une voix d’homme. Lequel ? Aucune idée et je m’en branle. Je

l’ignore, toujours secouée de sanglots incontrôlables. Les cliquetis

caractéristiques d’un téléphone qu’on déverrouille me font tendre l’oreille,

puis le ton grave du mafieux reprend.

— Devushka nezdorova ![7]

Du russe, comme d’habitude. Je les soupçonne de le faire exprès pour

que je ne comprenne rien… enfin cela dit, là encore, je m’en fous.

J’aimerais juste qu’il sorte d’ici, mais ne suis pas en état de le faire

déguerpir. Je me contente de souffler de lassitude, le visage enfoui contre la

poitrine.

Il raccroche, mais reste campé près de moi. Hors de question qu’il soit

là, à me surveiller comme le lait sur le feu. Le garde a dû contacter Dimitri

et celui-ci lui a ordonné de me veiller jusqu’à son retour. J’ignore toujours pourquoi il se préoccupe tant de me garder sous sa coupe, mais je tiens à

mon semblant de liberté et d’intimité. Je me force à me relever pour lui

faire face.

— Désolée, marmonné-je d’une voix d’outre-tombe. J’ai appris une

mauvaise nouvelle, mais c’est bon, j’ai repris mes esprits, vous pouvez

partir.

Ses grands yeux marron me fixent avec une froideur qui ne suggère

aucune négociation. Je saisis que le combat est vain à la seconde où ma

phrase s’achève. Je ne cherche pas à lutter et le contourne pour retourner

dans la chambre, avant de me vautrer sur le matelas. Il me laisse passer,

mais m’imite en s’installant dans le coin de la pièce. L’individu que je

n’avais encore jamais vu a au moins la correction de fixer un point

imaginaire sur le mur face à lui.

Nous attendons longtemps, et je suis prête à basculer dans le sommeil

quand quelqu’un déboule près de moi. Je sursaute à l’opposé de mon «

garde du corps » qui tourne juste la tête vers celle-ci. Il s’agit de Dimitri

qui expédie son sbire, d’un mouvement de l’index. En quelques secondes,

nous nous retrouvons seuls et il ne reste qu’un silence lourd de sens pour

nous tenir compagnie. Ses billes presque translucides me sondent.

— Pourquoi est-ce que je reçois un appel d’un de mes hommes, pour

me dire qu’il y a un problème avec toi ? grogne-t-il.

Son ton froid me décontenance un peu. Il est en colère. Je cille à la

recherche d’une réponse adaptée à la situation, en moulinant, encore à

moitié dans les vapes de ma toute nouvelle découverte.

— Désolée de te donner tant de soucis, Dimitri, mais je te rappelle

quand même que je t’ai proposé à plusieurs reprises de partir d’ici, riposté-

je. C’est toi qui me veux dans cette maison, et certainement pas par simple

charité humaine, alors assume les problèmes qui en découlent.

Un bref sourire étire ses lèvres fines, avant qu’il se reprenne.

— Réponds à ma question. Pourquoi ?

Je le fixe quelques secondes, jaugeant le pour et le contre. Au final, je

ne vois pas pourquoi je conserverais cette information secrète, puisque si je

souhaite avorter, je vais devoir sortir de la résidence, or pour cela, il me

faudra forcément son accord.

— Je suis enceinte. Je viens de l’apprendre, balancé-je d’une traite.

Prononcés à voix haute, ces mots prennent une tout autre dimension.

C’est réel. Je porte l’enfant de Nass Hall. C’est le seul à pouvoir être le père

puisqu’à la soirée où Dimitri et Vlad m’ont violé, ils étaient protégés.

Comment ai-je pu laisser cela m’arriver ?

Si je me pensais atteinte par la nouvelle, c’était sans compter sur

Dimitri. Il ferait un infarctus qu’on ne verrait pas la différence. Son visage

se liquéfie, et sa peau déjà assez pâle devient soudain blanchâtre. Sa

mâchoire se crispe tant que des tremblements sont perceptibles. Sa

respiration s’accélère, sa poitrine se soulève à une fréquence inquiétante.

Lorsque ses poings se referment et que sa chemise se bande sous les

muscles de ses avant-bras, je commence à prendre peur. Je recule contre la

tête de lit. Va-t-il me tuer ? Quand il finit par s’avancer, je me relève, prête

à me défendre en cas de besoin. Je suis heureuse de voir que mon instinct

de préservation est encore intact.

Dimitri hausse les sourcils en me trouvant debout sur le matelas. Il perd

un peu de sa constance puisqu’un nouveau rictus ironique pointe le bout de

son nez.

— Tu penses vraiment que tu as une chance contre moi ?

Après un léger ricanement nasal, il m’attrape le poignet, puis me tire

vers lui d’un coup sec. Ma poitrine est à deux doigts de lui frapper le

visage, mais je reprends le contrôle de ma chute. Malheureusement, je n’ai pas le temps de le voir venir, que je suis soudain projetée contre le matelas,

avec 90 kilos de muscles sur le thorax. Je lance un petit cri en réalisant la

rapidité avec laquelle je me suis retrouvée coincée sous Dimitri qui

m’observe plus intensément que jamais. J’essaie de le repousser, en vain.

Son visage à quelques millimètres du mien me fait paniquer.

— Alors ? Tu veux toujours tenter ta chance ?

Il n’aura jamais le loisir de connaître ma réponse puisqu’il s’affale sur

mon pauvre corps totalement prisonnier, puis ses lèvres viennent happer les

miennes. Mes yeux s’écarquillent de stupeur. Tous mes muscles se

contractent, face à cette attaque aussi brutale qu’inattendue. J’empoigne sa

chemise pour tirer dessus afin de l’éloigner, mais aussitôt mes poignets se

retrouvent dans les doigts de mon assaillant que j’entends grogner contre

ma bouche. Il rompt enfin notre baiser avant de glisser contre mon oreille.

— Tu me rends dingue.

Ses dents m’agrippent ensuite le lobe, pour le mordiller sensuellement.

Je dois affronter les réactions primitives de mon corps qui s’éveille à cette

sensation.

— Si on se marie réellement, personne ne saura qu’il est de lui, tous

penseront que je suis le père biologique.

Mon cœur loupe un battement, et le sang se fige dans mes veines

mettant fin à la chaleur naissante qui se propageait entre mes reins.

— Tu ne penses pas sérieusement ce que tu es en train de sous-

entendre ?

Il s’immobilise quelques secondes avant de se redresser tout à coup.

Son excitation brille encore dans ses pupilles et la bosse énorme qui

déforme son jean en témoigne plus puissamment. Néanmoins, le masque de

fureur qui lui tord le visage me murmure que ce n’est pas la réponse qu’il

espérait.

Le voir haletant d’un désir bien trop sauvage, dressé devant moi qui

suis toujours allongée sur le matelas, me fait craindre la suite. Il est

sublime. Pendant un instant fugace, je regrette presque qu’il ne soit plus

contre moi. Je m’attends à ce qu’il me crache dessus tant la hargne

transparaît de tous ses pores, toutefois sans un mot, il fait demi-tour, prend

la sortie avant de claquer la porte sur son passage qui laisse la même trace,

dans mon esprit, qu’un cyclone tropical.

Je reste pantoise de longues minutes après son départ précipité. Ne

vient-il pas à l’instant de me demander en mariage ? Ce n’est pas sérieux.

Il pense m’apprécier ou encore me désirer, alors que ce qui l’anime est bien

différent, il s’agit seulement de rivalité envers son cousin. Il me veut parce

que Nass et moi avons entretenu une sorte d’histoire. S’il savait à quel point

les sentiments que j’avais étaient purement à sens unique… J’ai été

amoureuse de cet homme, mais l’inverse est faux. J’ignore ce que s’imagine

Dimitri, mais il n’y a rien de plus entre le gangster et moi qu’un amas

d’émotions torturées et impossibles. Je me sentais déjà stupide d’être

tombée comme une mouche devant lui, voilà qu’en plus je porte sa

descendance.

Je n’ai pas eu le temps de demander à Dimitri de m’emmener à

l’hôpital pour y rencontrer un médecin. Garder ce bébé n’est pas

envisageable, ma décision est prise. Jamais je ne mettrai un enfant au

monde sur cette planète pervertie jusqu’au trognon. Si encore j’avais les

moyens de lui offrir un environnement stable et sécurisant, mais je suis à

moitié SDF, recueillie par des mafieux russes, et son père n’est autre que

l’un des gangsters les plus sadiques du pays. Je ne serai pas ma mère. Hors

de question que la chair de ma chair souffre par ma faute.

Je pose la main vers le bas de mon ventre qui abrite désormais une vie

supplémentaire, et une toute nouvelle douleur, inédite, me poignarde en plein cœur. À présent, j’aimerais avoir quelqu’un avec qui parler. Sauf que

je n’ai personne. Ma solitude est un fardeau de plus en plus difficile à porter

et il m’arrive régulièrement de regretter de ne pas avoir succombé sous les

coups de ma génitrice ou même sous ceux de Nass… J’ai une pensée pour

Rina ou encore Pedro, mes deux plus proches alliés à Memphis. J’ignore si

c’est possible, toutefois peut-être pourrais-je demander à Dimitri de me

trouver leurs numéros ? Quand je réalise qu’il y a de grandes chances que

ça leur porte préjudice, surtout pour Pedro, j’abandonne l’idée.

La mort dans l’âme, je me résigne à descendre pour grignoter quelque

chose, puisqu’il est presque 18 heures et que je n’ai pas songé une seconde

à me nourrir depuis ce matin. Depuis la mort des deux mafieux, que tous

croient assassinés de la main de leur chef, personne ne m’a embêtée. Ils se

tiennent loin de moi, voire quittent carrément la pièce à mon approche.

Même si ça devrait me réjouir, ce n’est pas le cas. J’ai juste l’impression de

m’enfoncer un peu plus dans l’isolement qui détruit mon moral de jour en

jour. J’en suis presque à regretter le Highton et mon travail de serveuse. Au

moins, je découvrais du monde là-bas, je parlais avec mes collègues, j’avais

un semblant de vie sociale. Surtout, je le voyais, lui…

Je ne me serais jamais doutée qu’il me manquerait tant, que son

absence nécroserait avec une lenteur cruelle toutes les parcelles de mon

être. Il me torture toujours, même loin, tant je l’ai dans la chair. Je

n’imaginais pas que je rêverais de lui, que je fantasmerais sur ses mains,

son corps encore et encore, le soir dans mon lit. Je ne pensais qu’à le fuir, or

me voilà à supplier le destin de le remettre sur mon chemin. J’aurais dû

m’abstenir de l’invoquer, puisque celui-ci a répondu à mes prières de la plus

barbare des façons avec l’apparition soudaine d’un embryon portant la

moitié de son ADN.

Les larmes me montent encore aux yeux à l’évocation de cette

grossesse, mon estomac se renoue instantanément. Cependant, il faut que je

mange, ne serait-ce que boire...

Lorsque je me dirige vers la cuisine, j’entends la voix de Dimitri. Il est

au téléphone. J’aimerais écouter aux portes, mais la chose est rendue

impossible puisque le mafieux est plus surveillé que les joyaux de la

couronne anglaise. Je suis donc obligée d’entrer pour ne pas me faire

surprendre à l’épier.

— Oui, ils seront là d’ici deux ou trois heures, préviens tes gars, exige-

t-il.

Qui sera bientôt là ? Je fronce les sourcils en avançant vers le frigo,

les pensées centrées sur cette bribe de conversation volée. Dimitri pivote

dans ma direction au son de mes pas sur le sol.

— Je dois te laisser, abrège-t-il avant de couper le téléphone et de

quitter la pièce, m’évitant pour la seconde fois en moins d’une heure.

***

Je suis presque endormie quand un bruit sourd contre la porte me fait

sursauter. J’ai à peine le temps de me redresser que Dimitri entre, le visage

plus contrarié que jamais.

— Écoute-moi bien, commence-t-il d’un ton si autoritaire que mon

palpitant s’accélère aussi sec. Tu as interdiction de sortir de cette pièce

jusqu’à nouvel ordre, est-ce que c’est bien compris ?

Ses paroles arrivent bien à destination de ma cervelle endormie, par

contre, leurs sens eux ne parviennent pas à s’éclairer. Il n’attend pas que je

réponde qu’il est déjà en train de repartir. Je me lève d’un bond et lui saute

quasiment sur le dos, je m’agrippe à sa chemise pour qu’il se retourne, ce

qu’il fait non sans hausser les sourcils en regardant d’un air mauvais ma

main sur son vêtement.

— Comment ça ? éructé-je. De quel droit me refuses-tu de sortir ? Tu

cherches à me punir pour tout à l’heure en me retenant prisonnière ?

Loin de la réaction que j’imaginais provoquer, il éclate de rire.

— Te punir de quoi exactement ? Tu crois quoi ? Que je suis si

malheureux qu’une clocharde de Memphis préfère baiser avec mon fils de

pute de cousin que je vais te séquestrer dans une grande tour

impénétrable ?

La violence de ses mots m’atteint en pleine poitrine et j’ai toutes les

difficultés du monde à ne pas laisser mes traits se tordent.

— J’en ai rien à foutre de toi, Helena, dès demain, tu seras libre d’aller

tapiner avec tous les chiens du quartier pour retourner dans ta ville de

merde, mais ce soir, tu restes dans ta piaule, est-ce que c’est clair ?

Je suis trop abasourdie pour répondre quelque chose et il en profite

pour tourner les talons. J’entends la porte se fermer à clef, sans que je ne

puisse rien y faire. Décidément, pour une journée pourrie… Ma captivité

brutale n’est censée durer qu’une nuit, mais je n’ai aucune idée de sa raison.

Les mots de Dimitri dans la cuisine me reviennent en mémoire. « Ils

seront là d’ici deux ou trois heures ». Des gens doivent venir ce soir et, de

toute évidence, il veut m’en tenir à l’écart. Serait-ce Nass ? Est-ce un

hasard que ce soit au moment où ce prénom me traverse l’esprit que des

bruits d’explosion retentissent soudain à l’extérieur ?

Un flux d’excitation me vrille les synapses, alors je me jette sur la

fenêtre de ma chambre pour tenter d’avoir un indice sur les invités de

Dimitri. Mais je recule brusquement face à ce que j’aperçois, mes jambes

s’emmêlent entre elles et je tombe lourdement sur les fesses. Si l’adrénaline

me parcourt encore les veines, ce n’est plus du tout pour les mêmes raisons.

 

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